‹ Lasage, remancier, d'après de nouveaux documentsChapitre 67 sur 99 · dans, du lundi, II, 361 sq · texte numérisé non relu

dans, du lundi, II, 361 sq

386 ORIfiINALITK nr ROMAN I)K LESAflE-

liiimaiii non plus de lire et de s'enivrer tout en échaudant et saignant à blanc des malades inolTcnsifs. C'est fort mal fait, quand il quitte Oviedo après que ses père et mère l'ont accablé de remontrances, et l'ont exhorté à ne jtas prendre le bien d'autrui, de laisser à sa mule la bride sur le cou, pour compter combien de réaux il a volés à son très honoré oncle; de détrousser en son propre domicile un richard juif, sous de fausses soutanes de l'Inquisition; de tratiquer de son crédit à la Cour, de renier ses parents indif>onts, de renier ses anciens et bons amis.

Les commissions étranges dont il consent à se charger ' auprès de la rusée Catalina, pour le compte du prince d'Espagne, ne sont pas faites pour rehausser l'éclat terni de sa dignité.

Il ne rougit pas de récidiver auprès de la belle Lucrèce pour le compte du roi, de prendre une seconde fois le caducée de Mercure et le rôle peu recommandable de pourvoyeur d'amour; il lui a pourtant bien mal réussi à son premier 'essai; et force est bien de reconnaître qu'à sa seconde campagne, ses scrupules lui viennent moins de sa conscience que de sa mémoire, (''est le souvenir de la prison de Ségovie, bien plus que la considération du bien en soi, qui le fait réfléchir; « depuis ma prison, je m'étais accoutumé à regarder les choses dans un point de vue moral. »

Ce n'est pas un martyr du devoir, et bien souvent, dans ses actions honnêtes, l'intérêt entre pour sa petite part.

Il est au service d'un vieux beau dont une certaine Eufrasie « couche en joue la succession ». Eufrasie tâche de gagner le nouveau valet à ses intérêts, et Gil Blas

liésito entre le maître et la maitrcsse, entre le devoir et la trahison. « Je feignis de m'engaprer volontiers à faire tout ce qu'on attendait de moi; et j)Our ne rien dissimuler, je doutai, en m'en retournant au logis, si je contribuerais à tromper mon maître, ou si j'entreprendrais de le détacher de sa maîtresse. Ce dernier parti me paraissait plus honnête que l'autre, et je me sentais plus de penchant ù remplir mon devoir qu'à le trahir. D'ailleurs, Eufrasie ne m'avait rien promis de positif, et cela peut- <^tre était cause qu'elle n'avait pas corrompu ma fidélité. » Ce dernier trait n'est-il pas dune candeur exquise! et si l'on fouillait au fond de bien des actions humaines, n'y trouverait-on j)as souvent ce petit germe rongeur • du devoir? Sans doute, il n'est pas insensible aux chari mes d'une bonne réputation d'honnêteté; il en sait et il en goûte la saveur. « J'aimais l'honneur, et je pensais avec plaisir que je passerais pour le coryphée des domestiques. » Mais, dans ce moment d'exaltation chevaleresque, remuez le fond de sa pensée et il en sort encore, comme des boulTées légères, de vagues espoirs de récompense. Les parents seront enchantés d'une rupture qui sert leurs intérêts. « Je me flattais qu'ils m'en tiendraient compte. »

Oh ! il y a bien à «lire, et sa vie n'est pas celle des saints. Oui, ces reproches sont justes et mérités. Où l'injustice commence, c'est quand on s'obstine à ne regarder ; (laus Gil Blas que ses défauts et ses vices, c'est quand I on ne voit, de parti pris, que verrues, loupes et bosses; ■ c'est quand on refuse aux fautes les circonstances atténuantes, et aux qualités la moindre attention.

El il y a des circonstances atténuantes, et il y a aussi do réelles qualités dans son cas.

Vous le foudroyez d'un regard d'indignation quand il part d'Oviedo au trot de sa mule : « pas un regret à son père, pas une larme pour sa mère! » Eh! je crois bien! Quelle reconnaissance aurait-il pour un père et une mère dont il a à peine eu connaissance? Le père est écuyer, la mère est fcmnie de chambre; ils se sont débarrassés au plus vite de leur fils, et l'ont mis, dès son enfance, chez son oncle Gil Perez le chanoine. Sont-ils eux-mêmes plus tendres qualnd leur lils au départ vient leur faire ses adieux?

« Avant mon départ, j'allai embrasser mon père et ma mère, qui ne m'épargnèrent pas les remontrances. Après qu'ils m'eurent très longtemps harangué, ils me firent présent de leur bénédiction, qui était le seul bien que j'attendais d'eux. » Quel touchant tableau de famille! et n'est-ce pas bien plutôt contre des parents si indifférents et si maussades qu'il faudrait s'indigner? Au reste, le reproche fùt-il fondé, ne serait-il pas en partie racheté par la douleur profonde et sincère que Gil Blas ressenti lorsqu'il perdit son père, sa mère, son oncle. Il leur fit de somptueuses funérailles et il allait jusqu'à s'accuser de « parricide » pour avoir pu prolonger loin d'eux l'exil auquel eux-mêmes l'avaient condamné.

Gil Blas détrousse un moine? est-ce donc pour son bon plaisir et de gaieté de cœur? L'eût-il fait, ailleurs que sous le canon de l'escopette de son capitaine? Là comme à l'attaque du carrosse de doua Mencia, il fallut bien faire de nécessité gredinerie, hurler avec les loups, sous peine

d'avoir la cervelle fracassée. Et, en réalité, le mal fut-il si g^rand? le moine eut quelques médailles de moins et se sauva en riant sous cape; quant au coup de fusil à l'attaque du carrosse, la façon dont il fut tiré, derrière le dos, les yeux fermés, nous rassure sur les dégâts qu'il a dû commettre. Il n'est pas un bien grand coupable : et pouvait-il ne pas l'être, vu les circonstances? Car il faut bien le noter, dans la plupart des cas, si Gil Blas n'agissait pas comme il agit, il ne serait pas seulement un bonnète homme, il serait un héros sublime. S'il eût refusé d'aller détrousser le moine aux médailles et qui! fût tombé sous la balle de Rolando, une pareille vertu eût été de l'héroïsme. En conscience, pour le mal commis, c'eût été de l'héroïsme follement placé. Il courbe l'échiné devant Calderone? Mais il est le premier à rougir de ses « manières rampantes », et il se retire « plein de confusion ». Sans doute encore, il n'est pas fort louable d'accepter les gages et l'hospitalité d'un prétendu beaufrère chez une comédienne : il demeure vrai pourtant (jue les libéralités de Laure furent les présents honnêtes de l'amitié, et non le gain honteux de l'amour (cf. xn, 2); et il est vrai encore que Gil Blas ne se sent pas du tout la conscience nette, et qu'il se dit tout bas avec contrition : « Si je n'étais pas un fripon, il ne s'en fallait guère. »

Quand il va restituer à Samuel Simon 3000 ducats que lui a donnés don Alfonse, et qu'il résiste à la tentation de se les approprier, certes, nous n'allons pas faire honneur à Gil Blas de sa probité. Il serait un pendard s'il eût agi autrement : mais, enlin, il n'a pas agi

I autrement. De mauvaises pensées lui ont traversé le 'cerveau? elles en eussent hanté d'autres. Cliamfort I disait : « Arrête un passant dans la rue et dis-lui : « Je , « vois un crime dans la vie » ; il se retourne, réfléchit, et il en voit deux. »

Il y a mieux à dire pour la défense de Gil Blas. Il ne possède pas seulement des qualités négatives. On n oblig-c pas un ingrat en lui rendant service. N'est-elle pas bien délicate et bien discrète la façon dont il se sacrifie au repos de don Alfonse et de sa femme, en cédant la place à l'irritable Lorença, la duègne qui avait, avec un cancer au dos, une passion malheureuse pour Gil Blas? Est-ce l le fait d'une nature grossière ou vicieuse? Chez Arsénié, où l'on voit « de be es choses », son « heureux naturel » ne Temporte-t-il pas, et ne sait-il pas résister à ces séductions « oii un gredin eût continué à se complaire »? ■ Il n'a rien d'un don Juan ou d'un Lovelace. Quand il songe ' à épouser la fille de son fermier, Antonia, Scipion s'imagine d'abord qu'il en veut seulement faire sa maîtresse; il propose déjà d'arranger les rendez-vous secrets, de tromper la vigilance du père, d'assurer à son maître les plaisirs de l'amour coupable au milieu du désœuvrement

1 de la retraite. Gil Blas n'est-il pas bien digne quand il

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proteste contre une telle morale et refroidit ce zèle mal- ' sain?

1 ^Vaniteux, il ne l'est guère. Quand le duc le fait ano-

blir, il déplie sans orgueil le parchemin royal. Ces lettres de noblesse sont lettres mortes pour sa modestie. Gil Blas rengainant ses titres demeure Breton par son père Lesage, s'il faut en croire ce portrait de la race bre-

loiine : « Indépendance de caractère, fierté du roturier, dédain des parchemins, surtout des titres de noblesse achetés *, tout cela compose ce qu'on peut appeler le fond du citadin des villes bretonnes ^ »

Si nous voulons conclure, lorsque Gil Blas est sur le point d'épouser la fille du seigneur orfèvre Gabriel de Salero, son valet Scipion s'entretient de son maître avec le futur beau père.

« Seigneur Scipion, ajouta-l-il, je vous conjure de me parler sincèrement. Nous avons tous notre faible comme vous savez. Apprenez-moi celui du seigneur de Santillane. Est-il joueur? est-il galant? Quelle est son inclinaison vicieuse? Ne me le cachez pas, je vous en prie. — Vous m'offensez, seigneur Gabriel, en me faisant cette question, repartit l'entrcmelteur. Je suis plus dans vos intérêts que dans ceux de mon maître. S'il avait quelque mauvaise habitude qui fût capable de rendre votre fille malheureuse, est-ce que je vous l'aurais proposé pour gendre? Non parbleu! je suis trop votre serviteur. Mais, entre nous, je ne lui trouve point d'autre défaut que celui de n'en avoir aucun. Il est trop sage pour un jeune homme. ->

C'est peut-être beaucoup dire, et ici Scipion parle en orfèvre à un orfèvre. Gil Blas n'est pas un séraphin, et c'est heureux pour nous. Le plus juste témoignag»' sur le caractère de Gil Blas est donné par Gil Blas lui-même, quand le comte-duc Olivarès le charge du rôle délicat d'enlromoltcur pour Sa Majesté. Le voilà investi d'une

1. L'exemple iJti gran<J-|)ère de Lcsagccondrine mai celle vérilé,voy.p.3.

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