Zola, Roman exjxfi-hnenlal
toute cctle écume des villes d'où sont sortis pour une izrande part les romans de notre siècle.
L'ami de Gil Blas? C'est Fabrice, homme de lettres, orateur de café, plumitif d'occasion, littérateur décadent, poète d'hôpital, qui vit dans le débraillement superbe de laT>ohême, un type à la Murger, un précurseur des habitués de la maison Arnoux dans l'Education sentimentale, mais bien plus vivant; tantôt broyant des couleurs chez un peintre, tantôt faisant les écritures chez un administrateur d'hôpital, tantôt griffonnant des phébus à la mode sur un coin de table à l'estaminet, jusqu'au jour où il entre dans ses meubles, habite une chambre dont il fait avec deux cloisons un appartement de quatre pièces; se fait siffler au théâtre, et va finir sur un grabat à l'hospice : véritable enfant sans souci, dédaigneux de la fortune qui lui rend ses dédains, il passe en emportant sur son front le vague rayon du poète méconnu, et sur les lèvres le sourire bienveillant de l'ami dévoué et désintéressé. Gil Blas et Fabrice se font pendant. Ils représentent celui qui est parvenu et cèTïïT qui ne l'est j3as.
A côté de ce couple, il y en a un autre, Scipion et Rafaël, le coquin converti et assagi à côté du gredin sans rémission qui meurt dans l'impénitence finale; encore des déclassés, des types choisis au bas et presque en dessous de la société : Rafaël, un aventurier d'esprit et d'audace, un Crispin (il en recommence tous les exploits), ~ïïn gibier de galères; et c'est sur les galères qu'il arrive en Alger, où il trompe aussitôt le hacha en se faisant porter chaque jour chez la favorite dans un gros rouleau
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(le tapis. Tour à tour musulman, crmile, moine, détrousseur de g-ens naïfs, il s'acoquine avec une aventurière, Camille, qui trafique de ses appas pour entretenir le bien-être du ménage. Il rencontre Ambroise, un habile escroc ; et Ambroise devient aussitôt le Bertrand de ce Robert Macaire. Ce ne fut pas leur plus médiocre tour, celui au bout duquel Gil Hlas laissa son rubis et sa valise aux mains de la nièce du g-ouverneur des îles Philippines. Leur existence est une école d'escroquerie. Quel malheur pour eux <|ue leur fm soit la morale de leur vie, et que Cil Blas les rencontre un jour à Tolède défilant dans un lugubre cortège, ayant sur la tète les terribles carochas de l'Inquisition !
Que ne faisaient-ils comme Scipion qui sut, lui, faire à temps une fin ! mais quels débuts avaient précédé la conversion de ce révolté qui avait dit, bien avant Figaro : (' Je serais le fils d'un grand de première classe si cela eût dépendu de moi; mais on ne choisit pas son père. » Il y paraît à l'éducation qu'il reçut chez ses parents. La mère était sorcière et faisait voir le diable, qui était le père, Torribio, déguisé. Mais un jour un mauvais plaisant passa son épée au travers du diahle, et Torribio en mourut. Sfipion vagabonda, souvent battu, toujours aux aguets pour découvrir quelque chose à voler, humant l'odeur des rôts aux soupiraux des cuisines, embrigadé dans les marmitons de l'archevêque de Tolède, admis à l'honneur de jouer le roi Léon devant Son Excellence, et s'csquivant avant la fin de la pièce en emportant les dépouilles royales de son rôle, qu'il vend à un fripier. Lssage le place alors chez un marchand de drap, oii il
oublie qu'il a déjà placé Fabrice : mais il développe, en 1735, l'histoire qu'il avait indiquée seulement en 4715. Scipion aide le lils Velasquez à duper son père, jusqu'au jour oii le jeune homme, l'esprit un peu troublé, médita d'empoisonner l'auteur de ses jours. Dans la vallée sauvapfe 011 le père découvre sa poitrine devant son fils en lui disant : « Frappe! » Scipion trouva pour ainsi dire son chemin de Damas. Il commence à se ranp^er; il sc. marie. Mais un soir il trouve sa femme causant avec un homme. Il lue plus d'à moitié le galant, et abandonne Béatrix, Il eut tort, car il s'était trompé. Béatrix n'était que messagère entre Fernand de Leyva et Julie. Florian reprendra plus tard ce petit drame, et en fera son Bon Ménat/e. Enfin après avoir enfilé quelque temps en guirlandes de fil de fer les pensées des auteurs hébreux et grecs pour le compte d'un vieux savant *, il entre au service de Gil Blas, dont il devint l'ami, le second, le conseil et le consolateur. Ce fut une régénération : il en avait grand besoin.
Ainsi sont-ils tous, les héros de ce roman ; auprès d'eux Gil Blas est la crème des honnêtes gens. Nous avons vu Rafaèl. Il y a mieux encore dans ce genre. Il faut reconnaître une nuance entre du[)cr les gens par fourberie et les tuer à coups d'escopette. C'est tout juste la nuance qui distingue Hafacl de Rolando, le terrible Rolando * avec son nez de perroquet et sa longue rapière, hardi forban qui loge
1. Il fait songer, ce vieux savant, à Giraido Giraldi dont Vigneiil de Marville conte «m'il mettait ses notes dans ses chaussons et qu'il criait : « Davc, a|i|)orle-moi le cliausson de la tempérance, le chausson de la justice et le chausson de Platon. »