‹ Lasage, remancier, d'après de nouveaux documentsChapitre 66 sur 99 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

En 1692, dans la sopliènie édition dos C (ira cl ères, La Brnyère ajoutait an chapitro fie rHomme celte réflexion qu'on n'a pas assez souvent relevée : « La raison tient de la vérité, elle est une; l'on n'y arrive (|ue par un chemin, et l'on s'en écarte par mille. L'étude de la sagesse a moins d'étendue que celle que l'on ferait des sots et des impertinents. Celui qui n'a vu que des hommes polis ol raisonnables, ou ne connaît pas l'homme, ou ne le connaît qu'à demi; quelque diversité qui se trouve dans les complexions ou dans les mœurs, le commerce du monde et la politesse donnent les mêmes apparences, font (ju'on se ressemble les uns aux autres par des dehors qui plaisent réciproquement, qui semblent communs à Ions, et qui font croire qu'il n'y a rien ailleurs qui ne s'y rapporte, (iclui au contraire qui se jette dans le peuple ou dans la province y fait bientôt, s'il a des yeux, d'étranges découvertes, y voit des choses qui lui sont nouvelles, dont il ne se doutait pas, dont il ne pouvait avoir ie moindre soup- <;on; il avance par des expériences continuelles dans la

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connaissance do riiumanilé; il calcule presque en combien «le manières différentes l'homme peut être insupportable. »

On dirait que Lesage s'est rappelé cette page, quand il conçut son (iil Blas. Chercher la variété ailleurs que dans la peinture des « hommes polis » et dans le « commerce du monde » : au contraire, « se jeter dans le peuple », étudier de près les petites gens, leurs conditions, leurs ha bitudcs;.jiDu&- présenter plu& de fripons que (rhaiioè4«*»-gfe«i&T plus de sots que de^^ens-sensés : c'est ce (ju'on ne s'était pas mcore beaucoup avisé de faire, c'est ce que La Bruyère découvrait et conseillait, c'est ce qu'on commençait de comprendre à la fin du xvn° siècle, (^ette pensée du moraliste est devenue depuis le principe fondamental et vital du roman moderne, qui en est arrivé, dans une certaine école, à fouiller de |»arli pris le laid, l'horrible, les taudis, la fange crapuleuse, les exploits de cour d'assise et la vermine de la misère : les réalistes n'ont fuit que porter à ses dernières conséquences le précepte de La IJruyère.

Lesage en a usé plus discrètement. ToiiS-scs- héros Jie sont pas des forbans. II les pjrcnd dans la classe moyenne, ou au-dessous, mais leur caractère n'a pas toujours la Bassesse do leur condition. Le personnage de Gil Blas est, à c«' point de vue. le meilleur type des créations de Lesage.

Qu'est-il, Gil Blas? un héros? Personne ne pourrait le soutenir et nous négligerons celle liypothèse. Un gretlin, un plat laquais? ou simplement un. honuètc homme comme vous ou moi?

334 ORIGINALITÉ nu ROMAN DE LESAGE.

Les deux avis ont été défendus et par des plumes très autorisées. On a dit de lui pis que pendre; on l'a aussi conl('in|tlé avec des yeux humides de sympatine et de bienveillance. Les uns l'injurient : « Gredin! masque déj»rimé de valet comique! ruffian! » — « Honnête Gil Blas, honne nature, candide garçon ! »~modulerit le? autres.

Cette divergence est déjà un indice. Qu'est-ce qu'un homme dont on peut dire et tant de bien et tant de mal? N'est-ce pas celui dont il y a également du mal et du bien à dire?

On lui a trop largement mesuré l'indulgence, on lui a aussi trop durement jeté les vérités et les sévérités. Au fond, il ne méritait ni cet excès d'honneur ni cette indignité.

Paul do Saint-Victor et Sainte-Beuve représentent ces deux opinions opposées.

Ecoutez Paul de Saint-Victor; à l'entendre, il n'est pire effronté, ni plus digne de la corde : « On a dit de Panurge qu'il semble né des amours d'un jambon et d'une bouteille, tant il est dénué de tendresse humaine; Gil Blas n'est guère plus sensible. Il a l'allure oblique, les instincts pillards, il sent l'office et la valetaille : quand ses vices se sont décrassés, il apprend à doubler la rhétorique de l'escroquerie et de l'impudence, il sait la pratique et la théorie du pillage; voyez-le : voilà qu'il est rompu aux courbettes, « désossé de tous principes », ce n'est qu'un intrigant médiocre, à la fois actif et borné, malléable aux vices, un fils dénaturé, un sans-cœur qui échaude en riant ses malades, un fripon qui prête son

écriture pour confectionner des billets galants, ou son crédit en échange de honteux pots-de-vin. »

Voilà un homme bien étrillé, fustigé de main de maître '.

Qui pourrait croire que de cette même canaille Sainte- Beuve ait pu écrire : « Gil Blas est au fond candide et assez honnête;... c'est un esprit sain et tin;... il n'est pas monté au ton d'un stoïcien ou d'un héros, il est plus dans le ton habituel de tous.... Gil Blas, tout à l'opposé de René, c'est vous, c'est moi, c'est tout le monde -. »

En définitive, qui doit être le plus flatté, tout le monde ou Gil Blas?

Quand on a dressé le bilan de ses qualités morales, on trouve qu'au total, le mal qu'on en peut dire est à peu près racheté par le bien qu'on en doit penser.

■Vgsurément il a de mauvaisjiiomcnts, et par instants il a bien l'air d'avoir toute l'étolTe d'un gradin. Voyez-le .sur le grand chemin, entouré des brigands qui l'ont capturé, détrousser gaiement un brave moine qui ne lui faisait rien, et qui se joue d'ailleurs de sa naïveté en le |)ayant en monnaie de sacristie.

Un carrosse débouche au détour de la route : Gil Blas fait le couj» de feu comme tout le monde sur l'escorte de dona Mencia. Il n'est pas fort honnête, pour obtenir une place dans un testament, de verser au chevet du goutteux Sédillo des larmes de pleureur à gages. Eîlles ne lui vaudront du reste qu'un piètre legs, le Cuisinier parfait et les pièces manuscrites d'un vieux procès. Il n'est pas très

1. M. Larroiimt'l pense comme Sainl-Viclor, Mat-ivaux. p. 356.

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