L. Ktibnxk, les Financiers an théàliv
mission de confiance, honorifique et honteuse. Sa fortune en dépend, mais sa conscience se rebelle. Et c'est alors qu'il nous fait cette confidence qui le dépeint tout entier : « Si je n'étais point assez vicieux pour m'en acquitter sans remords, je n'avais pas non plus assez de vertu pour refuser de la remplir, »
Voilà le vrai Gil Blas, caractère faible, oscillant entre l'honnêteté et l'intérêt pour leur céder tour à tour. Sa conscience morale éclaire toujours ses délibérations. Toujours il voit, il sait où est le bien, il l'approuve; mais il lui tourne quelquefois le dos, en gémissant de sa faiblesse. Il n'est ni foncièrement bon, ni foncièrement mauvais. Il est d'une vérité saisissante. Ce n'est ni un héros de tragédie, ni un gredin de mélodrame, c'est un homme. Il a comme nous tous ses moments de vertu, d'abnégation, des poussées d'héroïsme, des bouffées d'honnêteté âpre et austère, et aussi ses petitesses, ses calculs intéressés, ses faiblesses. Et qui ne serait pas prêt à lui dire avec le duc de Lerme : « Va, mon enfant, tu en es quitte à bon marché, je m'étonne que le mauvais exemple ne t'ait pas entièrement perdu? Combien y a-t-il d'honnêtes gens qui deviendraient de grands fripons si la fortune les mettait aux mêmes épreuves! » Le duc a raison, et Lesage en lui prêtant ce langage nous montre son dessein bien arrêté de ne pas ranger Gil Blas parmi les « fripons », puisqu'il nomme à son propos les « honnêtes gens ». Et que faisait donc Gil Blas qui eût de quoi étonner son époque? Était-il si rare de partir du fond de son obscur village et d'arriver au cabinet d'une Excellence? L'époque du Paysan par oenu autorisait les romans de ce genre par des exemples fré-
quents '. Pour Louis XIV, prendre ses acolytes, ses conseils et ses ministres dans le peuple était un principe dont Colbert, dont Tellier, furent les brillants exemples. Le peuple mis en éveil et en goût continua sous la Régence à parvenir, et parvint d'autant mieux qu'il était moins délicat sur la nature des procédés à employer ou des occupations à accepter. La France eut, comme autrefois Rome, son règne des affranchis. La fortune, l'influence, le pouvoir, les hautes charges, la considération même étaient le prix qu'ils mettaient aux malpropretés auxquelles ils avaient consenti pour se tirer de l'ornière. Quand on lit les Mémoires de Gourville; quand on voit la fortune que firent les Dubois, les Alberoni, les frères Paris, des garçons d'auberge, l'histoire la plus invraisemblable est loin d'être celle de Gil Blas. Lesage voyait chez son protecteur de Lyonne, et plus tard à Boulogne chez son fils, un évéque influent et redouté, puissant et fort de ses hautes relations, ami des d'Argenson, des Ponlchartrain : toute la vie de Santillane est plus pure et moins pernicieuse qu'une seule des journées de l'évêque Henriau *, parti des plus noirs bas-fonds pour s'éveiller un matin mitre, crosse et encensé.
L'bumanité ne serait pas flattée et protesterait sans doute si on lui présentait Gil Blas comme son image. La question est de savoir si l'humanité peut être fîère d'ellemême, et si elle offre à l'observateur une telle majorité de belles âmes, qu'elle soit en droit de se méconnaître dans un type de vertu moyenne et d'honnêteté trébu-