Cf. i
244 ORIGINES nu ikiman de LESA(IE.
repas : <• Un auteur est un hoinnie (|iii |>rontl tians les livres tout ce (|ul lui passe par la tète ». Cela note rien à ses mérites; mais il faut être vrai avant tout et sortir une bonne fois à son sujet du lieu commun national et patrioti([ne.
Un professeur de littérature étrang^^e, M. Eugène Baret, ne crut pas l'enquête fermée, et voulut, celte même annéo IStii, apporter son contingent d'idées et de recherches, il fit un mémoire réimprimé plus lard dans son Histoire de la littéi'ature espagnole.
Les conclusions sont raisonnables : ce sont celles de Saint-Beuve. Lesage est bien l'auteur de son roman et non l'éditeur d'un Gil Dlas espagnol, mais il a fait à la littérature espagnole beaucoup d'emprunts. M. Baret a de plus le mérite d'avoir allongé encore la liste «les imitations de Lesjige.
On doit seulement regretter que son argumentation ne soit ni plus logique ni plus solide, ni plus personnelle. Son mémoire ne nous arrêtera pas longtemps, il faut s'associer aux judicieuses observations que M. Brunetière adresse « à ce malencontreux chapitre » et au vœu qu'il formule de le voir repris et refondu jiar son auteur. Les preuves reproduisent ou des arguments de Llorente et de Franceson, et nous n'avons plus à y revenir, ou si elles sont de M. Baret, elles sont peu concluantes. Il commet des bévues : ainsi quand il reproche à Lesage d'avoir connu des noms de bourgades « tellement insignifiants qu'ils ne sont pas même indiqués sur les caries les plus détaillées de l'Espagne », pour en conclure à la copie d'un original. Parmi ces noms, il
cite, après LIorente, Vierzo. M. Brunetière faisait justement observer à LIorente que Yierzo existe et même est une bourgade assez connue pour figurer dans le Dictionnaire de Beaudrand (1705) et dans celui de Th. Corneille (1708). Mais Lesage ne parle nulle part de Vierzo. Le texte de l'édition de 1747 porte Yerco. Ce n'est pas Vierzo, c'est Yerco qui est inconnu, et M. Baret se rend coupable du double reproche d'ignorer sa géographie d'Espagne pour n'avoir pas connu Vierzo, et d'ignorer le texte de GH IHns pour avoir lu Vierzo là où il n'est pas. Jîien avant M. Baret, LIorente avait dressé une liste, autrement com[dèle, des erreurs de topographie, desanachronismes, des noms propres de bourgades infimes que Lesage a dû emprunter à des auteurs espagnols: il avait déjà noté les descriptions de la forteresse d'Astorga, du cliàteau de Ségovie, trop exactes pour être du cru de l'auteur français; la chanson de don Gaston de Cogollos, évidemment copiée.
Est-il vraiment si surprenant que Lesage ail su que les brigands espagnols se réfugient dans des souterrains? que les femmes suspectes de Madrid vivent avec une vieille femme? et faut-il invoquer à ce propos « des documents espagnols ou manuscrits? »
Lesage a cité plus de soixante noms de familles ayant réellement existé sous Philippe 10? D'abord il en a cité autant de parfaitement inconnus, et quant aux noms de Zapata, Yélasquez, Ortez, Morales, etc., mais il n'avait qu'à les j)uiser dans ses souvenirs ou dans ses lectures, sans qu'il lui fût utile d'avoir en main de prétendus mémoires diplomatiques de l'abbé de Lyonne.
On ne saurait mieux ilire (|ue M. Baret lui-même quand il se réfute : <( On pourrait expliquer le fail |»ar une lecture assidue des écrivains espagnols. > Kh ! sans doute!
Et précisément il venait de paraître un ou deux livres qui firent quelque bruit et dont je m'étonnerais qu'ils ne fussent pas dans la bihliolliècjue de l'abbé de Lyonne : l'ouvrage de Jacques-Guillaume Imbof, Recherches historiques et généalogiques des grands d'Espagne, paru en français, à Amsterdam, en 1707, et réédité en latin à Leipzig- en d721 ; en outre, le récent livre de Vayrac, État ■présent de V Espagne, lui offrait, avec sa prénéalogie des grandes familles, les mêmes facilités qu'à V. Hugo, qui y puise h pleines mains pour les noms de ses personnages. Bon nombre des noms de Lesage sont même plus simplement copiés sur la carte d'Espagne, et sont des dénominations de pays : Cogollos (près de Burgos), Tordesillas (près de Valladolid), Moyados (près de Penafiel), etc. Plusieurs noms comme Mogicon, Pacbeco, etc., lui étaient fournis par les comédies espagnoles qu'il avait tra<luites. Lesage n'a pas le premier connu Zapata, et Scarron le lui aurait pu fournir :
Hola! ho! Foucaral Don Roc Ziirducaci, don Zapata Pascal, Ou Pascal Zapata, car il n'importe guère Que Pascal soit devant, ou Pascal soit derrière !
Mais Lesage a connu l'bistoire des galanteries intimes de Pbilippe III et Pbilippe IV : il n'a pu les apprendre que dans les mémoires secrets rapportés de Madrid par le ministre Hugues de Lyonne, et par lui confiés à son
fils Jules de Lyonne. — Et d'abord vous les connaissez aussi, et ce n'est pas au moyen des mémoires secrets de Lyonne : pourquoi Lesage n'aurait-il pas su ce que vous savez *? De plus, ces mémoires oiî sont-ils? « On sait, dites-vous, que de Lyonne acquit une grande quantité de manuscrits? » Qui on? Llorente le «lit, mais ne Ta [►as prouvé. Ce n'est qu'une hypothèse. Mais M. Baret va « corroborer » son hypothèse. Oli! qu'il eût bien mieux fait <le ne pas corroborer. Il demande « pourquoi le manuscrit de Gil Blas a-t-il disparu? » et ce lui est la preuve qu'il contenait des emprunts, que Lcsagc a voulu dissimuler en les supprimant. — Le bon billet qu'a La Châtre! Mais tous les papiers de Lesage ont disparu, Gil Blas et Turcaret, le Diable boiteux et la Tontine: nous ne savons d'eux rien de plus que des papiers de Molière. Et eùt-on ce manuscrit, n'y a-t-il pas apparence que les emprunts y sont recopiés de la même main avec le reste, et partant méconnaissables? Pense-t-on que Lesage ait livré à l'imprimerie des feuillets de manuscrits espagnols intercalés à sa copie?
Les travaux ultérieurs sur la question sont surtout histori(juos.
Veckensledt, dans son intéressante brochure, Die Geschichte (1er Gil Blas Fraye (1879), fait une nomenclature complète des travaux qui ont paru, et termine par quelfjues idées personnelles. Il nomme comme type original •lu roman de Gil Blas le Francion de Sorel. Il eût été plus exact de dire tout simplement (|ue les deux romans
I. Il pouvait lire VHisloire du tninhfi're du comte-duc d'Olivarès, paru depuis 1613 à Cologne.
appartiennent au m^me genre, le roman de mœurs, avec cette différence que le Francion est souvent une caricature bouffonne et obscène, tandis que (iil Jilris est un tableau vrai.
En 1881, la Bibliotbeca « Arte y Lettras » a donné une nouvelle édition de la Virta del escudero Mdrcoa de Obreffon, por cl maestro Yicente Espinel, avec une élude sur Vicente Espinel y su obra, por Juan Ferez de Guzman. Celui-ci est naturellement amené à parler de celte « polémique d'un caractère national à laquelle ont donné occasion les rapts vérifiés dans ses œuvres par le nouvelliste français, M. Alain-René Lesagc, et la |)ublication du Gil lilns de Santillane ». Il fait à son loiir lo procès il cet auteur « peu scrupuleux qui a usurpé à la gloirr cspajrnole une de ces réputations que, dans la splière intellectuelle, des frivoles écrivains de France doivent si souvent aux rapts (ju'ils pratiquent sur les littératures étrangères ». Nous voilà, dès le début, bien accommodés. Mais il eût fallu soutenir ces allég-alions par des preuves nourries et fortes. Ainsi ne fail point le cavalier Perez de Guzman. Après avoir constaté que les Français, solicltos (juardadores del honor, eussent bien voulu tenir cachée l'accusation de Voltaire, — on demande qui et quand? — il se contente d'énumérer quatie ou cinq des critiques qui ont depuis abordé la question. Isla lra<luit en espagnol les œuvres de Lesage « qui avaient déjà parcouru le monde en faisant partout des admirateurs et des imitateurs », ce que Guzman ne peut malheureusement pas répéter de YObreyon lui-même! — puis voici F. de Neufcliâteau qui salio a la palestirt (saute dans la piste);
puis Llorenle, puis l'Espagne s'est tue : Espaha no ha ouelfo a decir una palabra. Quant au soig-neur Guznian, il ne doute nullement que Gil lilaa soit espagnol, mais il le prouvera plus tard, quan<l il aura le temps et la plaee. Travajos de esta indole para ser completos demandan el auxilio de largos textos, un tomo de mayores proporciones. Il parlera à son tour, nous assure-t-il , en coijuntura niejor. Nous l'attendons. Nous craignons seulement quil n'ajoute pas grand'chose aux résultats ac(jwis par sa Préface , et que sa conclusion ressemble à celle qu'il admire chez Tieck : todo es rapto& de la litleratura espahola, a escepcion del estUo ligero^ ironico if yracioso del escritor frances. Quand il n'y aurait dans Gil Blas que ce mérite, il ne serait déjà pas si mince : et il y en a d'autres. El senor Guzman se réjouit pour Espinel que las ediciones del Gil Blas de Sanlillane no podnan facilmenle enumerarse. Si ce succès peut réjouir Espinel, nous n'avons garde de le lui envier; mais «jucllc façon étrange de faire valoir son auteur, par le nonibn* des éditions d'un roman qui n'est pas de lui!
Le dernier historien du problème, M. Ferdinand Brunetière, a résumé en quebjues pages sobres, fortes et très personnelles ', une question que l'on oubliait en France. Avec la netteté de vue, la précision d'idées qui lui sont familières, l'éniinent critique parcourt et nous fait connaître toute celte « petite littérature » que les élrangers ont formée* presque à notrr insu autour de Gil lilas. Ce