‹ Lasage, remancier, d'après de nouveaux documentsChapitre 61 sur 99 · L.V FORME. i · texte numérisé non relu

L.V FORME. i

II aime à se féliciter verbalement quand il a trouvé ([uelque bon poste. Quand il entre cbez (ialiano, le comte qui a un siniie :

« Hé bien, mo dis-je, Gil Blas, te voilà donc auprès d'un comte sicilien dont tu ne connais pas le caractère ! A juger sur les apparences, tu seras dans sa maison comme le poisson dans l'eau. Mais il ne faut jurer de rien, et tu dois te défier de ton étoile dont tu n'as que trop souvent éprouvé la malignité. Outre cela, tu ignores à quoi il te destine. Il a des secrétaires et un intendant; quels services veut-il donc que tu lui rendes? Apparemment qu'il a dessein de te faire porter le caducée. A la bonne beure : on ne saurait être sur un meilleur pied cbez un seigneur, pour faire sou cbemin en poste. En rendant de plus bonnètes services, on ne marcbe que pas à pas, et «-ncore n'arrive-t-on pas toujours à son but. »

De même quand Castil Blazo l'arrête à son service :

« En bonne foi, Gil Blas, me dis-je alors à moi-môme, lu ne pouvais trouver un meilleur maître! Quoi! tu rencontres un bommo qui, pour épousscler ses babits et faire sa cbambre le matin, te donne six réaux par jour, avec la liberté de te promener et de te divertir comme un écolier pendant les vacances! Vive Dieu! il n'est point de situation plus beureuse. "

Quant aux dialogues, ce sont des scènes toutes faites, et il n'y aurait qu'à les transcrire, si le sujet de Gil Blas pouvait fournir une comédie. En voici une au basard :

C'est au temps des amours de (iil Blas avec la duègne Lorença Sepbora. Il a vu un bomme entrer cbez elle; il

g-uctte et attend son rival, un petit chirurgien. Dès qu'il paraît, il se démasque et dég:aine.

« Mon action le surprit'.

— Qu'y a-t-il donc! seigneur Gil Bias? s'écria-l-il. Pourquoi ces démonstrations de chevalier errant? Vous voulez rire apparemment.

— Non, monsieur le barbier, lui ré[>on(lis-je : rien n'est plus sérieux. Je veux savoir si vous êtes aussi brave que galant. N'espérez pas que je vous laisse posséder tranquillement les bonnes grâces de la dame que vous venez de voir en secret au château.

— Par saint Cômo, reprit le chirurgien en faisant un éclat de rire, voici une plaisante aventure! Vive Dieu! les apparences sont bien trompeuses.

« A ces mots, m'imaginant qu'il n'avait pas plus d'envie que moi de se batlre, j'en devins plus insolent.

— A d'autres, interrompis-je, mon ami, à d'autres ! Ne pensez pas que je me paye d'une simple négative.

— Je vois bien, répliqua-t-il, que je serai obligé de parler pour prévenir le malheur qui arriverait à vous ou à moi. Je vais donc vous révéler un secret, quoique les hommes de notre profession ne puissent pas être trop discrets. Si la dame Lorença me fait entrer à la sourdine dans son appartement, c'est pour cacher aux domestiques la connaissance de son mal. Elle a au dos un cancer invétéré que je vais panser tous les soirs. Voilà le sujet de ces visites qui vous alarment. Ayez donc désormais l'esprit en repos là-dessus. Mais, poursuivit-il, si vous

1. Les répliques sont séparées pour rendre plus sensible le caraclère dramatique de la scène.

n'êtes pas satisfait de cet éclaircissement, et que vous vouliez que nous en venions absolument aux mains, vous n'avez qu'à parler : je ne suis pas un homme à refuser le collet.

« En (lisant ces paroles, il tira sa lonirue rapière qui me lit frémir et se mit en garde d'un air qui ne me promettait rien de bon.

— C'est assez, lui dis-je en rengainant mon épée ; je ne suis pas un brutal à n'écouter aucune-raison ; après ce (|ue vous venez de m'apprendre, voiis n'êtes plus mon ennemi. Embrassons-nous.

« A ce discours, qui lui fit connaître que je n'étais pas si méchant que j'avais paru d'abord, il remit en riant sa tlamberge, me tendit les bras, et ensuite nous nous séparâmes les meilleurs amis du monde. »

Ces scènes exubisés abondent, et il faudrait tout transcrire : les dialogues de Gil Blas avec l'archevêque de (irenade qui sont un chef-d'œuvre de finesse, d'observation et de conduite ; ou encore ce bout de conversation quand Gil Blas, remis de sa maladie, redemande à sa garde-malade sa valise et ses bardes. La valise est vide.

« Je lui représentai cela; mais la vieille, d'un air ingénu, commença d'attester tous les saints qu'il n'y avait dans la bourse que quatre-vingts pistoles lorsque le maître d'hôtel du comte lui avait confié ma valise.

— Que dites-vous, ma bonne? interrompis-je avec précipitation. C'est le maître d'hôtel qui vous a remis mes bardes entre les mains?

— Sans doute, répondit-elle, c'est lui; à telles enseignes qu'en me Içs donnant, il me dit : Tenez, bonne

lM)U (IIIKIINALITK IH lUtMA.N llK LKSAGK-

mère, quand le scijj;neur Gil Blas sera frit à l'huile, ne manquez pas de le régaler d'un hel enterrement : il y a dans cette- valise de quoi en faire les frais. »

C'est d'un naturel, d'une véracité dont bien des comédies n'approchent pas : « A telles enseignes qu'en me les donnant, il me dit : Tenez, bonne mère. » (l'i-st ainsi que doit parler une vieille commère, et c'est hien ce qu'elle a dû dire.

Lesage ne nous donne pas seulement le texte du dialog-ue : le geste y est aussi, et toujours si bien approprié, que l'acteur le plus habile ne trouverait pas mieux. Ici c'est un jeune médecin élégant qui dicte son ordonnance « en se regardant dans un miroir et en rajustant ses cheveux». Et cet autre ; « Ah. bourreau, dit tout bas un comédien à mon mari en lui donnant un petit <ouj> sur l'épaule, où as-tu été pêcher une pareille femme? Que de pluies de pistoles il va tomber dans ton ménage * ! »

Ces exclamations lui sont un moyen fréquent et heureux d'amener le naturel dans les discours de ses héros. Ils y gagnent bien de l'entrain et de la vérité. « Comment diable! s'écria-t-il, voilà bien de l'argent! » Quan<I Gil Blas sort de maladie : <( Miséricorde ! que de volaille achetée pendant que j'étais sans connaissance ! » Quand il a détroussé un religieux et rapporte un sac de petites médailles : « Vive Dieu ! s'écria le lieutenant, nous avons bien de l'obligation à Gil Blas ! » Fabrice au bureau de placement : « Vive Dieu ! vous nous enseignez là de

i. Bach, de Salant., XXI.

bonnes conditions! » et un peu après : « Halte-là! seigneur Arias de Londona ! »

C'est ce ton naturel, joint à la précision sobre dans le détail, les actes, les gestes des personnages, qui donne à ses scènes cet air de vérité. Mais que sert une froide analyse? 11 vaut mieux lire. Qu'y a-t-il de plus piquant que la première entrevue de Gil Blas déguisé en marquis et de Laure habillée en princesse, tous deux dupés et dupant, jusqu'^au moment où ils se reconnaissent et rient de leur aventure. Le début de l'histoire est un curieux tableau :

« Comme je traversais une rue détournée, je vis sortir d'une petite maison, et monter dans un carrosse de louage qui était à la porte, une dame richement habillée et parfaitement bien faite. Je m'arrêtai tout court pour la considérer, et je saluai d'un air à lui faire comprendre qu'elle ne déplaisait pas. De son côté, pour me faire voir qu'elle méritait encore plus que je ne pensais mon attention, elle leva pour un moment son voile, et offrit à ma vue un visage des plus agréables.

« Cependant le carrosse partit, et je demeurai dans la rue un peu étourdi des traits que je venais de voir. La jolie figure ! disais-je en moi-même : peste ! il faudrait cela pour m'achever. Si les deux dam*es qui aiment Mogicon sont aussi belles (jue celle-ci, voilà un faquin bien heureux. Je serais charmé de mon sort, si j'avais une pareille maîtresse. En faisant cette réflexion, je jetai les yeux par hasard sur la maison d'où j'avais vu sortir cette aimable personne, et j'aperçus à la fenêtre d'une salle basse une vieille femme qui me fit signe d'entrer.

'2di ORIGINALITE DU IIUMAN DE LESAGE.

« Je volai aussitôt dans la maison, et je trouvai «lans une salle assez propre cette vénérable et discrète vieille qui, me prenant pour un marquis tout au moins, me salua respectueusement. »

Veut-on un dernier échantillon ? Gil Blas et Fabrice se sont déguisés en alguazils pour reprendre à Camille une bague qu'elle a volée. La bague restituée, comme il manque encore 1000 ducats, ils menacent de traîner Camille et sa gouvernante chez M. le corrégidor. C'est une scène exquise.

« Les deux femmes à ces mots mirent tout en usage pour nous attendrir. Elles remplirent la chambre de cris, do plaintes et de lamentations. Tandis que la vieille, à genoux, tantôt devant l'alguazil, et tantôt devant les archers, tâchait d'exciter leur compassion, Camille me priait, de la manière du monde la plus touchante, de la sauver des mains de la justice. C'était une chose à voir que ce spectacle. Je feignis do me laisser fléchir.

— Monsieur l'officier, dis-je au fils de Nunez, puisque j'ai mon diamant, je me console du reste. Je ne souhaite pas qu'on fasse de la peine à cette pauvre femme; je ne veux point la mort du pécheur.

— Fi donc! répondit-il, vous avez de l'humanité! Vous ne seriez pas bon à être exempt. Il faut, poursuivit-il, que je m'acquitte de ma commission. Il m'est expressément ordonné d'arrêter ces infantes ; monsieur le corrégidor en veut faire un exemple.

— Eh! de grâce, repris-je, ayez quelque égard à ma prière, et relâchez-vous un peu de votre devoir en faveur du présent que ces dames vont vous offrir.

— Oh ! c'est une autre affaire, repartit-il ; voilà ce qui s'appelle une figure de rhétorique bien placée. Çà, voyons, qu'ont-olles à me donner?

— J'ai un collier de perles, lui dit Camille, et des pendants d'oreilles d'un prix considérable.

— Oui ; mais, interrompit-il brusquement, si cela vient des îles Philippines, je n'en veux point.

— Vous pouvez les prendre en assurance, reprit-elle; je vous les garantis lins.

« En même temps elle se fit apporter par la vieille une petite boîte, d'oii elle tira le collier et les pendants, qu'elle mit entre les mains de monsieur l'alguazil. Bien qu'il ne se connût guère mieux que moi en pierreries, il ne douta pas que celles qui composaient les pendants ne fussent fines, aussi bien que les perles.

— Ces bijoux, dit-il. après les avoir considérés attentivement, me paraissent de bon aloi; et si l'on ajoute à cela le flambeau d'argent que tient le seigneur Gil Blas, je ne réponds plus de ma fidélité.

— Je ne crois pas, dis-je à Camille, que vous vouliez, pour une bagatelle, rompre un accommodement si avantageux pour vous.

« En prononçant ces dernières paroles, j'ôtai la bougie que je remis à la vieille, et livrai le flambeau à Fabrice, qui, s'en tenant là, peut-être parce qu'il n'apercevait plus rien dans la chambre qui se put aisément emporter, dit aux femmes :

— Adieu, mesdames, demeurez tranquilles. Je vais parler à monsieur le corrégidor, et vous rendre plus blanches que neige. Nous savons lui tourner les choses

comme il nous plaît, ot nous no lui faisons des rapports fidèles que quand rion ne nous oblige à lui en faire de faux. »

Doudan écrivait en 1838 (20 août) à M. A. de Broglic, à propos du Wallenstein de Schiller : « On dit que cela n'est pas vivant, et on croit prononcer par là un arnH de mort contre une trag^édie ancienne, et la trag-édie ancienne est fort belle. Croyez-vous que si vous invitiez Antigone à dîner elle fût capable d'aller sur ses pieds du salon à la salle à manger, quand même M. Boissonado et M. Schlegel lui donneraient le bras pour la soutenir!... L'art vole, et ne mange pas, ne marche pas : où est le mal? C'est cette fausse théorie des êtres vivants qui nous a valu toutes les abominations de nos jours. J'aime incomparablement mieux que vous soyez de ce marbre blanc, immobile, éthéré, qu'on a[>pelle l'Apollon, que si vous étiez capable de manger six livres de pain et un dindon rôti et de sauter un fossé de quinze pieds. Il y a du dindon rôti au fond des principes nouveaux de l'esthétique de nos jours. »

La boutade est amusante, plus amusante que vraie. Le réalisme, s'il est de bon goût, contribue singulièrement à animer les œuvres d'imagination. Qu'est-ce à dire? Le vrai réalisme n'a jamais été mieux délimité que par un réaliste de profession, M. Guy de Maupassant, dans son étude-préface sur le Ro7nan en tête de Pierre et Jean (1888) : « Le réaliste, s'il est un artiste, cherchera, non pas à nous montrer la photographie banale de la vie,

mais à nous «lonncr la vision plus complète, plus saisissante, plus jirobante que la réalité môme. Raconter tout serait impossible, car il faudrait alors un volume au moins par journée, pour énumérer les multitudes d'incidents insignifiants qui emplissent notre existence. Un choix s'impose donc, ce qui est une première atteinte à la théorie de toute la vérité. »

Lesage. un de nos descriptifs les premiers en date, n'eût certes pas souscrit à l'humoristique protestation do Doudan.'^on seulement il voit, mais il regarde, et il cherche le détail pittoresque, vrai. Il n'idéalise pas la peinture, il la veut vivante, toute chaude de réalité. Il voit, et il fait voic^Inscrivons pourtant une réserve avant d'aller plus avant. CLes tableaux, nous le verrons, sont léalistes; mais à côté d'un soin minutieux dans la desc ri pi ion des costumes et »les ligures, l'absence est j)res(jue comj)lète du décor de fond. Les paysages sont rares dans Gil lilas; rare aussi le décor des habitations, les descriptions d'intérieurs, l'ameublement. Si l'on excepte la grotte de Hafacl. quand on nous a dit que le palais est luxueux ou immense, ou que la maison est ' d'a[>parence modeste », nous devons nous contenter de cette indication vague. Lesage est très descriptif pour son temps: depuis on l'est devenu plus encorejPlus que La Bruyère, qui avait déjà vu dans les descriptions minutieuses une innovation sûre et facile à ex|)loiter*/,Lesag'e

I. M. Taine a fort in^énieiisemenl marqué ce qu'il y avait de neuf et «l'habile dans ce procédé de La Bruyère, (|ui est Vart d'altiver Vuttention. « Nommer les choses par leur nom, parler de peintres, de vitriers, de «unlrats, des objets les plus bas et les plus populaires, c'est là un prodi^'c dans un siècle où les convenances étaient si imiiérieuses.... Les

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s'applique à observer et à détailler. Mais son observalion s'arrête aux personnages et néglige les fonds. /

L'art des descriptions s'est développé dans notre littérature par une gradation nettement marquée, depuis le xvn" siècle. Les grands écrivains du grand siècle méj)risent les descriptions extérieures, le décor, le paysage, le vêtement, la physionomie, l'allure des gens. Ils nous font connaître leur caractère moral , la succession de leurs sentiments intimes, ils les étudient par le dedans. Corneille et Racine se passent de décorateurs, de costumiers , et puisent rarement dans le magasin d'accessoires. Il faut, pour jouer Nicomède, un palais à volonté et une bague ; il faut un palais et une chaise pour jouer Phèdre '.

Il y avait bien des gens qui décrivaient : ils décrivaient si mal. que rien d'eux n'est resté. Au fond, le xvn" siècle a déjà connu le réalisme. Boileau s'est moqué des gens qui en abusaient; il en use lui-même, et je ne sache rien de plus réaliste que son repas ridicule, cette soupe au jus de citron avec des jaunes d'œufs mêlés dans du verjus, les lapins qui sentent encore le chou, ces verres mal rincés ou ces ris de veau aux champignons, si ce n'est les chats, les coqs, les serruriers, les chiens, les couvreurs les ruisseaux grossis qu'on passe sur deux pavés, et les autres embarras de Paris. Les poètes épiques ne détestaient pas cette note, ce que

traits généraux sont vagues, et pour maîtriser l'attention du lecteur, La Bruyère, comme Balzac, est obligé de le toucher au vif par des traits particuliers. » [Nouv. Ess. de crit. et d'hisl., p. 48-49.)

1. Voy. la curieuse publication d'un Mémoire de plusieurs décorations, par E. Despois, Théâtre français sous Louis XIV, p. 410 sq.

Boileau appelle les « basses circonstances » . Quand Saint-Amand envoie son Moïse sauvé à travers la mer Roug-e,

Les poissons esbahis le regardent passer;

et Perrault [Parallèle, III, p. 262-5), trouve, contre Boileau, le détail joli et pittoresque. Ailleurs, c'est le petit enfant qui va, revient, tourne et saute,

D'un étrange caillou qu'à ses pieds il rencontre Fait au premier venu la précieuse montre, Ramasse une coquille et, d'aise transporté, La présente à sa mère avec naïveté.

Saint-Amand avait le sens de l'observation et du pittoresque, qui le servait quelquefois, sinon toujours. Voici une ruine de lui :

Le plancher du lieu le plus haut Est tombé jusque dans la cave Que la limace et le crapaud Souillent de venin et de bave *.

Le réalisme dans la Pucelle est ridicule par l'expression et la place qu'on lui donne, mais il existe '. Quand Edouard, fils de Bedfort, veut empoisonner Charles, il prépare une pomme superbe,

Qu'en langage fruitier Calleville on appelle. Agrnès Sorel la mange avec du sucre en poudre :

Et de sucre en poussière un nuage y répand. Agnès aime à se regarder dans la glace,

!. Rec. dea plus hellen pii^ces des pofHes français, III, 281).

2. Voy. GuizoT, Corneille et son temps, et Tli. Gautier, les Grotesques.

i298 (IRKUNALITÉ DU ROMAN DE LESAGE.

A voir hors des deux bouts de ses deux courtes manches Sortir à découvert deux mains longues et blanches Dont les doigts inégaux, mais tout ronds et menus, Imitent l'embonpoint des bras ronds et charnus.

Tandis que se dresse le bûcher de la Pucelle, Chapelain no nous fait pas prâce d'une huche dans sa description.

Mais tous ces réalistes étaient maladroits et prolixes. On ne s'en souvient plus.

C'est à l'époque de La Bruyère et de Lesaj^e qu'on commence à se douter que la simple représentation des objets extérieurs, un costume, un coin de rue, une bouti(|ue, peut avoir son charme *.

Mais on sent qu'à cet art encore jeune il manque quelque chose, et c'est le .sentiment de la nature, comme le comprendront Jean-Jacques et Bernardin de Saint- Pierre. Le paysage fait défaut, et non seulement le paysage champêtre, mais dans les villes, ce que nous appelons les vues pittoresques. Montaigne regrettait que la chute de SchafTouse gênât la navigation. Ils n'ont pas fait grand progrès depuis. Que don Chérubin ou que des Grieux aillent en Amérique : bien léger d'impression» sera leur journal de bord.

1. Voy. dans les Caractères ces portraits si crûment burinés, Gnathon à qui, quand il mange, le jus et les sauces dégouttent du menton et de la barbe, et M"*, qui a le teint verdàtre, qui est sujet à une colique néphrétique, et qui fait bâtir dans la rue *'* une maison en pierres de taille. El la page des paysans penchés sur la terre, qui est vigoureuse comme une toile de Millet! El le pâturage, la nuit, en pleine campagne (du Soure- >-ain)l Et l'étonnante guerre des chats (des Jiir/emenls)\ El ce tableau bien pittoresque : « Déjà la nuit s'avance, les gardes sont relevées aux avenues du palais, les astres brillent au ciel et font leur course; toute la nature repose, privée du jour, ensevelie dans les ombres; nous reposons aussi, tandis que le Roi, retiré dans son balustre, veille sur nous. » {Disc, à VAcad.) N'est-ce pas un bel effet de soir?

LA FORMK. :299

Nous sommes à une curieuse époque de transition. Les fig:ures s'animent sui' un fond encore gris. Voyez dans GH Blas. Tous ces gens sont bien vivants, ils marchent, ils dorment, ils boivent, mangent, voyagent en mule, en carrosse ou à pied, s'habillent. Ils mangent « comme des affamés » et boivent « à proportion ». Le matin en robe de chambre, ils prennent le chocolat. Les repas arrêtent l'écrivain qui daigne les décrire et ce ne sont pas ses moindres pages. Est-il rien de réjouissant comme les bâfreries du goutteux Sédillo : « La dame Jacinte excellait en tout. On trouvait ses bisques «'Xîquises, tant elle savait bien choisir et mêler les sucs des viandes qu'elle y faisait entrer; et ses hachis étaient assaisonnés d'une manière qui les rendait très agréables au goût. Quand le dîner fut prêt, nous retournâmes à la chambre du chanoine, où, pendant que je dressais une lable auprès de son fauteuil, la gouvernante passa sous le menton du vieillard une serviette, et la lui attacha aux épaules. Un moment aj)rès, je servis un jiotage qu'on aurait pu présenter au plus fameux directeur de Madrid, et deux entrées qui auraient ou de quoi piquer la sensualité du vice-roi, si la dame Jacinte n'y eût pas épargné les épices, de peur d'irriter la goutte du licencié. A la vue de ces bons plats, mon vieux maître, que je croyais perclus de tous ses membres, me montra qu'il n'avait pas encore entièrement perdu l'usage de ses bras, il s'en aida pour se débarrasser de son oreiller et de ses coussins, et se disposa gaiement à manger. Quoique la main lui tremblât, elle ne refusa pas le service : il la faisait aller et venir assez librement de façon

HOO OlUfilNALlTK nu ROMAN DE LESAGE.

pourtant qu'il répandait sur la nappe et sur sa serviette la moitié de ce qu'il portait à sa bouche. J'ôtai la bisque, lorsqu'il n'en voulut |»lus, et j'apportai une perdrix flanquée de deux cailles rôties que la dame Jacinte lui dépeça. Elle avait aussi soin de lui faire boire de temps en temps de grands coups de vin un peu trempé, dans une coupe d'arg-ent large et profonde qu'elle lui tenait comme à un enfant de quinze mois. 11 s'aciiarna sur les entrées, et ne fit pas moins d'honneur aux petits pieds. Quand il se fut bien empiffré, la béate lui détacha sa serviette, lui remit son oreiller et ses coussins; puis, le laissant dans son fauteuil goûter tranquillement le repos qu'on prend d'ordinaire après le dîner, nous desservîmes, et nous allâmes manger à notre tour. » Les cuisiniers y ont la conscience de leur importance et le souci de leur dignité. « Vive Dieu! s'écrie celui d'Illescas, je défierais tous les cuisiniers de Madrid et de Tolède de faire une olla podrida comparable aux miennes! Je veux vous régaler ce soir d'un civet de lapereau de ma façon; vous verrez si j'ai tort de vanter mon savoir-faire. Là-dessus, me montrant une casserole où il y avait, à ce qu'il disait, un lapin déjà tout haché : Voilà, continua-t-il, ce que je prétends vous donner pour votre souper avec une épaule de mouton rôtie. Quand j'aurai mis là dedans du poivre, du sel, du vin, un paquet de fines herbes et quelques autres ingrédients que j'emploie dans mes sauces, j'espère que je vous servirai un ragoût digne d'un constador mayor. » Nous voyons les gàte-sauce à l'œuvre, nous entrons dans la cuisine; nous humons l'atmosphère chaude et affriolante des casseroles, et c'est au-dessus

LA FORME. aOI

«les chaudrons de cuivre rouge une danse légère de petits nuages odoriférants, devant les baies embrasées des fourneaux, et la mine rougeaude et luisante des marmitons en veston de toile blanche. Nous les suivons • le Toffiee à la salle à manger, où ils apportent, graves comme des pontifes, « un plat de quatre perdreaux rôtis, avec un civet de lapin d'un côté, et un chapon en ragoût de l'autre ». et ensuite « pour entremets des oreilles de cochon, «les poulets marines et du chocolat à la crème », à moins que ce ne soit « «lu pain, deux tasses, deux bouteilles et trois grands plats, dans l'un desquels il y avait un civet de lièvre avec beaucoup d'oignons, d'huile et <le safran; dans l'autre, une oUa podrida\ et dans le troisième un dindonneau sur une marmelade de beren- ;jena. »

La carte n'est pas toujours aussi fournie ; il y a des repas à tout prix, de bien mo«lestes même, comme ceux de l'ermite de Cuença, quelques ciboules avec un morceau de pain et une cruche d'eau, et les jours d'excès un peu de fromage et deux poignées de noisettes. Désirezvous quelque menu exotique? En voici un qui arrive en «Iroitc ligne «le Petapa '.« Mon nègre, «lit Carambola, me servait tous les jours quelque nouveau plat qui rendait l)«)n témoignage de son savoir-faire, et piquait ma sensualité. Tantôt il me faisait manger des boudins frais avec «lu maïs et de la chair, ou de volaille, ou de pourceau frais, assaisonnés de chilé ou de poivre long; et tantôt il ino régalait «l'un héris.son h. l'étuvée, ou bien d'un ragoût

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