liach. de Sal., LXl
(l'une sorte de lézard qu'on appelle iguana, qui a sur le dos des écailles vertes et noires, et qui ressemble à un scorpion. »
On dirait que Lesage étend à plaisir la [»art do la gastronomie dans son roman, pour y faire cnircr la vie, la vie large et plantureuse de gens à l'estomac solide, au teint rose, dents bien plantées et bouche bien fendue, qui somblont nous dire : u Je mange, donc je suis. »
Lesage ne donne pas seulement hi vie végétative à ses personnages, il leur donne à chacun sa physionomie, son attitude, son allure.
Voici un croquis en deux coups de crayon. Gil Blas, vêtu des habits de son maître, est en quête d'une bonne fortune. Il négocie une affaire avec une vieille logeuse qui le prend pour quelque seigneur. « Vous ne vous trompez pas, ma mie, interrompis-je en étendant la jambe droite et penchant le corps sur la hanche gauche, je suis, sans vanité, d'une des plus grandes maisons d'Espagne. » Voulez-vous une pochade de vieille mégère : dame Léonarde « était une personne de soixante et quelques années. Elle avait eu dans sa jeunesse les cheveux d'un blond très ardent. Car le temps ne les avait pas si bien blanchis qu'ils n'eussent encore quelques nuances de leur première couleur. Outre un teint olivâtre, elle avait un menton pointu et relevé, avec des lèvres fort enfoncées; un grand nez aquilin lui descendait sur la bouche, et ses yeux paraissaient d'un très beau rouge pourpré. » Ne voilà-l-il pas une tête bien étudiée, telle qu'eût pu la graver Vouet ou Miger? Plaçons en pendani do cotte
vieille, un vieux beau qui se croit adoré. « Quand il se leva, je crus voir la résurrection du Lazare. Imaginezvous un grand corps si sec qu'en le voyant à nu on aurait fort bien pu apprendre l'ostéologie. Il avait les jambes si menues qu'elles me parurent encore très fines après qu'il eut mis trois ou quatre paires de bas l'une sur l'autre. Outre cela, cette momie vivante était asthmatique et toussait à chaque parole qui lui sortait de bouche. >r^Apercevez-vous sur la route ce petit barbier fjui va, chantant à plein gosier? On jurerait que c'est Figaro en personne : « Il avait sur le dos un sac de cuir, une guitare pendue au cou, et il portait une assez longue épée. » Et cet autre assis dans l'herbe, <( un homme de vingt-sept à vingt-huit ans, qui trempait des croûtes de pain dans une fontaine. Il avait auprès de lui une longue rapière étendue sur l'herbe, avec un havre-sac dont il s'était déchargé les épaules. Il nous parut mal vêtu, mais bien fait et de bonne mine. »
Lesage ne se contente pas «le les nourrir, de les habiller et de les camper : il les lo^ encore, avec plus ou moins de luxe à proportion de leurs ^oyelis. Entrons par cette trappe dans cet intérieur de brigands : ici l'écurie qu'éclairent deux grosses lampes de fer {)endues à la voûte. Il y avait une bonne provision de paille et plusieurs tonneaux remplis d'orge. Plus bas, la cave, « remplie <le bouteilles et de pots de terre bien bouchés ». Nous traversons des chambres où il y a des pièces de toile, des étoffes de soie, des vaisselles, et nous arrivons au salon qu'éclairent trois lustres de cuivre. Voulez-vous mieux? Le château de Lirias <'sl (''vithMiimeiit plus confor-
table. « Je fus frappô, entre autres choses, conte Gil Blas, de deux appartements. Dans l'un il y avait une tapisserie des Pays-Bas, avec un lit et des chaises de velours, le tout propre encore, quoique fait du temps que les Maures occupaient le royaume de Valence. Les meubles de l'autre appartement étaient dans le même goût; c'était une vieille tenture de damas de Gênes jaune, avec un lit et des fauteuils de la même étoffe, garnis de franges de soie bleue. » Quant au jardin, Scipion n'hésite pas à le comparer à l'Escurial. « Toutes les allées bien sablées et bordées d'orangers, un grand bassin de marbre blanc, au milieu duquel un lion de bronze vomissait de l'eau à gros bouillons, la beauté des fleurs, la diversité des fruits, ravirent Scipion. »
Si vous désirez quelque habitation plus originale, allons chez Fabrice.
(( Nous traversâmes une cour, où il y avait d'un côté un grand escalier qui conduisait à des appartements superbes, et de l'autre, une petite montée aussi obscure qu'étroite par où nous montâmes au logement qui m'avait été vanté. Il consistait en une seule chambre, de laquelle mon ingénieux ami s'en était fait quatre séparées par des cloisons de sapin. La première servait d'antichambre à la seconde où il couchait; il faisait son cabinet de la troisième et sa cuisine de la dernière. La chambre et l'antichambre étaient tapissées de cartes géographiques, de thèses de philosophie, et les meubles répondaient à la tapisserie. C'était un grand lit de brocart tout usé, de vieilles chaises de serge jaune, garnies d'une frange de soie de grenade de la même couleur, une table à pieds
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dorés, couverte d'un cuir qui paraissait avoir été roug^e et bordée d'une crépine de faux or devenu noir par le laps de temps, avec une armoire d'ébène, ornée de figures grossièrement sculptées. Il avait pour bureau, dans son cabinet, une petite table, et sa bibliothèque était composée de quel({ues livres, avec plusieurs liasses de papiers (ju'on voyait sur des ais disposés par étages le long du mur. Sa cuisine, qui ne déparait pas le reste, contenait de la poterie et d'autres ustensiles nécessaires. » Les tableaux se succèdent ainsi, plus ou moins étudiés, mais le plus souvent largement brossés, et un peu vite. Ainsi nous accompagnons Gil Blas et Nunez dans un modeste bureau de placement. Nous voici au fond d'un cul-desac « dans une petite maison, où nous trouvâmes un homme de cinquante et quelques années, qui écrivait sur une table ». Rien de plus. Quelle jolie page, quelle eau-forte n'eût pas manqué de buriner un romancier contem[)orain, devant cet obscur bureau encombré de cartons fumeux, mal éclairé, humide et navrant '.
Passons aux champs. Voici une grotte et un ermite : « C'était une grande et profonde grotte que le temps avait percée dans la montagne, et la main des hommes y avait ajouté un avant-corps de logis bâti de rocailles et de coquillages, et tout couvert de gazon. Les environs étaient parsemés de mille sortes de fleurs qui parfumaient l'air; et l'on voyait auprès de la grotte une |)etite ouverture dans la montagne, par où sortait avec bruit une source d'eau qui courait se répandre dans une prairie. 11 y avait
1. Voy. jL-ir exemple, dans les ('onten <le Daiidet : tr Teneur de livrfH.
à l'entrée de cette maison solitaire un bon ermite (jui paraissait accablé de vieillesse. Il s'appuyait d'une main sur un bâton et de l'autre il tenait un rosaire à g^ros grains, de A'ingt dizaines pour le moins. 11 avait la tête enfoncée dans un bonnet de laine brune à longues oreilles, et sa barbe, plus blanche que la neige, lui descendait jus(ju'à la ceinture. » Combien la figure est plus précise, d'un trait plus ferme et plus arrêté, que le paysage, bien vague et bien flou encore.
Lesage, et c'est encore un trait qui lui est commun avec La Bruyère, ne déteste pas les sentences, les maximes générales, sortes de formules qui résument les expériences passées, à la façon des formules de la science.
On ferait tout un traité de morale, tout un livre de pensées que l'on pourrait extraire des romans de Lesage : et il y en aurait de bien fines. Il n'oublie pas sa promesse du prologue : »< Si tu me lis avec attention, tu y trouveras, suivant le précepte d'Horace, l'utile mêlé avec l'agréable. »
Comme ses pensées se mêlent au récit, elles affectent toutes les formes, dialogues, scènes, apostrophes : et c'est encore pour cette raison qu'on pourrait tirer de Gil Blas, par exemple, un pendant aux Carnclèi'es.
Voici qui enrichirait le chapitre des Biens de la fortune :
« Isocrate a raison dajtpoler l'intempérance et la folie les compagnes inséparables des riches. » (VIII, ix.)
« Les biens ne sont propres qu'à corrompre les mœurs. » (IX, X.)
Aux chapitres des Femmes et du Cœur :
'< Les hommes les plus fermes dans leurs résolutions sont sujets à chang-er, et vous voulez qu'une femme soit inébranlable dans les siennes! » [G. fi., V, i.)
« L'amour est un dérèglement d'esprit qui nous entraîne vers un objet et nous y attache malgré nous : c'est une maladie qui nous vient comme la rage aux animaux. » {G. B.,n, vn.)
Il n'y avait pas si longtem[)s ([ue Bossuet avait dit du haut de la chaire : « Intérêt, dieu du monde et de la cour, le plus ancien, le plus décrié et le plus inévitable de tous les trompeurs! » {S. sur la justice.) La Bruyère l'avait dit à sa façon, et Lesage le répète après tant d'autres :
« Les hommes les plus sévères rabattent de leur sévérité quand leur plus cher intérêt s'y oppose. » {G. B., VII, m.)
Le moyen de parvenir? il n'est pas beau à dire, mais Losagre l'a dit :
« Pour plaire aux hommes, il n'y a qu'à se prêter à b'urs inclinations. )> (linch. de Sainm., XI.)
Quant à la vanité, qu'elle reçoit ici de rudes leçons, <Hiaiid (iil Blas «Milerre son père :
«< Belle leçon pour les hommes du <-ommun, lesquels après s'être enrichis hors de leur pays y veulent retourner pour y fairç les g-ens d'im|)orlance! Plus ils y feront briller de lichesses, j)lus ils seroiil haïs kW leurs eompa- Irioles, »
Et ceci, à l'usage des nobles récents et vaniteux :
« Vous avez des lettres de noblesse, cela suffît pour votre postérité; lorsque le temps aura mis sur ces lettres le voile épais dont il couvre l'orig^ine de toutes les maisons, après quatre ou cinq générations, la race des Sanlillane sera des plus illustres. » (XII, xni.)
Cette autre pensée est à l'adresse des gens de justice; on croirait entendre Beaumarchais :
« Je ne me plains pas de la justice; elle est très équitable; je voudrais seulement que tous ses officiers fussent d'honnêtes gens. » (I, xni.)
Voici encore quelques observations qu'on pourrait intituler Nos domestiques :
« Si nous disons ordinairement que nous n'avons pas de plus grands ennemis que nos domestiques, nous devons dire aussi que ce sont nos meilleurs amis, quand ils nous sont fidèles et bien affectionnés. » (IX, vni.)
« Les valets sont fort sincères quand ils s'entretiennent des défauts de leurs maîtres. » (IV, n.)
(( L'attachement de nos plus zélés domestiques n'est point à l'épreuve de l'amour '. »
Outre cette précision, il y a souvent beaucoup d'esprit dans la forme dont Lesage revêt sa pensée, si l'on entend par esprit cet imprévu qui fait sourire, et qui est au comique ce que le sourire est à la grosse gaieté.
L'esprit de Lesage est d'excellent aloi; c'est un mélange exquis de bonhomie, de raillerie, de malice inofîensivo qui affecte la naïveté. Tantôt c'est une façon neuve et
1. Ce pourrait être l'épigraphe de l'amusant vaudeville de Labiche, le Misanthrope et l'Auvergnat.
inallendue de dire les choses les plus ordinaires. Gil Blas, menacé des plus grands dang-ers, digère-t-il mal? « Ce que je mangeai ce soir-là, dit-il, ne fit pas, je crois, un excellent chyle dans mon estomac '. » Un père était volé par son fils de connivence avec Scipion. Il met ses fonds sous triple clé. « Par ce moyen, dit mélancoliquement Scipion, tout commerce fut rompu entre nous et les sacs. » L'histoire que conte Scipion ne pouvait produire sur ses auditeurs qu'un bon effet, soit en les divertissant, soit en les endormant. Lesage rend d'une façon plus neuve cotte idée déjà amusante, et par un petit mot bien trouvé, il en fait un trait vif d'esprit : « soit en nous divertissant, soit en nous excitant au sommeil. » (iil Blas achète le carrosse d'un escrivano qui se Tétait donné par ostentation et qui cherchait à s'en défaire, vous vous attendez à lire : par besoin? d'un trait Lesage rend le contraste plaisant : « à s'en défaire par le conseil de son boulanger ». On dit faire son chemin rapidement : Lesage mêlant d'une façon inattendue les deux idées d'avancement et de voyage, dit : « faire son chemin en poste ». Don Fabricio récemment et subitement annobli n'est pjis la fleur, mais « le champignon de la noblesse asturiennc » ^ Le capitaine Chinchilla n'a que «•eut ducats do route « pour enfrotonir sa moustache et payer son logement ». Rafaël prie Gil Blas et don Alfonse de l'attendre « sous ces saules ». Les saules appellent h's ormes, les ormes ap[)ellent lo proverbe, et, par une