‹ Lasage, remancier, d'après de nouveaux documentsChapitre 52 sur 99 · Études sur VEspaçjne, 1" série, p · texte numérisé non relu

Études sur VEspaçjne, 1" série, p

« scandaleux larcins » perpétrés par notre auteur sur la Relation de ce qui s est passé en Espar/ne à la disf/râce du comte d'Olivarès. C'est l'œuvre d'un ministre d'un prince d'Italie, parue à Amsterdam, chez Ant. Mi- «hiels, 1660. Nous prenons ici Lesage sur le fait et pour ainsi dire la main dans le sac. Il y a puisé la matière et quelcjuefois les expressions ou les phrases de ses chapitres vu, vm et ix du livre XII. D'ailleurs voici les textes.

Relation.

La faveur du comte, qui continuait depuis vingt- deux ans, avait jeté de si profondes racines dans le cœur du roi que tout le monde la croyait aussi affermi {sic) que ces vieiue chênes qui résistent à tous les orages.

Gil Bios, XII, vu.

Je m'en retournai au logis, persuadé que l'autorité de mon maître était inébranlable, le regardant comme un de ces vieux chênes, qui ont pris racine dans une forêt et que les orages ne sauraient abattre.

C'est la même image, les mêmes expressions : si Ton songe que cet emprunt n'est pas le seul, il paraît évident qu'il y a là autre chose qu'une coïncidence fortuite. Lesage n'a pas utilisé l'épisode pourtant si romanesque qui suit : la nourrice du roi, Anne de Guevarra, attendant le prince à trois heures du matin, au moment où il va de sa chamhre à celle de la reine, et lui peignant la misère de l'Espagne, la haine <lu peuple contre le ministre. Il y avait là une scène pathétique et pittoresque, que Lesage a négligée peut-être comme trop étrangère à son héros et à son sujet. Mais il n'a pas refermé le livre, et nous continuons.

Relation.

(Olivaies quitte Madrid) « menant Sa Majesté au di'licieux séjour d\\mnjucz,\u\ faisant goûter toutea sortes de divertissements à Cuenoi , rentreienaiit à Molina d'Aragon dans les plaisirs de la chasse, et enfin le conduisant dans la prison de deux misérables lotrements à Saragosse sans qu'il vit une seule fois son armée... parce que le comte l'épouvantait en lui faisant cro'ire qu'il ('tait en péril d'être pris par les Français gui s'étaient déjà rendus maîtres de Monçon et de toute la plaine d'Aragon de ce côté-là.

Gil Blas, XII, vni.

Il (le roi) passa par Aranjuez dont il trouva le séjour si délicieux qu'il s'y arrêta près de trois semaines. D'Aranjuez , le ministre le fil aller à Cucnca, où il l'amusa encore plus longtemps par les divertissements qu'il lui donna. Ensuite les j)laisirs de la chasse occupèrent ce prince à Molina d'Aragon; après quoi il fut conduit à Saragosse. Son armée n'était pas loin de là, et il se préparait à s'y rendre; mais le comte-duc lui en ôtu l'envie en lui faisant aca'oire qu'il se mettait en danger d'être pris par les Français qui étaient maîtres de la plaine de Monçon; le roi demeura enfermé chez lui comme dans une prison.

Il serait bien superflu de poursuivre celle lecture en partie douI>l<?, la preuve est faite. Il est impossible de dissimuler l'emprunt. Lesag-e en soufîre-l-ir? Nous ne le croyons pas. Nous souhaiterions seulement, si nous avions quelque vœu à former pour nos confrères d'Espagne, qu'ils pussent produire un cha[»itre entier où l'emprunt fût aussi soutenu et aussi manifeste. Nous n'aflirmons rien; une connaissance très approfondie des novellistes et des comiques pourrait .seule donner quelque autorité à ce genre d'étude. Nous savons et nous disons seulement que de tous les savants ou amateurs qui ont remué le problème, beaucoup ont indiqué des sources, chiffré des renvois, marqué trois ou quatre originaux pour un seul passage français, ce qui est trop de deux

»AGNE.

on trois. siirnaU' l'iinilation en gros d'un épisode ou d'un sujet repris à neuf; aucun n'a encore donné une édition de (rif filas interlinéaire, où l'espagnol s'enchevêtrerait au français. La raison est peut-être que le travail n'a pas lieu d'être fait. Voulons-nous nous en assurer? Prenons le taureau par les cornes, ainsi qu'on parle au pays de Frascuelo, je veux dire prenons Lesage au moment oui il est le plus évidemment convaincu de copier l'Espagne. Ce ne sera pas dans l'épisode du mendiant à l'escopette, qui est hien court, et pour lequel on hésite entre deux ou trois originaux. Ce ne sera pas dans la caverne des brigands, oîi nous croisons à la fois Espinel, Firenzuola et Apulée.

L'histoire du garçon barhier est l'un des fragments que Lesage a imités avec le plus d'exactitude : on verra que l'imitation ne laisse pas d'y être encore assez libre.

C'est Obregon qui nous raconte son entrée comme esvudero chez le mari de la senora dona Mergelina de Aïbar. Nous visitons l'écurie, où Lesage ne nous conduit pas. et dans laquelle était une mule, si à l'étroit que « si elle avait eu des ailes elle n'aurait pas trouvé place ».

On nous présente la dame de céans.

Espinel.

Voici ma femme, dit le docteur, et c'est elle que vous servirez. Il est sûr, dis-je alors, qu'une dame aussi gentille méritait bien d'avoir un époux d'aussi bonne mine.

Elle répondit à ce compliment en femme belle mais sotte, ou plutôt elle demanda : De quoi vous mêlez-vous, s'il vous plaît ? Srnora,

GU Blas, II, VII. « Voyez, Marcos, voyez ma maîtresse; c'est cette dame que vous devez accompagner partout. »

J'admirai dona .Mergelina ; je la trouvai merveilleusement belle, laite à peindre, et je fus singulièrement charmé de l'air agréable qu'elle a dans son port. Seigneur, répondis-je au médecin, je suis

lui répondis-je, je vous prie d'observer que si je vous ai appelée gentille, je n'ai pas voulu dire que vous n'étiez pas chrétienne, mais (jue vous êtes très gentille de corps et de figure. Je vous ai bien compris dit-elle, mais c'est que je ne veux pas qu'il y ait quelqu'un qui soit assez hardi pour oser me dire de ces douceurs-là. C'est l'honneur et la vertu mêmes, dit alors le docteur; servez-la avec soin et selon son humeur et vous serez content de moi.

trop heureux d'avoir à servir une dame si charmante. Ma réponse déplut à Mergclina, qui me dit d'un ton brusque : « Voyez donc celui-là; il s'émancipe vraiment.

Oh ! je n'aime point qu'on me dise (les douceurs! » Ces paroles sorties d'une si belle bouche, me surprirent étrangement, je ne pouvais concilier ces façons de parler rustiques et grossières avec l'agrément que je voyais répandu dans toute la personne de ma maîtresse. Pour son mari, il y était accoutumé ; et, s'applaudissant même d'avoir une épouse d'un si rare caractère : « Marcos, me dit-il, ma femme est un prodige de vertu. »

Le passag^e est presque reproduit par Lesagc : il a bien fait pourtant de laisser tomber le jeu de mot sur genlll qui est d'assez mauvais goût. Obregon visite alors l'aj»partcment : Lesag-e ne nous y mène pas. Obrcgon admire les fleurets, les épées du docteur à côté de ses Galiens et de ses Avicennes; le docteur lui vante sa force aux armes, ce qui fait dire à Obregon : « Votre Seigneurie a donc plus appris à tuer qu à guérir », et ce qui prépare assez habilement les frayeurs du garçon Ijarbier quand il sera surpris de nuit chez ce docteur spadassin. Lesage a négligé ce trait. Il poursuit :

Espinel.

La senora donna Mergelina mit sa mante, et je sortis avec elle et l'accompagnai au monastère de Saint-André. Dans notre chemin beaucoup de ceux que

Gil Blas.

« Ensuite comme il s'aperçut qu'elle se couvrait de sa mante et se disposait à entendre la messe, il me dit de la mener à l'église. Nous ne fûmes pas plutôt

nous rencontrions lui disaient (comme celaairive) quelque chose (le flatteur sur sa beauté et sa bonne grâce, mais elle y répondait avec tant d'aigreur que tous la quittaient aussi étonnés que fâchés de ses réponses. Je vous prie d'observer, senora, lui disaisje, que si vous ne voulez pas faire à tout le monde des réponses agréables, vous devriez dumoins garder le silence, comme il convient à une dame de votre rang. Je ne suis pas femme, répondit-elle, à souifrir qu'on me manque de respect.

dans la rue que nous rencontrâmes, ce qui n'est pas extraordinaire, des hommes qui, frappés du bon air de dona Mergelina, lui dirent, en passant, des choses fort flatteuses. Elle leur répondait, mais vous ne sauriez vous imaginer Jusqu'à quel point ses réponses étaient sottes et ridicules. Ils en demeuraient tout étonnés, et ne pouvaient concevoir qu'il y eût au monde une femme qui trouvât mauvais qu'on la louât. Eh! madame, lui dis-je d'abord, ne faites point d'attention aux discours qui vous sont adressés, il vaut mieux garder le silence que de parler avec aigreur.

Non, non, repartit-elle ; je veux apprendre à ces insolents que je ne suis point femme à souffrir qu'on me manque de respect. »

Lesage laisse de côté les propos de ces galants promeneurs. Obregon, lui, nous les rapporte : « Un jeune homme d'assez bonne mine voulant faire le galant lui jeta ces mots en passant : « Puissè-je voir de telles puces « prendre leurs ébats dans mon lit! — Ce cochon doit « dormir dans quelque étable >:, répondit-elle. Le copiste savait expurger à propos. Il faut lui savoir gré aussi de nous avoir é[)argné les interminables sermons de l'escudoro, et d'avoir condensé les deux grandes pages d'Espinel dans ces quelques lignes : « Je lui représentai, avec le plus de ménagement toutefois (ju'il me fut possible, qu'elle faisait tort à la nature, et gAtait mille bonne-s (juulités par son humeur sauvage; qu'une femme douce et polie pouvait se faire aimer sans le secours do

256 ORIGINES m; ikiman dk lesac.k.

la hcauté, au lieu qu'une belle personne, sans la <louceur et la polilesse, «Icvenail un objet «le mépris. » (Vest ici que le garçon barbier fait son entrée. Dans Gil lilas nous le connaissons depuis lonj^lemps. C'est lui-même qui fait le récit. Il est à peu près le même «les <leux côtés, seulement le barbier (rEsjûnel jouit «l'une particularité que n'a pas celui de Lesajre; il joue «le la fruitare '. « moins pour montrer qu'il sait en jouer que pour se gratter par le frottement «les poignets, qui étaient loul couverts de gale de chien ». Digne objet des amours «le Mergelina! Lesage a bien fait «le le guérir de la gale.

D'ailleurs nous approchons de l'instant où il va résolument fermer le livre «l'Espinel «'t ne plus lui «levoir rien pour la fin de l'aventure. Je ne transcris ici la j>einture «le la passion naissante «le Mergelina que pour montrer quelle gradation plus savante et plus délicate, quelles nuances Lesage a su observer en traitant le même motif.

« Comme le jeune barbier était assidu «lans ses visites du soir, s'il arrivait qu'il y manquât, ma maîtresse s'apercevait «le son absence et «leman«lail de ses nouvelles en témoignant qu'elle prenait plaisir à son chant. Enfin il cessa entièrement de venir cin<{ «)u six jours «le suite : il prenait je ne sais quel rem«Mle poui* s<' guérir: et comm«' les cIk>sos h's |»]iis «((iintM's ol los phis ordinairos. quand

1. « Tous les Espagnols pincent de- la guitare, c'est l"inslrument le plus délicieux à entendre pendant la nuit. La nuil est partout et surtout la base continue, la base naturelle de tous les instruments; c'est à la nuit que la guitare doit ses véritables beautés, ses elTels. sa magie. • {Voyar/e de Figaro en Espagne, éd. 1788.) Kspinel a fait un Ti-aifé de la guitare. On voit que les héros de ses romans n'ont pas perdu leurs leçons.

elles viennent à nous manquer tout d'un coup, font sentir plus vivement leur privation, elle me demandait chaque soir pourquoi il ne venait plus.

— Senora, lui dis-je, ce jeune homme est un garçon harbier; et comme il est au service d'un autre, il ne peut pas toujours disposer de son temps comme bon lui semble. De plus, dans ce moment même, il est retenu chez lui parce qu'il prend dos remèdes pour se guérir d'un jteu «le gale dont il est malade.

— Quelle est votre intention, dit-elle, en le rabaissant et on le calomniant ainsi? Que parlez-vous de garçon barbier, de gale? Eh bien soit, avec tous les défauts que vous lui prêtez, il y a telle femme qui l'aimerait encore.

— C'est bien possible, lui répondis-je, car le pauvre garçon est d'un caractère très doux, fort traitable et fort complaisant, et il est certain que bien des fois je lui garde un morceau de ma pitance pour qu'il le mange, car il n'a pas toujours soupe quand il vient.

— En vérité, dit-elle alors, il faut que je vous assiste <lans cette bonne œuvre.

« En olTot depuis ce jour elle réservait toujours quelque bon morceau pour lui les soirs où il venait à la maison. »

Il serait bien long <le transcrire tout le passage corros|)ondant du Gil Blas (II, vu). Il diffère par le ton, la f'ornio ot los sentiments. Ce n'est plus la duègne sur le retour, acariâtre et revêche, dont les yeux plissés pétillent de désir sous la coiffe noire ; c'est la jeune femme avido d'amour qui jiorte ailleurs un trésor de tendresse laissé intact par son mari. « Ah! Marcos, interrompit Mergelina, je ne ressemble donc point aux autres per-

^^8 ORIGINES DU ROMAN I»K LKS.MiF.

sonnes (\o mon soxo, ou bien, malpré voire longue expérience, vous ne les connaissez fruère si vous croyoz que le mérite les délermine à faire un choix. Si j'en ju^^e par moi-même, elles s'engagent sans «lélibéralion.... Cessez donc de me représenter que Diego n'est |)as digne de ma tendresse; il suffit que je l'aime pour trouver en lui mille. belles qualités qui ne frappent point votre vue et qu'il ne possède peut-être pas. » Celle |)assion irréfléchie et subite a des délicatesses qui laissent bien loin h l'écart la grosse Mergelina d'Espinel et son barbier galeux. Pourtant Lesage n'a pas encore (juitté des yeux le texte espagnol. Il y puise quelques épisodes qui sentent un peu trop leur terroir, par exemple la coiffure qui tomba un soir d'une fenêtre sur les épaules de Diego, et (jui avait « .je ne sais quoi d'offensant [)Our l'odorat ». Mais c'est bientôt tout, et il termine l'histoire à sa guise. Un soir, le galant barbier miaulait sous les fenêtres de sa belle pour lui faire comprendre qu'il était là. un voisin crut que c'était un chat, et l'assomma plus d'à moitié d'un coup de })ierre : ce qui dégoûta l'inflammable jeune homme <les rendez-vous et de la galanterie. Pour arriver à ce dénouement, Lesage a dû laisser de côté son modèle, les dissertations morales sur l'amour, les interminables réflexions de Vescudej-o. Voici d'ailleurs le dénouement espagnol.

Le docteur Sangrado est appelé un soir àCaravanchel. Quand le jeune barbier arrive pour prendre sa leçon de guitare, Mergeline le fait entrer, et ils soupmt. Tout à coup le chien du docteur entre, caresse sa maîtresse du nez et de la «jueue. C'est le docteur qui revient plus vite

qu'on ne l'attendait. Obregon fait cacher le barbier derrière une planche. Merg-eline persuade à son mari qu'elle a fait servir à souper pour son retour. Pendant qu'ils sont à table, le chien flaire le barbier derrière la planche; il se met à aboyer. Obreg^on, pour sauver le jeune liomme, sort sous prétexte d'aller chercher des olives et, quand il est en bas, il se met à crier au voleur. Le docteur se précipite. Les voleurs se sont enfuis dans la rue, assure l'écuyer. Le docteur les y poursuit, et le barbier descend quatre à (|uatre l'escalier, mais déjà le docteur est de retour, et le barbier n'a pas le temps de sortir. Obregon persuade à son maitre que ce jeune homme est une victime de ces mêmes voleurs et qu'il vient de se réfjigier dans sa maison.

Le docteur, vraiment bien ganache, lui offre le souper et le g-îte. La nuit, Mergeline, qui voudrait éloig^ner son mari pour causer quelques instants avec le jeune barbier, se lève sans bruit et va détacher la mule dans l'écurie, espérant ([ue le docteur devra se lever pour courir après elle, et aller la rattacher. Mais le mari a entendu du bruit dans l'écurie, il descend; sa femme n'a pas le temps de remonter. Elle se cache sous la mule. Le mari, pour châtier la bêle, lui administre une volée de bois vert, dont (•ha(jue couj> meurtrit sa femme. Enfin, après toute une série de chasses-croisés, d'inventions {^^'ossières et burlesques, la femme explique les bouffissures de son visage et de son corps en disant que dans son sommeil elle a roulé «lans la ruelle et est tombée « sur un tas de choses inutiles qui s'y trouvent » ; le chien retourne la planche et trouve un morceau de viande que l'escudero a sub-

stilué au garçon barbier. Le docteur, trompé et content, vante le flair de son cbien, la fidélité de son écuycr, Famour de sa femme, il n'y a plus rien là de commun avec G il Blas.

Que l'on compare encore dans les deux romans l'épisode du parasite. Celui de Lesage est un modèle de finesse, de bon comique, de malice. Celui d'Espincl est bien terne et bien froid : « Seigneur soldat, vous croyez peut-être qu'on ne vous a pas reconnu? Eh bien, sachez que depuis plusieurs jours votre réputation est parvenue jusqu'ici. — Vous me connaissez donc? — De nom et de réputation. » Et la leçon finale, quand le parasite propose à sa victime de le mener « à un gentilhomme qui donnerait avec plaisir 200 ducats pour vous voir ». C'est un aveugle, et il lui explique lourdement comment il a bien dit la vérité, et que cet aveugle en effet payerait cher pour voir, etc. Lesage a bien fait de laisser là ces pauvretés. Comme son parasite est autrement alerte et futé, qui boit à la santé de Gil Blas, à la santé de son père et de sa mère, et s'écrie quand l'hôte hésite à servir sa truite : « Qu'appelez-vous trop friand? apprenez que vous n'avez rien de trop bon pour le seigneur Gil Blas de Santillane, qui mérite d'être traité comme un prince! » Surtout si c'est le prince qui paye.

Voilà à quoi se réduisent les emprunts les plus soutenus. Certes, si tout le roman de Lesage suivait d'aussi près un texte espagnol, il y aurait lieu d'accuser l'auteur d'avoir simplement démarqué et adapté le bien d'autrui à ses besoins. Mais des passages de cette nature sont rares, et représentent une bien faible étendue

dans Tenscmblc de l'œuvre. Tout le reste au contraire constate et affirme la pleine originalité de l'auteur français. «< Je vois que vous avez été tant soit peu picaro »., dit le duc de Lermc à Gil Blas. C'est vrai si l'on veut, et pourtant que de différences séparent le véritable picaro •lu fils de l'écuyer de Santillane. Ce n'est plus cette vermine qui démange les Gueux d'Espagne '; Gil Blas ne traîne pas la longue rapière que l'hidalgo fier et râpé relève sous son manteau troué ; loin de se poser en champion du point d'honneur, voyez-le boucler sa valise et s'esquiver lestement dès qu'un duel point à l'horizon. Si, aux différences bien nettes que nous indiquions plus haut avec Franceson, on veut bien ajouter que ni les mœurs, ni l'esjjrit, ni la façon de conter n'autorisent un' [larallèle avec le comte Lucanor, D. Pablos de Ségovie ou l'aventurier Buscon ; que la forme et le style ne sauraient ainsi passer d'une langue à l'autre, et que le style de Lesage fait de son livre un des chefs-d'œuvre de la langue française ; tout en connaissant et en reconnaissant les dettes de Lesage, on cessera de l'appeler traducteur.

Fréron conte que « Madame de Lafayette, en parlant d'ouvrages d'agrément ou d'imagination, comparait un traducteur à un valet grossier, qu'une maîtresse aimable et spirituelle aurait chargé d'un compliment bien tourné et (|ui h* rendrait tout de travers et de mauvaise grâce. »

Est-ce là le signalement de l'auteur de Gil IHas? Ce serait pure déraison d'y consentir.

i. Voy. AuvEDE Badine, les Gueux d'Espagne (Revue des Deux Mondes, 15 avril 1888.) — Cf. encore Km. Mo.ntéglt, Types lilléraires et fantaisies esthétiques.

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