‹ Lasage, remancier, d'après de nouveaux documentsChapitre 65 sur 99 · ORKÎINALITK 1)1' IlOMAN I)K LESAGE · texte numérisé non relu

ORKÎINALITK 1)1' IlOMAN I)K LESAGE

riilvliiiaz et se converlir devant un marabout à la religion niiisulinanc. Chacun <l'eux avait, à |tou près à la nn^inc époque, ses aventures à lui. Ils rencontrent à un moment donné Gil I3ias : celui-ci, pour le dévaliser; celui-là, pour devenir son domestique; celui-là, en qualité de voisin de cellule à la prison de Ség^ovie; celui-là, comme (juémandeur, au moment où Gil Blas vendait ses bons oflices à deniers comptants. Ils se croisent, s'arrêtent un moment en face l'un de l'autre, se quittent; les uns, on les reverra; les autres parlent pour toujours; on se salue, on échange le récit de ses aventures, puis ils repartent, disparaissent de l'autre côté de la route, et souvent nous ne les rencontrerons plus. De là vient qu'ils ne forcent ni notre intérêt ni notre attention. Pendant ce défilé nous trouvons même qu'ils posent bien longrtemps devant nous, au premier plan, nous masquant la figure de notre principal héros. Il nous arrive à nous aussi d'être de l'avis de Gil Blas après l'histoire de Rafaël : « Le récit me parut un peu long. »

Quelques-uns de ces comp.ignons, pourtant, ne s'éloignent pas sans retour. Nous les retrouvons au détour de la route, au coin d'un carrefour, dans la rue. Lesage use amplement des reconnaissances.

Les personnages reparaissent, et avec eux les faits antérieurs surgissent à nouveau dans notre mémoire; nous voilà reportés plusieurs années en arrière; le présent se relie subitement au passé. Le récit est ainsi traversé par une quantité de liens; ils enlacent et resserrent l'ouvrage pour qu'il ne se morcelle pas.

Au détour d'une rue, dans l'antichambre d'un grand

seisrneur, à la porte d'un couvent, nous nous retrouvons face à face avec une fig-ure connue. Dans ce long- défilé, il faut que tous ne disparaissent pas de la scène après une première et unique apparition; ce serait faire une consommation exagérée de personnages nouveaux, dont aucun ne nous intéresserait après sa sortie. Le défaut de ces reconnaissances, c'est que le hasard seul les amène. Les acteurs rentrent en scène sans dire pourquoi ils reviennent, et pour le simple besoin de se montrer encore. Sans doute ils nous font plaisir en revenant nous voir. Ce sont d'anciens amis, et nous partageons la joie de Gil Blas. Plus nous les voyons, plus ils nous plaisent; Fabrice, Scipion, qui ne nous quittent guère, sont de vieilles connaissances et sont toujours les bienvenus. Mais il en est d'autres, moins souvent aperçus, dont l'arrivée nous étonne sans nous ravir. Nous disons quelle surprise! sans qu'elle soit agréable; nous demeurons indifférents. Leur réapparition sent le procédé. En sortant de Valladolid, un homme marche derrière Gil Blas en chantant. Il se retourne; c'est justement un des deux garçons barbiers avec qui il avait été en prison : u nous nous reconnûmes d'abord l'un et l'autre. »

lue allée d'arbres assez touffus conduit Gil Blas au pied d'une montagne où il découvre un ermitage habité par deux solitaires. C'étaient de faux ermites sur le point d'être découverts; ils quittent leur fausse barbe et leur longue robe.

« Mais représentez-vous ma surprise, lorsque je reconnus dans le vieil anachorète le seigneur don Rafaël, et

dans le frère Antoine mon très cher et très fidèle valet, Ambroise de Lamela. »

Les voilà tous partis ensemble. Ils font halte dans une forêt. Ils entendent causer et voient « autour d'une cliandelle qui brûlait dans une motte de terre, quatre hommes assis, qui achevaient de manger un pâté et de vider une assez grosse outre qu'ils baisaient à la ronde. Il aperçut encore à quelques pas d'eux une femme et un cavalier attachés à des arbres et un peu plus loin une chaise roulante, avec deux mules richement caparaçonnées. » Ils les délivrent et voyez le hasard : « nous ne fûmes pas peu étonnés quand nous apprîmes que c'étaient le comte de Polan et sa fille Séraphine. »

Gil Blas et don Alphonse arrivent devant un château en fête. Les paysans dansent. Ils s'approchent pour voir « et don Alfonse ne s'attendait à rien moins qu'à une surprise dont il fut tout à coup saisi. Il aperçut le baron de Steinbach, qui, de son côté, l'ayant reconnu, vint à lui les bras ouverts, et lui dit avec transport : — Ah! don Alphonse, c'est vous! l'agréable rencontre! Pendant qu'on vous cherche partout, le hasard vous présente à mes yeux »; et du même coup Alplionse retrouve son père, qui le croyait perdu sans retour depuis son enfance.

Gil Blas, chassé par la grincheuse Séphora du château de don Alfonse, erre par les rues de Grenade, et qui renconlre-t-il presque aussitôt? le beau-frère de don Alfonse. « Comment donc, Gil Blas, s'écria-t-il, vous dans cette ville! qui vous amène ici? » Quand ce ne serait que le besoin du récit! Mais nous voici au théâlr(» de Grenade. Il possède une actrice qu'on applaudit fort : « il n'y a

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point de ternies qui puissent exprimer quelle fut ma surprise, quand je reconnus en elle Laure, ma chère Laure, que je croyais encore à Madrid auprès d'Arsénié. » Après tout, Gil Blas peut bien retrouver de la sorte Laure, puisque Laure avait retrouvé de la môme façon son amie, cette grosse réjouie de Phénice. Le théâtre de Grenade nous ménage d'autres surprises. Qui est cet acteur qu'on appelle Melchior? « Ce nom me frappa. Je considérai avec attention le personnage qui le portait, et il me sembla que je l'avais vu quelque part. Je me le remis enfin, et le reconnus pour ce Melchior Zapala, ce pauvre comédien de campagne, qui, comme je l'ai dit dans le premier volume de mon histoire, trempait des croûtes de pain dans une fontaine. » On ne peut se tourner, ni faire un pas, sans tomber nez à nez sur un visage connu.

Nous voici avec Gil Blas à flâner dans les rues do Valence. Il vient à passer un chartreux, les yeux baissés, l'air dévot, et qui reconnaissons-nous? ce n'est autre que Rafaël, et le portier de la Chartreuse, c'est Ambroise de Lamela, l'ancien valet de Gil Blas. « Vous vous imaginez bien, ajoute le romancier, que ce ne fut pas sans un extrême étonnement. » Nous le comprenons d'autant mieux que nous le partageons.

Et nous retrouvons aussi, selon les besoins de la cause, Fabrice dans un lit d'hôpital; Combados, le mari de doua Héléna, dans un guet-apens dont le sauve juste à point don Gaston de Cogollos; Rafaël avec son fidèle Ambroise, <lans un défilé lugubre des victimes de l'Inquisition; Laure, au théâtre de Tolède, et bien d'autres encore.

Quelquefois, à défaut du personnage lui-même, c'est son nom seulement qui reparaît, et qui mêle au discours le souvenir d'aulrefois. C'est assez pour nous avertir que c'est bien toujours la môme histoire qui continue; les gens que nous entendons sont bien ceux qui figuraient là-bas. Le nom qu'un des personnages laisse tomber en causant, ou bien une allusion rapide à telle histoire, à telle mésaventure de Gil Blas, c'est comme une lueur qui passe et éclaire furtivement le passé. Gil Blas ne peut revoir Séraphine sans se rappeler sa dame de compagnie, Lorença Séphora, la dame au cancer dans le dos, et « l'aventure du soufflet dont elle gratifia Gil Blas pour avoir méj>risé ses feux ». Nous n'avons pas quitté pour toujours l'archevêque de Grenade après que Gil Blas a passé chez le trésorier pour toucher ses 100 ducats d'adieu et de consolation. Il sera encore question de lui. Gil Blas enfermé à Ségovie compose une requête au duc de Lerme « et Tordesillas la met au-dessus des homélies même de l'archevêque de Grenade ». Quand Fabrice lit à Gil Blas sa prose décadente, celui-ci ne la goûte pas, et c'est en lui récitant les paroles mêmes de l'archevêque de Grenade .qu'il lui fait honte de son peu de goût. « Et toi, me répondit-il, tu n'es qu'une bête avec ton style naturel. Allez, poursuivit-il en m'appliquant ces paroles de l'archevêque de Grenade, allez trouver mon trésorier ; qu'il vous compte cent ducats, et que le ciel vous conduise avec cette somme. Adieu, monsieur Gil Blas; je vous souhaite un peu plus de goût. » Quant à l'archevêque lui-même, quand on nous l'a présenté « fait à peu près comme mon oncle le chanoine Gil Pcrez, c'est-à-dire gros et court »,

il a servi par sa ressemblance à nous rappeler une des plus expressives physionomies du début de Gil Blas.

On sait par quelle merveilleuse ruse don Rafaël et sa prétendue cousine Camille avaient soutiré au candide (iil Blas ses écus et troqué sa belle bague contre une bague en faux rubis des îles Philippines. Ah ! la bonne histoire! On en reparlera bien souvent. Nous les retrouverons, Camille, Rafaël : Camille lorsque nous irons, avec Fabrice déguisé en alguazil, réclamer la bague volée et voler deux chandeliers; Rafaël, dans la grotte d'un pieux ermite que la police viendra malencontreusement déranger. Et plus tard, quand le duc de Lerme aura été mis au fait des aventures de son secrétaire, il s'égayera plus d'une fois avec son neveu de l'histoire du rubis. « Santillane va vous porter cet argent; ou bien, si vous voulez, il achètera lui-même les pierreries : car il s'y connaît parfaitement, et surtout en rubis. » Quand Rafaël contant à Gil Blas sa vie depuis qu'ils se sont perdus de vue, lui dit : « Gil Blas, vous savez de quelle manière nous vous dévalisûmes dans un hôtel garni de Valladolid », il n'est pas utile d'insister, Gil Blas avait été payé pour s'en souvenir longtemps. Beaucouj» d'histoires ont ainsi leur écho répété et lointain; chaque fait se prolonge sous le récit, puis émerge à la surface de temps à autre. Le procédé est parfois sans gène, et on est tout étonné, au détour d'un paragraphe où il n'est nullement (question du duc de Lemos, de tomber à l'improviste sur lui par une transition dépouillée d'artifice. « Il y a longtemps que je n'ai parlé du comte de Lemos: venons présentement à ce seigneur. » Il a du moins son utilité. C'est un lien de plus qui sert à consolider l'œuvre; elle s'émietterait.

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