II, IX
2. Sur VUniversilé de SaUnnanqne, voy. C. Giulx. Dupret, 1887.
écouter l'instinct de sa race pour mitiger ces horreurs, pour ménager l'esprit délicat et chatouilleux d'une société devant laquelle il fallut amender Shakespeare. Sachons gré à nos voisins d'avoir communiqué à notre romancier l'horreur du convenu et du faux : il leur doit en partie d'être le peintre le plus expressif et le plus vrai de son temps.
Reconnaissons encore, puisqu'aussi bien c'en est ici le lieu, les habitudes de travail et de composition que Lesage a rapportées de son commerce avec la littérature espagnole : le goût des épisodes parasites, des récits intercalaires, des dissertations morales ou philosophiques qu'il aura d'ailleurs le tact de rogner et d'abréger.
Il faudrait (c'est notre devoir de le reconnaître), pour marquer exactement et complètement la part qui revient dans le talent de Lesage à l'influence espagnole, il faudrait, dis-je, une compétence, une pratique assidue des novellistes, que nous n'avons la prétention ni d'invoquer ni de simuler. Nous pensons toutefois, dans la mesure de nos moyens, avoir suffisamment indiqué par des traits généraux de quelle nature est cette influence en somme bien extérieure. Il nous reste à nous expliq\ier plus nettement sur un point plus précis, la question de Gil Blas.
Gil Blas est-il un roman français? La probité littéraire ne nous contraint- elle pas don faire honneur à l'Espagne, à qui Lesage l'a peut-être dérobé? Tel est le problème connu sous le nom de Question de Gil Blas.
Pour nous autres, lecteurs français, à qui on n'a jamais présenté Gil Blas comme l'équivalent do la traduction du Don Quichotte d'Avellaneda par le même Lesage, nous qui sommes habitués, de père en fils, à ranger les aventures de Santillane, dans notre bibliothèque, sur le rayon des romans français avec Francion et le Roman bourgeois d'une part, Manon Lescaut et Marianne de l'autre, nous ne comprenons pas bien, tout d'abord, que la question puisse se poser, et notre premier mouvement se traduit par un sourire sceptique.
Aujourd'hui, cependant, elle s'impose. Le procès a trop longtemps duré et a fait grincer trop de })lumes, pour qu'il soit désormais permis à un historien de Lesage de le passer sous silence.
Bien que ce soit un Français, Voltaire, qui ait le premier ouvert le débat, reconnaissons tout de suite que la plupart des champions, dans ce tournoi littéraire, appartiennent à des nations que l'afTaire ne regardait pas; quant à nous, les premiers intéressés, à part deux ou trois volontaires qui se sont d'eux-mêmes détachés pour courir au feu, nous avons assisté placidement à la lutte que nos voisins soutenaient pour ou contre notre honneur : première preuve que celui-ci ne courait pas grand risque.
Si l'on excepte le comte François de Neufchàteau, AudifTret et, si l'on veut, M. Baret, qui sont les combattants? D'abord, comme de juste, des Espagnols avides de s'enrichir de nos dépouilles, Isla, Adolfo de Castro, Ferez de Guzman, mais surtout des gens bien étrangers à la chose : des Anglais comme Borrow ; des Ecossais comme W. Scott; des Allemands, Ludvig Tieck, Fran-
cesor, Veckenstedt ; quand ce ne sont pas des Américains comme Everett ou Ticknor.
Si l'on n'avait attendu que nous, le feu n'aurait jamais été assez nourri. Aujourd'hui encore, la grande majorité des lecteurs de Gil Blas tournent paisiblement les feuillets du roman, sans que l'appréhension les prenne de voir l'œuvre de Lesage s'enfuir de notre catalogue des chefsd'œuvre, pour passer en transfuge à la littérature espagnole. Le dernier historien de cette querelle, M. Brunetière, a révélé à bon nombre l'existence d'une Question de Gil Blas. Précisons le problème par l'exposé des différentes solutions qu'il comporte. Il y en a trois :
Ou Gil Blas est purement et simplement un roman espagnol volé par Lesage et traduit clandestinement ; ou Lesage ne doit absolument rien à l'Espaigne ; enfin, la troisième solution est une solution moyenne, qui laisse à chacune des deux premières une certaine part de vérité, en corrigeant ce qu'elles ont de trop arrêté et de trop absolu.
C'est un long débat, qui commence en 1773 et qui n'est pas encore clos, après plus de cent ans.
Il se divise assez logiquement en deux périodes, dont la seconde est de beaucoup la plus sérieuse et la plus intéressante. La première s'étend de 1775 à 1827 ; l'autre de 1827 ù nos jours. Elles correspondent à deux systèmes de critique bien différents. Ce sont d'abord des hypothèses hasardées, des affirmations sans preuves, une polémique à l'aveuglette, où les arguments n'ont qu'un vice : il n'y a vraiment pas assez d'honneur à les réfuter. Depuis, la critique s'est assagie.
La dernière partie du G il Jilas avait paru en 1735. Pendant vingt-deux ans on songea peu à inquiéter Lesage, ni à savoir ce qu'il avait demandé à l'imilalion espagnole.
Le Jouimal littéraire de la Haye annonce bien en 1715 « une traduction de M. Lesage dans le goût du Diable boiteux, intitulée Gil Blas de Santillane », mais sans s'inquiéter autrement de nous dire quel est l'original de cette traduction.
Desfontaines avait su gré à Lesage de n'y avoir pas mis « un amas de réflexions subtiles qui suffoquent le lecteur et de tristes analyses de sentiments ».
Le Mercure louait sans réserve, regrettant que Lesage n'eût pas « un peu plus de tendresse pour ses confrères » (juin 1724).
Carlaud de la Vilate, dans son Essai du yoût, se contente de trouver le dernier volume de Gil Blas inférieur aux précédents.
Cependant de vagues soupçons planaient déjà. Quand paraît l'édition de 1726 du Diable boiteux, hcssi^c conicsse ses emprunts avec une insistance que n'avait pas sa première préface. Ce souci fait soupçonner que, dans l'intervalle de 1707 à 1726, des questions de plagiat ont été soulevées ; Lesage a l'air d'un homme qui cherche à parer les accusations possibles, en prévenant par sa franchise les accusateurs et les malveillants. C'est ce qui pourrait expliquer à Ch. Nodier pourquoi Lesage « a rendu la loyauté niaise par l'excès des concessions inutiles ' ».