Notice de
Estebanille est un picaro vulg^airo, mais débarbouillé, nettoyé, et peigné par les mains soigneuses de Lesa^e. Son père et sa mère faisaient deux métiers fort différents. « Ma mère ne s'occupait qu'à mettre les liommes au monde, et mon pore qu'à les en ôter », ce qui veut dire, en moins joli style, que sa mère était sage-femme, et son père, médecin. A quatorze ans, son oncle Damien Carnicero, — un nom qui a des allures de tortionnaire, — fameux chirurgien-barbant de Murcie, le prend chez lui comme apprenti pour balayer la boutique et laver le linge à barbe. Bientôt il s'exerce à raser, écorche et balafre son premier client, quitte le rasoir pour les ciseaux, oublie que son patient a des oreilles sous ses cheveux, et lui en emporte la moitié d'une d'un coup. Il lâche les ciseaux pour le fer à friser, entreprend un spadassin à qui il brûle lèvre et vigote, et qui rugit : « Fils de cent boucs! me prends-tu pour un saint Laurent? » Il abandonne le fer pour la lancette à saigner, et à sa première opération il estropie un soldat. « Ayant ouï dire qu'Hippocrate dans son Traité de la Phlébotomie recommande aux chirurgiens de faire une large ouverture, j'en fis une qui paraissait plutôt un coup de lance que de lancette. »
De guerre lasse il renonce au métier, et se propose d'achever ses études. Le voilà donc aspirant bachelier à Salamanque, chez un maître de pension qui nourrit ses élèves « d'une soupe pareille à celle qu'on a coutume de donner aux chiens de chasse pour leur conserver le nez ». Bientôt il lie au collège connaissance avec un mauvais garnement qui le mène voir les jolies dames.
Son goût pour l'étude se ralentit, et faisant réflexion que rUniversité n'enrichit guère ses fidèles, il se met laquais chez don Christoval. Une fois lancé dans le tourbillon des professions de rencontre, son récit n'est plus que la série des livrées qui se succèdent sur son dos, la souquenille d'un chapelain éhonté (vn), le surtout écarlate de don Enrique, qui tient une liste de ses amis pour les biffer à la première infidélité : aussi sa liste est-elle tout effacée; ensuite, le pourpoint brodé des pages du duc d'Ossone, vice-roi de Sicile, le tablier blanc et les humides insignes du garçon apothicaire (xvn), le brevet de marchand de pommade pour rajeunir, la veste brune des prisonniers.
Il accompagne et console le duc d'Ossone dans sa disgrâce, retrouve sa sœur dans une hôtellerie dont il prend la direction, et se met, pour se distraire, à écrire ses Mémoires.
Voilà tout le plan, dans son incohérence ingénue.
Jetez- y des portraits amusants, cet original de don Enrique, ou bien l'apothicaire André Potoschi, un chimiste pour dames (xvn), ou encore Thomas, ce fin matois, valet de chambre du duc d'Ossone, qui a su s'insinuer dans ses secrets et devenir son conseiller nécessaire; ou, côté des dames, ces couples qui semblent des associations en commandite, la senora Dalfa et la coquette Bernardina, ou bien, un peu plus huppées, la baronne de Conça et dona Blanche Sorba. Joignez-y la satire très plaisante et très persistante des médecins, l'amusant quiproquo par lequel un apothicaire sauve la vie à deux malades en leur distribuant à rebours les deux drogues ordonnées par la Faculté ; des scènes fort réus-
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sies et l»ien joliment conlro.s : un intérieur de pensionnat minable chez le docteur Canizarez; Tapprentissag-e désopilant d'Eslebanille chez son oncle Damien, le chirurgienbarbant; les délicieuses escroqueries de Guzman chez le licencié Salablanca qu'il aide pieusement à s'appauvrir; la scène chez le nécromancien de San Miniato, où Estebanillo évente tous les trucs; l'histoire de son entreprise commerciale pour la propagation de sa pommade de Jouvence! Ajoutez l'esquisse d'un grand tableau historique, assez poussé pour que Lesage ait besoin de se reprendre : « Je commence à m'apercevoir que je tranche ici de l'historien » (xiii), et au centre duquel rayonne la sympathique figure du duc d'Ossone, au devant des groupes plus vaguement estompés de Philippe III, des ducs de Lermc et de Lemos; le tout présenté dans ce style limpide et coulant des narrations de Lesage : et l'on comprendra que si Estebanille n'a pas fait grand'chose pour la gloire de son auteur, du moins il ne lui a pas nui.
Remarquons encore, avant de dire adieu au Gnrron de bonne humeur, que Gil Blas n'est pas quitte envers lui de toute dette.
EstehanUle Gonzalès a paru en 1734. Lesage était donc concurremment occupé par sa traduction et par le dernier volume de Gil Blas qu'il allait faire paraître en 173o, l'année suivante. Cette concomitance d'occupations est parfaitement sensible dans la fin de Gil Blas : l'ami du duc d'Ossone a déteint sur le secrétaire du duc d'Olivarès. L'époque est la même, c'est le moment où meurt Philippe III {G. /i., IX, 1 ; E. G., xxxv ); c'est, des deux côtés, la catastrophe qui fit trébucher le duc de Lerme,
l'arrivée au pouvoir du duc d'Olivarès, l'explication de ses plans et projets politiques, la chute du premier commis don Rodrigue Calderone, dont Gil Bias conte la disgrâce, et Estebanille, le supplice {G. /?., XI, iv; E. G.^ XI , iv) . Gonzalès accompagnant la nuit chez « ces dames » le duc d'Ossone, qui, « malgré son air grave, n'était pas ennemi de l'amour » , montre le chemin à Gil Blas escortant le prince d'Espagne dans ses rendezvous nocturnes avec la belle Catalina (VIII, xi) ; l'atîaire des pots-de-vin compromet Gonzalès (xvi) et, au contraire, enrichit Gil Blas (VIII, ix) : mais tous deux font trafic de leur crédit. Gonzalès tenant compagnie au duc d'Ossone disgracié et tâchant à l'égayer (L) , prêche d'exemple à Gil Blas suivant Olivarès dans sa retraite (XII, x). Les titres de chapitres se reproduisent presque. Estebanille nous apprend « comment le duc tomba dans une mélancolie que rien ne put dissiper », et « le malheureux événement qui la suivit de près ». Dans GU Blas, « le comte-duc devient tout à coup triste et rêveur », et on nous dit « la suite fâcheuse » qu'eut sa tristesse. Quant à la mère de Scipion qui se fait devineresse, nous savons bien où elle a appris ses tours {G. B., X, x), et c'est précisément chez le nécromancien de San Miniato {E. G., xx). C'est ainsi que nous surprenons Lesage à l'œuvre, paresseux d'invention, plein de réminiscences, et trop pratique pour ne les pas mettre à profit.
C'est un fait que la lecture du Bacheliei' confirme singulièrement. Le Bachelier de Salamaut/ue est -il une seconde édition , après Gil Blas , d'un manuscrit perdu d'Antonio de Solis? C'est, nous le verrons, ce que Llo-
rente n'a pas démontré. Mais ce qui est évident à la première lecture, c'est que Lcsage a puisé sans vergog-ne dans son premier roman pour faire le second, et Llorente aurait eu beau jeu à montrer que notre auteur poussait la manie du plagiat jusqu'à se plagier soi-même. Les personnages ont beau se débaptiser, ils sont encore reconnaissables, d'autant plus qu'ils reparaissent dans des situations identiques. Don Chérubin durant ses études ne brille pas moins que Gil Blas, « surtout en philosophie », où il montrait « un talent extraordinaire pour la dispute ». Ses amours ancillaircs avec la soubrette Nise chez Porcia, l'épouse du contador, ont bien de l'analogie avec les amours de Gil Blas et de Porcie chez la marquise de Chaves; elles finissent de la même façon, par l'intervention ici d'un valet de chambre, là d'un petit secrétaire, qui intiment au nouvel occupant l'ordre de s'éloigner, au nom de leurs droits antérieurs.
Quant à dona Francisca, on la prendrait pour Lucinde, tant leurs existences et leur caractère se confondent. Leurs mariages successifs, plus ou moins lucratifs, et plus ou moins légitimes, leur retraite dans leur château, leurs façons de jouer à la bourgeoise et à la prude dans un pays où on ignore leur origine, leur établissement, l'une à Madrid, l'autre à Valence, leurs succès au théâtre, tout leur va de même. Ce que la sœur de Chérubin ne doit point à Lucinde, elle l'emprunte de Laure, qui passa, elle aussi, avec moins de raison, pour la sœur de Gil Blas. L'extrême considération qu'on eut pour don Chérubin quand on sut qu'il était le frère, n'est qu'un écho des civilités dont le frère de Laure avait été accablé.
Don Chérubin , devenu secrétaire du duc d'Uzède , comptant ses 2000 pistoles et se faisant faire deux riches habits sous lesquels, alternativement, il va se montrer à la Cour et au Prado, rappelle Gil Blas après son entrée chez le duc de Lerme, quittant l'auberge de Monteser pour « le plus fameux traiteur du quartier de la Cour », ayant peur, à l'hôtel, de demander quelque chose « qui sentit l'épargne », et sortant « en faisant des écarts de poitrine comme un jeune homme fort content de sa personne ». Quand l'un attend vainement ses appointements chez le marquis de Buendia, il fait songer à l'autre « comblé de joie, d'honneur et de misère » chez le duc de Lerme. Quand Toston, valet de Chérubin, retrouve et reprend sa femme Blandine, comment ne pas se rappeler Scipion retrouvant sa femme aux noces de Gil Blas, et se réconciliant, lui aussi? Comment ne pas comparer à Fabrice le licencié Carambola, qui n'a pas fait son chemin, ainsi que don Chérubin, mais qui reparaît de temps en temps comme pour accuser la distance parcourue par son ami, et donner, par sa persistance, quelque unité au récit? Les rapprochements de ce genre pourraient se multiplier, et l'on retrouverait à travers les deux fables des communautés multiples de vocabulaire, de noms propres et géographiques, d'itinéraires, d'aventures. Le duc de Lerme, Olivarès, apparaissent çà et là, et nous les saluons comme des visages familiers, étonnés que nous sommes de ne plus voir Gil Blas auprès d'eux. Des ligures nouvelles et inconnues portent des noms que nous avions accoutumé d'appliquer à d'autres, Séphora, l'ompeio, Porcie, Narcissa, don Manuel, tous gens que
nous n'avions pas encore vu fréquenter les Cope, les Toslon, les Carambola, les Salzedo.
Le Bachelier, que Laharpc juge avec trop de sévérité « le plus médiocre » des ouvrages de Lesage, le serait peut-être s'il n'était qu'une copie affaiblie de Gil Blas. Mais il a sa part de nouveauté. Il complète le tableau de la société, on y ajoutant ce que Gil Blas n'avait pas eu le temps de voir; en outre, il contient ce que nous n'avions pas vu encore *, des voyages en Amérique.
Faut-il l'avouer? le pays que parcourt Chérubin, accompagné de son valet Toslon, ne vaut pas le dérangement, et quand nous quittons le Mexique, nous nous demandons ce que nous y avons été faire, tant il est peu mexicain : à peine est-il espagnol. Don Chérubin nous emmène à Mexico; le licencié Carambola nous entraîne aux Indes occidentales : mais n'était l'en-tête des chapitres, à peine nous douterions-nous que nous avons quitté Paris.
Faisons cependant la part au souci qu'a eu Lesage de parsemer sur son récit un peu de couleur locale, quelques paillettes sur le costume et les harnais, des poignards aux ceintures, de jolies Indiennes au teint basané courant auprès des carrosses. Promenons-nous sur la Alomeda, cette belle avenue de Mexico, fréquentée par le plus beau monde; admirons la foule des gentilshommes qu'accompagnent des esclaves maures, couverts de riches livrées, en bas de soie, portant des roses de pierreries à leurs souliers; les femmes couvertes de perles et de dia-