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lEiivr. de Lesftf/e, Hciiouard

2. Vors le même temps, Héreaii, dans la lievue encyclopédique, juillet 1823, simplilie le problème : « La question ne peut être résolue que par (les littérateurs étrangers à la France et à l'Hspagne. • Aussi n'y touelie-t-il pas. Il ajoute : • Il ne s'agissait cependant que d'un manuscrit à représenter! • Eh, oui!

à côté d'elle sur une question qui intéressait sa gloire littéraire. La même année, Llorente tailla sa meilleure plume de Tolède, et partit en guerre. Je commencerai par rendre cette justice à Llorente, qu'il connaît admirablement le livre dont il parle; il Ta ingénieusement démonté, disséqué, scruté eu tout sens, il n'y a pas une ligne qui n'ait passé et séjourné sous sa loupe. Avec le petit travail de M. llônncher sur la satire littéraire de Lesage, je ne connais pas d'ouvrage qui témoigne d'une connaissance plus approfondie et plus patiente de Gif Blas : tous les mots sont pesés, analysés, traités pour ainsi dire chimiquement; ce n'est peut-être pas toujours bien littéraire : c'est très consciencieux.

Ou je mesurerais plus chichement l'éloge à l'ancien secrétaire de l'Inquisition, c'est quand il rassemble ses notes, pour former un système d'argumentation. Il sait compiler, mais il ne sait pas raisonner. Il faut pourtant nous résigner à entamer brièvement l'examen de ces pauvretés, ne fût-ce que pour montrer que ce sont des [»auvretés. Son système est tout entier compris dans les douze premières pages de son trop long et trop embrouillé mémoire '.

D'après lui, il n'est pas vrai, comme l'a cru Voltaire, que Gil Blas soit copié de VGOreyon; il n'est pas vrai non plus, comme l'a cru Isla, que le roman soit copié d'une nouvelle manuscrite de Gil Blas.

L'œuvre de Lesage est la traduction d'un manuscrit datant de i63o, intitulé le Bachelier de Salamanque, His-

1. Nous suivons l'édition Moreau (Paris, 1822). Elle diffère de celle qui servit à AudilTret.

LESAGE ET L'ESPAGNE- âlî^

toria de las Aventuras del Bachelier de Salamanca, Don Kérubin de la Honda.

Quel en est l'auteur? la question est posée et résolue au chapitre xii. Llorente procède par voie d'élimination, et passant en revue les écrivains vivant alors, il les écarte tous, sauf le dernier, l'auteur cherché, Antonio de Solis '. Or, écoutez l'histoire de ce manuscrit.

Comme Philippe III, Philippe IV et leurs ministres y étaient attaqués, Solis n'osa le faire paraître

En I606, Hugues de Lyonne était ambassadeur à Madrid. Avant de rentrer en France, il acheta beaucoup de^ livres. Le manuscrit de Solis se trouva dans le tas. Il passa des mains d'Hugues de Lyonne à son fils l'abbé de Lyonne, protecteur de Lesage. L'abbé le donna à Lesage qui en tira d'abord, sans avouer son larcin, son roman de Gil Blas: puis, dans une seconde version, où cette fois il reconnaissait et dénonçait l'emprunt, il donna sa traduction du Bachelier de Salamanque. Donc Gil Blas et le Bachelier de Salamanque sont deux aspects d'une même œuvre, deux copies d'un même modèle, le manuscrit de Solis.

Tout cela est plus net que vraisemblable.

D'abord, où est-il ce manuscrit de Solis? Llorente répond : nulle part. Nous voilà édifiés. Solis a-t-il réellement pu écrire un ouvrage satirique de ce genre? Il était le protégé et le commis de Louis de Haro, neveu du duc d'Olivarès : était-ce une raison pour maltraiter Olivarès? On ne le voit pas; et, en tout cas, c'eût été

1. Lesaffc «levait connaître les «l'iivres ilc Solis. Il en connaissait \v nom. L'anachorète de Cucnça s'appelle don Juan de Solis (V, i).

:220 UHIGINKS m HilMAN DK LKSAGE-

bien im|inulonl, c'était risquer de perdre sa place et soimôme. L'eùl-il écrit, ce j»amplilet, pcul-on croire qu'il l'ait vendu, à qui? à l'ambassadeur, à llugues de Lyonne, qui n'aurait assurément rien eu de plus pressé que de monlrer la chose à Louis de Ilaro,

Et pourquoi le lui eiil-il vendu? pour le publier? CiOmmission étrange à donner à un ambassadeur. En tout cas, Hugues de Lyonne a totalement oublié sa j)romesse, car il n'a rien publié du tout.

Mais il en a peut-être chargé son fils, qui en a chargé Lesage. Dans ce cas, quel intérêt Lesage aurait-il eu à ne pas nous dire que c'était un manuscrit de Solis confié au père de son protecteur? Philippe 111, Phili[)pe IV, le duc de Lerme, le duc d'Olivarès, tous étaient morts; Lesage aurait eu bien tort de se gêner pour parler. C'est qu'il voulait s'approprier les œuvres d'autrui? Est-ce donc son habitude, et ne dit-il pas toujours où il a pris ce qu'il imite? Ecoutez-le, en 1726, quand il donne une nouvelle édition du Diable boiteux : « Jai déclaré, dit-il, à très illustre auteur Luiz Vêlez de Guevara. j'ai déclaré et je déclare encore publiquement que votre Dinblo cojuelo m'en a fourni le titre et l'idée. Ainsi je vous ^^ède l'honneur de l'invention. » Et cependant Lesage n'a imité que le premier des dix trancos de son roman! Et s'il a emprunté « des vers et quelques images » à Francisco Santos, quel scrupule ! « Quoique le larcin ne soit pas de grande importance, je déclare que je l'ai fait, afin que quelque mauvais plaisant ne vienne pas me comparer aux voleurs qui pour vendre impunément une vaisselle qu'ils ont volée, en ôtent les armoiries. »

Voilà ce que vaut l'hypothèse de Llorente : elle ne tient pas. Llorente en a-t-il eu conscience? Toujours est-il qu'il Ta flanquée de nombreux étais pour la soutenir; je désigrne ainsi les quantités de preuves intrinsèques à l'ajipui de sa thèse, preuves dont Texamen est quel«[uefois récréatif. C'est d'abord les analogries ' qu'il constate entre le GH lilas de Lesag-e et son Bnchelier de Snlamanque : marque d'origine commune. Mais il y a mieux : GU Blns contient beaucoup de mots espagnols, Juan au lieu de Jean, Senora Léonarde au lieu de Madame Léonarde, una senorita au lieu de une demoiselle', la senora pour madame, Marcos de Obregon pour Marc d'Obrégon : l'un a tout l'air d'un setior cavallero, au lieu d'avoir l'air d'un chevalier; l'autre achète le carrosse d'un escribano, ou greflier. Cet autre chante des vers espagnols qui ne peuvent avoir été composés que par un Espag-nol, à preuve l'emploi poétique et rare de Felice dans Al/ de mi! lusanno felice, au lieu de la forme ordinaire feliz; et enfin, qui donc, sinon un Espagnol, aurait coimu l'église de los Reijes à Tolède et aurait su que, sous Philippe IV, les théâtres s'appelaient : la posada de los représentantes, la demeure des comédiefis, parce que les acteurs y logeaient, usage depuis disparu?

Sans compter (|u'il ne faut pas être grand clerc en espagnol pour dire senora, senorita, Marcos de Obregon, etc., que voilà de piètres arguments! Si Lesage a employé les autres mots, cité des vers, n'avait-il pas lu assez d'auteurs espagnols pour les y avoir trouvés?

i. Voy. p. 188.

-J22 ORIGINES 1)L: UOMAN DE lesa(;e.

Saupoudrer son récit de termes de la langue espagnole, n'élait-il pas un moyen tout sim[de et tout indi(|ué il7//.s- , pan iser non œuvre, si j'ose dire? Llorente, s'interrogeant sur la provenance de tous ces mots, se répond : « Il nie parait impossible d'en trouver une autre que la [trésenee d'un manuscrit espagnol. » En vérité, c'est Lien la dernière explication que l'on trouverait.

S'il y a des termes de pur espagnol, qui montrent que Lesage copiait un manuscrit, il y a par contre des termes français qui sentent à plein nez l'Espagne, des hispanismes qui trahissent bien autrement encore l'origine du roman de Lesage : Dieu soit loué! A Dieu ne plaise! Grâce au ciel! un garçon de famille pour un jeune homme; quelle manie! maudit juif! petit maître, un relif/ieux de l^ordre de Saint-Dominiijue, sa révérence, pour le moine; un bénéfice simjjle, un directeur, un disciple pour un élève, je vous rends de très humbles grâces j)Our je vous remercie infuiiment , fameux pris en bonne part, au lieu de célèbre, et des proverbes bien espagnols comme : Qui n'a pas vu Séville n'a rien vu. Voilà des arguments qui présentent l'avantage de n'exiger pas une longue réfutation. Llorente a prouvé qu'il se connaissait mieux en espagnol qu'en français, et c'est aimer beaucoup l'hispanisme que d'en mettre partout.

Une preuve plus convaincante peut-être, c'est l'emploi savant et ingénieux de noms propres allégoriques pour désigner le caractère des personnages. Et quel autre ■qu'un Espagnol aurait trouvé Sangrado \ jidriïc'ipc de

d. Lesage a pris ce nom de VObregon, et non de Solis.

sanf/rnr , saig'ner, pour le médecin de Valladolid? Et CuchiUo, qui veut dire couteau, pour un autre médecin; et Cordel, qui veut dire corde, et Torbellino, qui veut dire tourbillon, et Triaquero, marchand de thériaque? Il aurait pu ajouter Miiscada, qui est épicier, et Vincent ■de Buena Garra (V. de Bonnegriffe), qui est un filou (V, i). Oui, mais il faudrait d'abord ne pas abuser de l'allégorie, en voir partout quand il n'y en a peut-être pas, comme c'est le cas pour l'aubergiste de Pénafiel. Il « se nomme Corçuelo (il faudrait à vrai dire Corzuelo), diminutif de coi'zo, chevreuil, parce qu'aussitôt qu'il entendit que Gil Blas avait l'intention de vendre sa mule, il courut comme un chevreuil chercher un autre frijton. »

Et puis faut-il donc tant de science et avoir un manuscrit de Solis sous les yeux, pour faire ce que tant d'autres ont fait sans le secours de A. de Solis ?

Voltaire savait un peu l'espagnol puisque dans son commentaire de Corneille il traduisit à la suite iYHéraclius : En esta vida todo es verdnd ij todo es mentira^ pour prouver que Corneille avait imité cette pièce. Et voilà qui suffit amplement à ses besoins pour foirer des noms allégoriques comme la Bocn Venneja, la senora Las Xalf/as ou don Iniijo Medroso, dans Jennij ou V Athée.

Il y avait mieux à dire encore pour Llorente. Lesage a nommé un marquis brutal, qui bat les femmes, Bru- Inndovf. Pourquoi ne pas conclure de celte forme germanique que cm Blas est traduit d'un roman allemand'?

1. L'Italie pourrait aussi réclamer sa part pour Mascarini ou Colili- •chini (V, i).

:2i4 'nuir.iNEs DU roman de lesage.

C'est ^raiid doinmuf.'^o (|iif' Llorontc n'y ait pas sorifré. Un ar^-^unicnl plus faible encore, s'il est possible, est celui que Llorentc tire de la couleur locale espagnole répandue sur tout le récit de Gil Blas, et qu'un Espajfnol seul a pu y mettre.

Et à quoi se réduit-elle cette couleur locale, si l'on excepte les quelques termes espajiuols clairsemés dans la prose française? A bien peu de chose. Quand Llorente a noté avec soin tous les passapres où il est dit qu'on voyao-e sur des mules, que les moines ont un rosaire à f/ros grains, qu'on transporte le vin dans des outres, que les barbiers ont une guitare en sautoir sur le dos. et que leur métier est déconsidéré en Espagne, tandis qu'il est en honneur en France *, quand il a observé que les hôtelleries de Gil Blas ont deux escaliers, dont l'un est plus petit, pour le service ; que les portes de la rue ont une petite grille — ce que nous appelons un judas;

— que les courtisanes habitent au rez-de-chaussée avec une vieille — nous avions déjà la Macette de Régnier ;

— que les cavaliers « portent le manteau avec une grâce particulière » ; et enfin « l'usage qu'ont de diner à midi les employés du secrétariat du ministère » {sic, éd. 1822, p. 134) : on a épuisé les détails des mœurs et usages dont Llorente affirme : « Lesage ne pouvait savoir rien de tout cela que par un manuscrit espagnol. »

11 est inutile, je crois, de s'attacher à cet argument, non plus qu'à ceux où l'histoire et la g-éographie interviennent. Ici le raisonnement est des plus captieux.

1. Llorente pensait peut-être au fameux Champagne dont Tallemant des Réaux nous a dit les succès.

L'indication historique ou topographique est-elle exacte? Lesairc la doit au manuscrit qu'il copiait.

Est-elle fausse? C'est la preuve qu'il a mal lu, ou que le manuscrit portait une erreur de copie.

Rien n'est moins évident. Si l'indication est exacte, elle peut venir de toute autre source que le manuscrit de Solis; si elle fausse, c'est la preuve que Lesa^e ne donnait pas plus d'attention qu'il ne fallait à ces détails en somme secondaires dans l'ensemble du roman. Ah ! s'il s'était douté qu'en l'an de grilce 18^2, M. Llorente donnerait jour par jour le tableau chronologique de la vie de Gil Blas, son itinéraire sur la carte d'Espagne, et qu'il y noterait des incohérences ou des inexactitudes ! mais on ne s'avise jamais de tout.

Llorente s'est donné un mal infini, et, après tout, son travail est anmsant, pour reconstruire l'itinéraire de Gil Blas en Espagne et pour donner la chronologie complète de sa vie. Ce genre de recherches n'est pas dénué d'intérêt, et Llorente aurait eu raison de s'y livrer, s'il n'avait constamment forcé les faits, les noms et les dates à entrer bon gré mal gré dans son système. On comprend ce qui le tracasse. Comme il faut que le roman de Gil lilas soit tout entier dû à un Espagnol, il faut que la géographie de l'Espagnie y soit bien sue, et que les dates de l'histoire soient exactes. La raison est-elle bien forte? Llorente ne se berce-t-il pas d'une douce illusion, s'il croit les gens si savants sur l'histoire et la géographie de leur pays? Le malheur est que Gil Blas brouille avec une insouciance ingénue les pays et surtout les dates, d'où il résulte que s'il faut avec Llorente attribuer

quelque valeur à la preuve jiiréographique et historique, elle va précisément contre lui, et Lloronte en conscience ilevait (lire : jamais un Espagnol n'eût traité avec une pareille désinvolture les chiffres et les noms.

En quoi d'ailleurs il se serait trompé, puisqu'il a donné lui-inème le plus ridicule exemple du contraire en ce qui concerne la géographie de l'Espagne.

Llorente eût assurément mieux fait pour sa mémoire de négliger totalement ce point. Lui qui suppose si gratuitement chez les Espagnols une connaissance suffisante de leur géographie nationale, il a fait preuve dans son chapitre d'une ignorance scan«]alcuse. Aucune des erreurs qu'il relève chez Lesage n'est une erreur, et il eût eu bien besoin de prendre précisément dans OU Blas quelques leçons de topographie. On est stupéfait de l'ajjlomb avec lequel, doctoralement, il fait honte à Lesage de fautes prétendues qui le confondent lui-même. S'il faut l'en croire, RodlUas n'existe pas aux environs de Burgos (III, xi), non plus que Ponte de Muta. « Le père Isla a traduit Puenle Mula; le fait est que ni l'un ni l'autre n'existent en Espagne. » Valpuesta est très éloigné de Valladolid, et se trouve sur i'Ebre. « L'original espagnol disait sans doute ValdestiUas et le copiste y a substitué Valpuesta. Lesage n'a pas reconnu l'erreur, parce qu'il ignorait notre topographie et qu'il suivait servilement ce qu'il avait sous les yeux. » Quant à Luceno, — et qu'on veuille bien remarquer que dans Llorente toutes ces remarques se suivent, nous n'en passons pas une, — « le fait est qu'il n'y a eu en Espagne aucun village du nom de Luceno ». Il n'y a pas non plus en Espagne d'endroit

appelé Almerin. Le P. Isla a traduit Almeria : « il faut avoir aussi peu «le connaissance qu'en avait le P. Isla de la géoirraphie espatrnole pour commettre cette erreur ifrossière ». Ah! pourquoi Llorente se connaissait-il si mal lui-même? Et encore : « Castilblazo, il n'y avait point de pays de ce nom en Esp;\^ne », et ainsi du reste. 11 est inutile d'étendre la liste de ces assertions; contentons-nous des premières qui commencent ce chapitre : elles nous édifient sur les autres, qui sont à l'avenant.

Quand on apporte dans la démonstration cette morgue dédaigneuse, il n'est pas inutile de la justifier par des faits et des vérités. Or, pas un des reproches élevés par Llorente n'est fondé. C'est le cvnisme dans l'inexactitude.

Nous avons sous les yeux une collection de cartes qui furent éditées en 1706 et en 1708 dans le quartier même de Lesag-e, chez Jaillot. près des Grands Augustins, Aux Ihux Globes et .1 la Sphère Royale^ sur le quay de Tllorlogc, où Lesage habite. Il a dû voir en sortant de chez lui, étalées à la vitrine ou aux piliers, et peut-être acheter ces belles cartes d'Espagne et des provinces espagnoles dressées par Sanson et par N. de Fer, géographes du roi. Ce qui nous fait supposer qu'il les a connues, c'est que l'orthographe de ses noms propres est souvent celle de ces cartes '.

Llorente aurait dû les consulter, celles-là ou d'autres, avant de s'arroger le droit de faire, sans qualité, le géo-

1. Caslilhluzo, que Llorente veut écrire Castilblancox Almodovar, que Llorenle écrit Almodovar; VillaMesaz, dont Llorente veut faire Villardel-Sa/, etc.

^'28 (lUKlINKS DU lUt.MAN 1)K LKSACK.

jj:Ta|thc rodomont el cuistre. 11 aurait vu, (>our reprcrulrf ses allégations citt'es plus haut, que Ilodilla (carte de Fer) ou Rodtllas (carte de Sanson) est ]>ien au nord de Burgos; (ju'il y a bien Ponte de Muht, .m sud de (irajal, entre Astorg-a et Burgos; qu'il y a hien encore Vnipuestn, et non Valdestillas, non sur TÈbre, mais tout près de Moyados, où l'a mis Lesage; qiu' Luceiut existe, près de Vierzo et de Léon ; que, s'il n'y a pas Almerin, il y a Abnor'm près de Merida, au nord «le Medellin ', et (|ue l'erreur de copie ne justilie pas le ridicule dont Llorente se couvre : « Lesage a mal lu et a copié Almerin, ce qu'il n'a pas reconnu, parce qu'il ig^norait ce que je sais à ce sujet. » Or ce qu'il sait, c'est qu'il faut Almoharin : par uialliour, don Rafaël allant de Tolède à Merida, il faudrait que l'étape d'Alinoliarin précédât Merida; mais on passe par Merida pour arriver à Almoharin, tandis qu'Almorin .se trouve hien sur la route d'une ville à l'autre. Quant à Cast'dhlazo qui n'existe pas en Espagne, Sanson et de Fer l'ont placé en toutes lettres sur le Guadiana, en aval de Ciudad-Heal. Il est bien inutile d'insister. Voilà ce que vaut l'érudition de Llorente.

Et voyez l'aveuglement ! Au lieu de tirer «le la véracité même de Lesage des preuves contre son originalité, il les tire de ses erreurs, qui n'en sont pas ! L'itinéraire de Gil Blas est nettement tracé sur la carte*. Mais de ce

\. Carte de la Nouveile-Caslille, par N. de Fer.

2. Voici, dans ses grandes lignes, l'itinéraire de Gil Blas s«r la carte d'Espagne : Sanlillane — Oviedo — Penaflor — Gacabelos — Léon — Liiceno — Astorga — Ponte de .Mula — Bttrgos — Ducnas — Valladolid — Ponte de Duero — .Moyados — Valpiiesta — Olmedo — Scgovic —

«jiic los reproches de Llorente tombent à faux, il n'en faut pas conclure que la géographie de Gil Blas soit exempte de tout reproche. C'est un mystère encore de savoir comment il rencontra Leyva en allant de Bunol H Valence, quand Leyva est situé en Vieille-Castille, dans la province de Rioja. Il faut n'avoir jamais été à Madrid pour faire passer Gil Blas par Alcala de Hénarès quand il se rend de Madrid à Ségovie. C'est comme si venant de Paris pour gagner Évreux, on couchait la première nuit à Melun. Llorente a bien rectifié cette erreur de route : « l'original espagnol disait sans doute Galapagar, dont les voyelles sont toutes des A comme celles d' Alcala ». Mais ce qui est évident pour Llorente peut laisser des doutes dans les esprits les mieux intentionnés. Ce qu'il faut lui accorder, c'est que, comme copiste, Lesage est un bien médiocre copiste. Il fait fourmiller les coquilles: tantôt, c'est Obisa (|u'il met pour Cobisa ; et même, s'il faut en croire Térudit espjignol, Tôrralba pour Cuença, ou mieux encore Porte du Soleil pour Porte de (iinfdftlfijara. Ne peut-on trouver que Llorente a la co(juille un peu facile? Mais qu'importe, si ce lui est une occasion de triompher et de prouver que Lesage a mal lu et mal copié Antonio dé Solis : comme s'il était si

Madrid — Avila — Villanor — Salamanqiic — Mailrid — Tolède — Reqiiena — Campillo — Xclva — Scgorbe — Bunol — Leyva — Valence — Almaiisa — (ircnade — Ubcda — Tolède — Madrid — Coimenar — Segovie — Madrid — Aleala de Hénarès — Segovie — Penafiel — Diiero — Valiadolid — Ovicdo — Palencia — Segorbe — Leyva — Valence — Madrid — Tolède — Loerlie — Lirias. — Pas un de ces noms, sauf Leyva (encore est-ce le nom d'un château parliculier), ne manque s*ir la carte, ou ne dérange l'itinéraire. Barbie du Bocage en a donne un croquis bien insuflisanl dans l'édition Ncufcliàteau, Paris, Lcfèvro, 1825.

niiilaisé de supposer qu'il a plutôt mal copié les ouvrag-cs quelconques qu'il a pu lire, la carte d'Espagne qu'il a dépliée, le dictionnaire g-éographique qu'il a feuilleté ! Et comment concilier, dans l'hypothèse d'un manuscrit recopié , de pareilles erreurs et une pareille ignorance avec l'exactitude de certains détails et de certaines descriptions, les vingt-deux lieues de Burgos à Valladolid, ou le petit escalier et la fenêtre de la loiir de Ségovie : comme si les relations et les voyages avaient man(|ué à Lesage pour le renseigner? Des lecteurs peuvent être aussi hien informés que des excursionnistes. D'Anville, BufTon, Barthélémy n'étaient pas voyageurs'. Llorente a dressé le tableau chronologique de la vie de Gil Blas. Son travail est intéressant, il serait même utile, s'il était demeuré étranger au domaine de la fantaisie. Il e.st hien évident, à la première lecture, que les aventures de Gil Blas tiendraient mal et seraient à l'étroit dans les bornes d'une existence humaine. Llorente les a forcées à y entrer. Que Gil Blas, bien que Lesage n'en dise rien, ait commencé la grammaire latine à dix ans et au mois d'octobre; qu'il soit entré en rhétorique à treize ans, et qu'il ait abordé la logique au 18 octobre, jour de Saint-Luc : c'était l'usage, et l'invention est ici vraisemblable. Mais où Llorente prend-il que Gil Blas est né en 4588, s'est enfui de la caverne des voleurs en septembre 4606, qu'il est venu à Burgos en novembre, qu'il est entré chez Arsénié en août 4607 et qu'il en est sorti

1. N'esl-ce pas Théophile Gautier cpii publia un Voyage en Turquie, pour pouvoir aller visiter la Turquie avec le produit de son livre? Jules Verne est le plus sédentaire des conteurs de voyages.

en septembre; qu'il est arrivé à la mi-octobre à Salamanquc, et qu'il a passé trois mois, de janvier à mars 1608, chez la marquise de Chaves,et ainsi du reste? Voilà une exactitude bien inexacte.

En réalité, on ne peut guère constituer à Gil Blas qu'un état civil approximatif. Les dates, qui prennent une certaine précision dans la dernière partie du récit, parce qu'il côtoie alors ou traverse des événements politiques, demeurent dans le vague pour ce qui est des premiers ans de notre héros.

Recueillons d'abord nos renseignements. A quel moment Gil Blas a-t-il écrit ses Mémoires'^ Nous le savons à coup sûr. La dernière page de son manuscrit est datée. Il l'écrit après son retour à Lirias, après son second mariage, et il est retiré depuis trois ans : « Il y a de cela trois ans, ami lecteur. » Or, ce retour à Lirias a suivi de vingt-deux ans la mort de sa première femme Antonia [outre que vingt-deux ans qui s étaient écoulés depuis sa mort, XII, xiii). Celle-ci est morte la même année que Philippe III (XI, i), c'est-à-dire en 1621. Par un simple calcul d'arithmétique, nous savons donc que Gil Blas s'est retiré en 1643, qui est effectivement l'année de la chute d'Olivarès, et qu'il a écrit ses Mémoires trois ans après, en 1646'.

Quant à la date de sa naissance, bien fin qui pourrait la fixer. Le continuateur anonyme de Gil Blas le fait naître en 1594 : est-ce par hasard sur l'indication de Lesage luimême? Chi la sa ? Llorente donne la date de 1 588, parce que

1. Llorente, malgré t<iiile sa précision, est donc en retanl de trois ans quand il Tixe à 1640 la date du mariage, el à 1619 celle des Mémoires.

c'est celle qui lui a plu. Ce qui paraît seul j)robable, c'est qu'il est né clans ces environs-là, de façon à être à peu près sexagénaire en 1G43. En effet, à cette date, il est déjà mùr, plus rassis, plus propre à la retraite. « Vous êtes dans un âge plus propre à vous laisser toucher des beautés de la nature », lui dit Scipion (XII, xn). Cependant, ce n'est pas encore un vieillard décrépit; il peut songer à de nouvelles amours, se marier, avoir des enfants dont il croit pieusement être le père; il nous assure en même temps qu'il ne paraissait pas avoir son âge et qu'il pouvait se donner dix bonnes années de moins (XII, xiv). Dix années de moins, à la bonne heure! il ne se marchande pas l'eau de Jouvence. Et pourtant il y a longtemps qu'il a dépassé la fleur de l'âge. Il était déjà « au milieu de sa carrière » (IX, ix) en sortant de la tour de Ségovie ', où l'avaient conduit ses complaisances pour le comte de Lemos, un peu avant que Paul V ait nommé le duc de Lerme au cardinalat (X, i) : cet événement date de 1618 ^ Il est possible encore de marquer la date de son arrivée à Madrid avant son entrée dans les bureaux du ministère. Un poète lit à la cour un sonnet sur la naissance d'une infante (VII, xni). Llorente affirme, et mon Dieu! pourquoi n'y pas croire? qu'il s'agit de l'infante Margarita, née le 24 mai 1610. El puis, que savons-nous encore, j'entends ce que GilBlas nous apprend lui-même?Nous savons que, lorsqu'il quitte Oviedo et son oncle, en comptant mélan-

i. « Vous êtes jeune », lui dit le gouverneur de la tour (IX, iv).

2. • En 1618, le duc de Lerme crut se mettre à l'abri de la disgrâce en obtenant la pourpre romaine. Le Pape lui envoya le chapeau et l'anneau. » [Anecdotes espagnoles et porliigaises depuis Vorig. de la nation jusqu'à nos jours (Paris, 1773, II, 174).

coliqiiement ses ducats au fond de son chapeau, balancé sur sa mulo, il a dix-sept ans (I, i). Nous savons qu'il s'écoule deux ans avant qu'il rencontre Fabrice (I, xvn). Il a donc dix-neuf ans. Nous savons encore qu'il a passé trois mois chez le licencié Sedillo (II, n) et vingtdeux ans dans les ministères, de 1621 à 164.3. Et puis? et puis c'est à peu près tout. Dans tout le reste, il ne manijue pas do dates et d'événements historiques, mais ou bien ils ne nous apprennent rien de plus, ou bien ils déroutent la chronologie : mais Lesage s'en soucie bien! C'est pure duperie que s'ingénier à vouloir coordonner les temps, là où l'auteur lui-même déclare n'avoir pas pris cette peine. Lesage écrivait en 1724, devant le chapitre vu qui commence son troisième tome : « On a marqué dans ce troisième tome une époque qui ne s'accorde pas avec l'histoire de Pompeyo de Castro qu'on lit dans le premier volume. Il paraît là que Philippe II n'a pas encore fait la conquête du Portugal et l'on voit ici tout d'un coup ce royaume sous la domination de Philippe III sans que Gil lilas en soit beaucoup plus vieux. C'est une faute de chronologie dont l'auteur s'est aperçu trop tard , mais qu'il promet de corriger dans la suite avec quantité d'autres. » L'erreur était en effet singulière, et elle nous édilie pleinement sur les préoccupations chronologiques de l'auteur. La conquête du Portugal date de ITJSO; Philippe III commence à régner en 1598, et meurt en 1621. Mais il faut à cette date que Gil Blas ait environ quarante ans : il lui était difficile d'avoir fûtce vingt ans avant 1580. Lesage s'en tira sans trop de peine, remplaça le Portugal par la Pologne, le duc d'Al-

meida par le duc de Radzivil, et Lisbonne par Varsovie. Il n'aurait sans doute pas fait de difficultés pour corrig-er les autres erreurs, s'il y avait attaché quelque importance. La dame du souterrain, qu'il arrache aux voleurs, a perdu son mari, mort dans l'armée portugaise au royaume de Fez. Mais cette expédition portugaise remonte pour le moins au roi don Sébastien, et à l'année 4580. Comment Gil Blas aurait-il déjà une vingtaine d'années sept ans après (I, xi)? Comment encore, bien après l'épisode des voleurs, don Bernard de Caslil Blazo serait-il un espion du roi de Portugal, quand il n'y a plus de roi de Portugal depuis loSO, et quand il n'y en aura plus avant Jean IV de Bragance en lG40?Les erreurs de ce genre abondent. Llorente les a numérotées jusqu'à vingt-deux, et elles y sont bel et bien. Le comte de Neufchàteau a vainement tenté de diminuer ce nombre en protestant contre l'erreur commise par Laure quand elle fait passer Gil Blas pour son frère aux yeux de son amant partugais. Elle invente une histoire où son mari est tué en Morée dans la guerre des Vénitiens contre les Turcs, ce qui n'est pas possible. « Mais, objecte Neufchâteau, c'est une histoire inventée sur-le-champ, et Laure n'a pas le temps de vérifier les dates. » L'objection vaudrait si par malheur la guerre en question n'était de 164o, et Neufchâteau a ignoré ou oublié que Gil Blas finit en 1643. Llorente luimême est trop complaisant quand Scipion raconte que « le cardinal-duc de Lerme a perdu son poste » (XI, i). Lesage, explique-t-il, a passé en recopiant le manuscrit espagnol, les mots : « le duc de Uceda, fils du cardinal », puisqu'il faut, pour la vérité historique, intercaler le minis-

tore Uceda entre Lerme et Olivarès \ Mais non! Lesage a volontairement omis ce ministère dont il ne parle nulle part. Il l'aurait même ignoré, que la chose ne nous surprendrait pas *. L'hypothèse des mots passés à la copie est étrang-e, gratuite, et, en tout cas, est subordonnée à l'existence plus que douteuse du manuscrit de Solis.

Jamais Llorente n'a mieux pensé, sinon mieux écrit, que lorsqu'il s'emporte contre le comte de Neufchâteau : « Non, monsieur le comte, Lesage ignorait la chronologie et la topographie. Non, monsieur le comte, vous vous trompez! » Nous l'accordons. Mais où notre étonnement commence, c'est quand cette ignorance a paru à Llorente la meilleure preuve de l'inauthenticité, si j'ose dire, de Lesage. — Le livre est plein d'erreurs, donc il est copié sur un espagnol! — En vérité, la logique de ce raisonnement nous échappe, là où nous serions au contraire tout portés à reconnaître dans ces erreurs mêmes que jamais Espagnol n'y entra pour rien ".

Franceson. examinant la démonstration de Llorente, demandait pardon au lecteur de l'entretenir de « pareilles niaiseries ». Nous n'aurons pas cette urbanité toute germanique.

En rendant hommage au travail consciencieux et scrupuleux de Llorente, force est bien de le reconnaître.

1. Cf. E. RoTT, Philippe III et le duc de Lei-me, dans la Revue d'Histoire diplomatir/up, 188".

2. Il le rélablil dans le Bachelier, oii il a pu l'apprendre.

3. Llorente est amené lui-même à réduire la part prétendue de Solis dans l'dMivre de Lesage. Les dates des nouvelles et des épisodes ne concordent jias avec l'épo<|ue où a vécu Gil Bias. Elles sont donc prises ailleurs. Llorente l'a dit «lans son jargon : • 11 y a une autre origine} telle a été l'inlercalation des pièces hétérogénécs dans le roman. •

son système présente les mêmes inconvénients que les précédents : il repose sur une hypothèse nullement prouvée. Mais en même temps il contient cette idée nouvelle, que le G'd Blas est un tissu à mailles assez larges au travers desquelles Lesage insérait des emprunts de toules mains. Il irrefTait sur le fonds commun, c'est-à-dire le Bac/tel ier de Solis.

Cette idée, nous l'avions déjà vue, mais bien obscure, perdue dans un écrit inconnu, le périodique de Madrid <le 1788. Llorente commence à voir que GH Blas ne peut <>tre pris dans son ensemble comme la copie d'un modèle unique, mais bien comme un assemblage de parties de provenances diverses et nombreuses.

Et voilà toute trouvée la transition vers la seconde phase de la querelle. La question pivote sur elle-même.

Ce n'est plus le même problème. 11 ne s'agit plus de «avoir qui, mais quels il a imités. Dès lors, et avant même d'écouter les parties, il semble bien que le procès est préjugé. Si tout d'abord on veut bien admeltre que Gil Blas présente suflisannnent l'apparence d'une œuvre française, qu'il n'est pas besoin d'être né en Espagne pour le lire, le comprendre et le goûter pleinement, ce qui n'est jamais le cas pour des traductions, pour un Don Quichotte ou un drame de Shakespeare; si l'on veut bien reconnaître que ce style n'est pas bourré d'hispanismes, et que c'est parler français, en dépit de Llorente, que de dire Dieu merci, grâce au ciel, ou sa révérence; que les mœurs n'en sont pas hispanisées au })oint de nous dérouter, de nous transporter dans une .société tout à fait étrangère à celle de France; que nous y saluons

même au passage plus d'une silhouette bien française, et que leurs sombreros ressemblent à s'y méprendre à nos feutres à plumes, alors nous ferons à l'Espagne toutes les concessions qui pourront lui plaire, nous accorderons que Lesage a mis au pillage les nouvellistes, et les comiques d'outre-Pyrénées; qu'il les connaissait à merveille pour les avoir traduits ou pratiqués, qu'il se laisse souvent faire par eux l'aumône d'un motif, d'un sujet, d'un épisode amusant : et puis, qu'aura-t-on prouvé? que Lesage n'est pas digne du nom d'écrivain français? Mais alors, à quoi se réduirait notre pauvre littérature nationale, si chaque peuple tirait ainsi à soi ceux des nôtres qui ont bien voulu lui faire quelque emprunt, et quel motif aurait l'Espagne de ne pas attirer à elle Pierre Corneille, son frère Thomas, Molière, Scarron, et Hardy, et Rotrou, et Quinault, et Boisrobert, et Montfleury, et Dancourt, et Florian, et Beaumarchais, et Victor Hugo, et tout le mon«le?

Quelle erreur de faire consister l'invention artistique ou littéraire dans le talent de trouver des idées neuves, des situations non déjà vuesl une pareille tâche serait aussi illusoire qu'inutile '.

On n'invente plus guère. L'humanité vit sur un fonds (ju'on ne renouvelle plus.

A combien se monte le nombre des sentiments que met en jeu la littérature sous toutes ses formes? Com-

1. • Quiconque met dans son vrai jour, soil par l'expression, soil par l'à-propos, une pensée cpii n'est pas à lui, mais qui sans lui sérail j>ertlue, se la rend (iropre en lui donnant un nouvel être, car l'oubli ressemble au néant. • (Mahmontel. Klém. de lift., art. Plagiat.)

bien de passions peuvent agiter notre unie? Douze lout au plus, répond Descartes; les [dus généreux vont juscju'ù vingt-quatre. Eh! oui, nous venons trop tard, et tout est dit : mais on peut le redire. L'humanité est, comme disait Mme de Sévigné, une recommenceuse.

Cette idée que le G il Blas n'est qu'une compilation, un ravaudage de pièces dis])arates, est souvent émise; de nombreux et patients critiques ont entrepris de reporter à leur origine, chacun des emprunts qu'ils ont reconnus ou cru reconnaître; de décou<lre ce manteau <r Arlequin, et de ren<lre chacun de ses carrés ;ï la pièce où on les a découpés.

C'est un Allemand qui a le premier ouvert la voie. Ludwig ïieck, en 1827, faisait précéder sa traduclion du Marcos de Obregon, d'un relevé assez complet des passages empruntés par Lesage. Il eût été encore plus complet, si l'auteur n'eût, comme il nous le confie, perdu ses notes en déménageant.

Signalons seulement en passant, la même année, un retardataire : l'Américain Everett, dans la Novlh American Reoiew (1827), en est resté au système de Llorente qu'il défend avec beaucoup de conviction, mais sans assez connaître la question.

C'est le même reproche qu'il faut faire à un illustre Ecossais. Walter Scott, dans ses Biofjraphical memoirs of eminent novelists, soutient, cette même année 1827, que Lesag-e est « un romancier complètement original », mais sans se donner assez la peine de nous dire pourquoi et comment, ni de réfuter les contradicteurs.

Il n'y a pas grand profit non plus à tirer de la Foreign

Quarterhj lieview, et quand, en 1828 (vol. Il), elle déclare réserver son jugement dans la question de G il JJIas (we shall say nolhing), et quand, en 1831 (t. VII), elle reprend les visions de l'auteur de Tareas de un solitario.

C'est encore des visions, et des visions bien étranges, que don Antonio Puigblanch fait paraître en 1832 dans les Opusculos fframmatico-satiricos (I, 160; II, 371-373). D'après lui. G il Dlas est l'imitation d'un ouvrage satirique en prose et en vers composé en 1640, édité deux fois en France, jamais en Espagne. Le héros traverse les différentes classes de la société, et le duc d'Olivarès y est attaqué. Ce livre est le même que le manuscrit dont parle le P. Isla; seulement le P. Isla ne savait pas (jue ce manuscrit avait eu déjà deux éditions, bien qu'il s'en fût servi, pour son fameux roman Fraij Gerundio. Lesage y a puisé l'idée de son Gil Blas.

Celte opinion n'aurait de valeur que si on nous donnait le titre de ce mystérieux ouvrage, si on nous produisait une analyse et un apcrgu des passages copiés : ce (|ue Puigblanch n'a pas fait.

Il suffit de signaler l'ouvrage de Borrow, The Zincali an account of the Gipsies of Spain\ où il est dit que Gil nias n'est qu'une com[)ilation.

En 1843, dans son Histoire comparée des littératures espagnole et française, de Puibusque, constatant qu'en Espagne « la culpabilité de Lesage est notoire », demande à dire quelques mots en faveur du condamné, mais il ne nous .semble pas toujours bien au fait : ainsi quand il

1. 2 vol., London, 1841. Sur Borrow, cf. Montégul [Revue des Deux Mondes, sepl. 185").

240 UUKilNES DU ROMAN I)K LKSAOK.

parle, h propos (rEsjiincl, de ranlci'ioi'ilé (riiiiprcssion «lu roman fran(;ais. rommo si Gil Blas eût été imprimé avant YObregon.

Il a davantage raison contre le P. Isla : « Pourquoi traduire un livre entièrement pillé? l'argument le plus simple était la production de l'original. »

Enfin nous approuvons ses conclusions, <|ui malheureusement ne sont étayées que sur une conviction intime et non sur des arguments :

« Il y a loin de Vincente Espinel à Cervantes; de G. de Castro à Calderon; de Gabriel Tellez à Lo})C de Vega, et pourtant un ouvrage de chacun de ces écrivains est monté au rang des chefs-d'œuvre : à qui le doit-il? à son imitateur.

<( Que lalitlérature castillane, au lieu d'ériger en fraude les emprunts qu'il lui a faits, veuille donc régler sans prévention ses comptes avec lui, et elle verra qu'elle a reçu de l'auteur de Gil Blas tout autant que des auteurs du Cid et de Don Juan. »

Le romantisme pâlit; l'Espagne, avec ses mandolines et ses séguedilles, n'est plus à la mode : Glt Blas s'enfonce dans la pénombre du second plan.

Il ne fera plus guère parler de lui en France jusqu'en 1864. Ce qu'en disent Nodier en 1833, puis Nisard en 1861, n'intéresse pas de près la question de Gil Blas. Ils puisent leurs plus forts arguments dans leur indignalion, ce qui ne suffit pas. Nodier est très convaincu : (( Greffez sur un sauvageon difforme et amer quelque fruit délicieux ; vous serez cent fois , mille fois plus plagiaire que Lesage qui vous a donné Gil Blas et qui n'a

|)eul-êlre pas même connu le sauvageon. » Au dehors, on travaille à dresser des listes d'emprunt, chacun veut l'allonger.

Ad. de Castro, avec une rare abondance d'informations, y revient à trois reprises, d'abord dans les Poesins de D. Pedro Calderon de la Barca cou anotaciones y un discurso por apend'ice sobre los phif/ios que de antir/uas cotnedias y novelas espaholas cometio Lesage, al escribir su Gil Blas de SantUlane. Cadix, 1845. C'est ensuite El coude duque de Olivares y el rey Felipe IV. Enfin, en 18.')2, il annote une réédition de la traduction de Gil Blas par le P. Isla.

Cepen«lant. en 1846, le même travail était en partie repris dan.s une traduction espagnole du Bachelier de Sa la manque.

Trois ans après, en 1841), dans les notes très denses et très érudites de sa grande Histoire de la littérature espafjnole, ïicknor ajoutait encore des noms à la liste, qu'allongeaient ensuite, dans la grande Collection des auteurs espagnols, en 1851, les éditions du P. Isla et de Vincent Espinel . en 1854. l'auteur d'un Essai sur le roman espagnol , don Eugenio Fernandez de Navarrete. Il semblait qu'on prît à tâche de répondre au vœu formulé par Sainte-Beuve en 1850 : « que l'on fît sur cette question nn livre impartial et complet '. »

1. Ce n'esl pas un chapitre dans un volume, mais bien un volume entier qu'il faudrait t'crire pour énumérer, classer et apprécier de près tous les emprunts jusipTici reconnus ou crus tels. A vrai dire, ce n'est même pas dans un volume qu'il le faudrait faire : il tournerait aussitiM il la nomenclature. La seule forme qui nous jaraisse devoir donner satisfaction au désir de tous ceux qui s'intéressent ù la question, serait

Nous ne savons ce que c'est, en 18o7, qu'un Essai sur rorif/hinlité de Gil lilas, j)uhlié à Sfottin par Robolsky, dont Yeckenslodt assure qu'il fit beaucoup «le bruit eu Allemag-ne : mais la même année paraît un des plus intéressants mémoires sur la «jueslion : Essai sur la question de V originalité de Gil Blas ou Nouvelles Observations critiques sur ce roman, par Ch. Fréd. Franceson, professeur à l'université de Berlin, auteur d'un Essai sur Homère, Leipzig, 1857. Franceson admet l'existence de nombreux emprunts dans Gil Blas; mais il conclut à la parfaite origrinalité du roman français. « Le roman de Gil Blas est une composition toute française » (p. 54); et il poursuit : « Cette imitation d'auteurs espagnols s'est bornée à des emprunts : une traduction ou une imitation du roman dans son entier, faite soit d'un livre imprimé, soit d'un iiïanuscrit, est presque impossible. » C'est la sagesse même. Franceson nous plaît par sa largeur d'esprit et son indépendance. Il sait faire aux Espag'uols les concessions qu'il faut. Oui, le roman picaresque est un genre purement espagnol, illustré par les Espagnols a.\ccLazai'ille, Guzm,an d'Alfarache, Marcos de Ohregon, la Picara Montanesa, le Gran Tacâno, le Soldado Pindaro , etc. Mais il est incontestable que le roman picaresque de Lesage n'est plus celui d'Espagne. Il l'a « annobli », comme dit Franceson, il l'a « rendu classique ». Ses héros sont moins débraillés, moins

une édition de Gil Blas on l'on rapporterait au bas de la page le passage à rapprocher. On ne manquerait pas de renseignements déjà acquis pour une telle enquête. La revue que nous sommes en train de faire indique les sources. Ce travail n'entamerait ni ne compromettrait aucunement la réputation de Lesage.

dépourvus de scrupules, moins mal élevés, moins vagai)onds * : sans compter cette autre différence assez notable, bien marquée par le professeur de Berlin, que le roman espagnol a gardé le préjugé aristocratique de son pays, respecte les grands, et ne bafoue que les gens du bas peuple : en passant en France, il s'émancipe, se défait de ses déférences, et garde l'attitude méprisante ou railleuse devant les plus grands ministres.

Lo travail de M. Franceson serait excellent, s'il était complet : mais la liste des emprunts telle qu'il l'a dressée est insuffisante, laisse à sa brochure l'aspect d'un travail interrompu et inachevé. La méthode était consciencieuse; il traduit quelques-uns des passages imités; le lecteur peut juger la nature et l'importance de l'emprunt par la comparaison des textes. On saisit sur le fait l'imitation directe de l'histoire du muletier dans YOhrefjon, la ressemblance assez curieuse dans la caverne du capitaine Roland, avec celle que décrit Firenzuola : mais le travail étant entrepris de cette sorte, il eût fallu multiplier davantiige les rapprochements : la brochure aurait dû s'enller jusqu'aux proportions d'un volinne.

Saint-Beuve parut satisfait de la réponse que l'on donnait ainsi à ses (leaidernia. Il adopte l'avis de Franceson en écrivant en 18ti4 : « Il n'est [)as d'auteur (jui ait eu moins de scrupule à cet égard et qui en ait agi avec moins de cérémonie que Lesage. Il justifie tout à fait la S|)ii'ituollo définition (|iie donnait un jour M. de Mau-

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