Sauf dans Deauchêne. voy. p
manls, qu'on ne peut regarder sans qu'un amant jaloux fonde sur l'insolent le poignard à la main. Notons encore que les églises jouissent du droit d'asile; que tout un coté de la place de Mexico est bâti en arcades; que cette liôtellerie, rue de l'Aigle, a pour enseig'ne : Al Basilico, buena cama, Au Basilic, bon gîte. Ne manquons pas d'en considérer l'hôtesse, dont le portrait ressemble à une aquarelle de Fromentin :
« Elle portait une jupe de toile de la Chine, chamarrée d'argent, avec un ruban couleur de feu, dont les bouts, ornés d'une frange d'or, descendaient jusqu'en bas devant et derrière. Elle avait par-dessus une chemisette de la même toile à manches larges, brodée de soie rouge mêlée d'argent, et lacée avec des lacets d'or. Ajoutez à cela une ceinture de soie bleue et enrichie de pierres précieuses , un collier et des perles, avec des boucles d'oreilles de diamants fins. »
Donnons comme pendant à cette jolie figure exotique un religieux de l'ordre de Saint-François-de-Xalapa.
<( Il était monté sur un bon cheval et accompagné de deux esclaves maures qui marchaient à ses élriers. Il portait une robe de laine brune retroussée et attachée à sa ceinture do soie blanche cordonnée, laissant voir des caleçons de toile de Hollande brodés par le haut, des bas de soie bleue avec des souliers de maroquin à talons rouges. Il avait sur son froc un chapeau de castor du Canada, dont la coifTe était de salin incarnai. »
Voilà sans doute d'exquis panneaux, deux figures bien pittoresques. Pourquoi sont-elles si rares?
Suivons Carambola aux Indes occidentales, peut-être
noire album de touriste s'enrichira-t-il de quelques types, sinon de quelques paysages.
Si Carambola n'a point eu le loisir de voir à Guatemala autre chose que des maisons couvertes de chaume ou de tuiles, en revanche il connaît assez bien les Indiennes de Petapa.
« Elles portent, au lieu de chemise, une espèce de surplis qu'elles appellent guiapil, qui leur descend du haut des épaules jusqu'au-dessous de la ceinture, avec des manches fort larges et si courtes qu'elles ne leur couvrent que la moitié du bras. Ce guiapil est orné sur l'estomac de quelque ouvrage de plumes ou de coton qui sert plus à parer le sein qu'à le cacher. Elles ont avec cela des bracelets et des pendants d'oreilles, point de coiffe sur la tête; leurs cheveux sont retroussés seulement avec des bandelettes de soie. Elles vont les jambes nues et portent des souliers noués avec un large ruban. »
Elles habitent des cabanes dont le toit est percé d'un trou pour la fumée; elles sont superstitieuses. Pour se faire aimer, elles font boire à leur amant de la poudre de colibri séché au soleil, puis pulvérisé. Quoi encore? Elles nourrissent chez elles un crapaud ou quelque autre animal à la vie duquel elles croient la leur attachée. Cette peuplade adore en secret un gros dragon de bois peint posé sur un autel de pierre. On nous dit encore, en note, ce que c'est que la danse sarao, sorte de cotillon d'outre-mer.
Tout cela est bien américain, si l'on veut. Mais que ces quelques traits colorés sont maigres, et insuffisants pour donner au tableau des teintes et du relief! Que de traits laissés en noir, en gris, ou même en blanc!
De Cadix h Vera-Cruz! Veut-on parcourir le journal de bord de don Chérubin? Il est assez bref : « Pour épargner au lecteur un journal ennuyeux de mon passage aux Indes, je me contenterai de dire qu'après avoir couru quelque péril sur la mer, j'arrivai heureusement à Saint-Jean de Ulhua, autrement appelé la Ycra-Cruz. » Toston se renseigne auprès du guide sur Mexico, ce qui marque bien de la part de Lesage le dessein d'en faire une peinture. « Qu'y trouvez-vous donc de plus beau à voir? — Cinq choses, répondit Tobie : les femmes, les habits, les chevaux, les rues et les carrosses. » Les rues sont larges et propres ; les carrosses sont décorés avec l'or, l'argent, les pierres précieuses et les soies de la Chine; les chevaux ont des brides enrichies de perles et des fers d'argent; les femmes sont coquettes, et voilà Mexico. Voulez-vous voir maintenant le palais du vice-roi? C'est c( une grande maison.... Il y a des hôtels aussi beaux dans toutes les grandes villes de l'Espagne. » Voici l'entrée du père Cyrille à Petapa : « Ils vinrent une lieue audevant de moi avec des chanteurs, des trompettes et des joueurs de hautbois. Outre cela, je trouvai en entrant dans la bourgade des arcs de triomphe dressés avec des branches d'arbres, et les rues jonchées de fleurs. » Le décor est au moins aussi provençal, anglais ou danois qu'américain. Nous sortons <le Mexico, et nous visitons les environs. Au bout de trois lieues nous arrivons à « un séjour solitaire qui mérite bien une description ». Ilélas! il n'aura ]»as ce qu'il mérite. Nous voyons bien des rochers, un couvent, des carmes déchaussés, des fontaines « qui rendent avec l'ombrage des palmiers cette
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solitude toute charmante », des chapelles ornées de fresques et d'ex-voto, des ermites qui se déchirent à coups de verges de fer : et pourtant, en dépit de la profusion d'or, d'argent et de soies de la Chine, le tableau n'est pas fait; ce n'est ni coloré, ni localisé, ni composé; l'esquisse attend sur la toile grise et terne, et ce Mexique de convention tient plus du quai de l'Horloge que de Mexico. Il y a dans toutes ces indications je ne sais quoi de livresque. La géographie y est sue; quant à l'histoire, nul n'est mieux informé que ïobie sur la viceroyauté de Mexique ou don Chérubin sur le soulèvement de Mexico. Mais à cette exactitude il se mêle des iinachronismes , des invraisemblances cherchées qui déconcertent le lecteur et lui font se demander à quelle sorte de roman il a affaire, un récit pseudo-historique ou une pure fantaisie dans le genre de Zadig ou de Micromégas. Les gens de Xalapa ou de Petapa ont une académie où ils vont boire avant de rentrer chez eux. On y parle le style des bureaux d'esprit de Paris, qui .s'appelle, pour la circonstance, le proconchi, et dont il y a une grammaire et un dictionnaire. Ils ont un théâtre, et quelle est notre surprise d'y trouver, devant ce public d'Indiens vêtus de plumes, le répertoire de la nouvelle école à Paris, la comédie larmoyante! « L'auteur n'était pas de ceux qui prennent pour modèles les Plaute et les Térence : au contraire, ennemi juré des ris et du plaisant, il n'admettait que les soupirs et les pleurs. »
Mais surtout, le récit languit un peu, et nous ne nous intéressons pas suffisamment à ces religieux qui prê-
client, à ces vice-rois qui perdent leur souveraineté, à ces époux qui .courent après leur femme. Il nuit beaucoup au Bachelier d'être venu après Gil Dlas. Nous connaissions déjà ces aventures, et elles avaient dans le premier roman, outre l'avantage d'être neuves, celui d'être plus alertes, mieux enlevées. Lesage les étire et les allonge en les reprenant : c'est la marque de la lassitude. Limagination se tarit; il ne sait plus qu'inventer. Collé écrivait en 4767 dans son Journal : «< Je me suis promis, et je me promets encore de n'être [las assez peu sensé j)Our tenter, passé soixante ans, de travailler à des ouvrages d'imagination, et je me tiendrai parole. J'ai toujours devant les yeux l'exemple de feu M. Lesage. Après s'être moqué des homélies de la vioillesse de l'archevêque de Grenade, M. Lesage en a fait lui-même à la fin de sa vie; j'espère, moi, que cela ne sera pas ma manière de radoter, j'en aime mieux une autre. »
En vain se récrierait-on, il y a du vrai dans cette constatation sur Lesage, et le Bachelier en est la preuve. On y sent la fatigue. La composition n'y est pas meilleure que dans les précédents romans, loin de là. Si au dernier chapitre don Chérubin se retire avec son beaupère à Alcaraz et arrête là son histoire, c'est qu'il lui fait plaisir ainsi, mais rien dans la contexture de l'œuvre ne s'opposerait à ce qu'il s'embarquât à présent pour les îles Philippines. Quant aux procédés du récit, ils sont les mêmes ici qu'ailleurs, plus fatigants peut-être parce qu'ils sont encore plus dépouillés d'artifice : reconnaissances, récits intercalaires, songes même en font les frais. Et
quelles reconnaissances! Ah! les plus inopinées! Don Chérubin entre au palais du vice-roi du Mexique, et qui retrou ve-t-il? son ami don Juan de Salzedo, l'ancien premier secrétaire du duc d'Uzède. II ne pouvait se trouver là plus à propos. Don Chérubin va entendre un sermon à la cathédrale de Mexico, et qui était le prédicateur? « Oui, ma foi, c'est le licencié Carambola », son vieux camarade. Il semble qu'il ne puisse faire un pas sans marcher sur une connaissance. Il a beau s'éloigner de Mexico, en plein désert, où il est allé visiter un monastère. Voyez-vous ce moine pâle et défiguré? Ciel! c'est don Gabriel de Monchique, celui qui, en Espagne, a enlevé dona Paula, épouse légitime de don Chérubin. Et celui se précipite : « Eh ! qu'as-tu fait de mon épouse? »
Sa propre histoire est interrompue fréquemment par l'histoire des autres ; dona Francisca, — et la sienne ne remplit pas moins de neuf chapitres; — Carambola, qui à chaque rencontre nouvelle reprend son histoire là où il l'a laissée la dernière fois ; don Carlos, un camarade de don Manuel; don André d'Alvarade, Blandine et d'autres encore : ce sont autant de pauses durant lesquelles le héros écoute, au lieu d'agir, et qui ne contribuent pas à animer le récit.
Quant aux inventions elles-mêmes, au milieu de jolies pages et d'épisodes agréables, qu'il y en a donc de pauvres et de piètres ! On sent le travail pénible qui pressure une imagination déjà tout exprimée. Nous avons vu que Lesage puise dans Gil Blas; il rouvre aussi le manuscrit du Diable boiteux, et en détache quelques feuillets qui
n'avaient pas ou presque pas servi. Zador, un bon bourgeois de Vera-'Cruz, rêve qu'il rencontre sur la route un petit liomme mal fait, bossu et ayant trois jambes, dont une béquille : « Je suis, dit-il, le Diable boiteux, mon nom est Asmodée. » Mais que cette rencontre est terne et languissante auprès du début de l'histoire de donCleofas! Quant à l'aventure qui suit, il faudrait, pour la résumer, toucher une si étrange matière, que le Médecin malgré lui, lui-même, hésiterait peut-être. Jamais Lesage n'a mieux montré son aversion pour la préciosité.
Les quelques historiettes que conte ainsi ïobie, Lesage les puise dans son vieux fonds d'anecdotes courtes et mobiles, qui avaient déjà défrayé Asmodée, et dont le solde constituera son dernier volume, les Mélanges. C'est qu'il faut faire flèche de tout bois. Son fils était chanoine •le Boulogne; il devait le canonicat à l'évêque Henriau, le tuteur de l'abbé de Lyonne, et lui payait sa protection en le soutenant dans ses querelles avec le chapitre'. Henriau, peu scrupuleux, pesait énergiquement sur les élections. Lesage était tenu au courant de ces misères, des dissensions entre l'épiscopat et le chapitre, par les lettres et les récits de son fils : il ne faut pas chercher d'autre origine aux élections et aux factions que dirigea l'évêque de Guatemala, soutenu par le père Cyrille, autrement dit Carambola le licencié.
Outre qu'il est péniÊle de sentir ainsi l'industrieuse recherche d'une imagination aux abois, les figures ellesmêmes sont peu expressives, et les caractères peu mar-