Voy., p. 3ti7, l'original de ce personnage à Sarzeau
les siens comme des fauves dans une caverne au fond des bois, — repaire sinistre, vrillé, lu^ruhre, oiî les orgies se fonl à côté du cimeliiire souterrain qui attend l'un après l'autre les convives. Les embuscades et le pillage sont les parties sanglantes où excelle le capitaine, qui a parfois ses beaux moments, malfrré leur horreur, à le voir si crâne, le feutre sur les yeux, le fourreau battant ses bottes évasées, la taille serrée dans la large ceinture en peau de buffle, garnie de pistolets, caracolant sur sa bête et menant ses hommes au feu. En guerre ouverte avec la société, il défie et dépiste la police. Elle ne l'eût peut-être jamais surpris , si le hasard n'eût fait découvrir sa retraite à un paysan qui, rééditant le stratagème récemment prêté par Perrault à son Petit Poucet, écorcha les arbres pour montrer la piste aux alguazils.
Reposons-nous de ce portrait hirsute et farouche par quelque jolie et piquante physionomie féminine : et précisément voici la délicieuse et perverse Laure. Ce n'est pas encore elle qui nous fera sortir du monde des escrocs et des irréguliers où nous maintient Lesage. Quand Gil Blas la vit pour la première fois, c'était à un coin de rue, devant une petite maison borgne tenue par une vieille qui se chargeait de prêter un local commode et discret aux femmes empêchées par des dehors de vertu. Laure, parée des robes d'Arsénié, sa maîtresse, séduisit Gil Blas, paré, lui aussi, des habits de son maître. Elle avait l'aplomb qu'il faut pour faire son chemin. Enfermée à l'hôpital par un corrégidor dont elle a dévoyé le fils, elle se fait enlever par l'économe, vieux mais riche. Au théâtre de Séville, où ses succès lui valent les plus
flatteuses avances, rarement femme sut mettre autant de discernement dans le choix de ses amants, dont elle sut toujours priser la fortune plus que la jeunesse. L'hospitalité qu'elle fit offrir chez elle par son protecteur du moment à son prétendu frère Gil Blas est bien Tune des plus divertissantes et des plus effrontées roueries que jamais fdle d'Eve inventa. Par un contraste étrange, Lesage a placé auprès de celte perverse créature une jeune personne idéale, sa fille Lucrèce, qui embellit ses talents rares d'artiste par une honnêteté irréprochable. Elle réunit tous les charmes qui attirent les galants, et toute l'austère retenue qui les repousse. Sa mère, pour assurer son avenir, la jeta dans les bras d'un prince : Lucrèce désolée alla expier sa faute au couvent. Exemple rare, oii l'on ne sait trop ce qu'il faut admirer, ou l'honnêteté de Lesage qui tient à rehausser la morale de son livre, ou sa malice à nous présenter un cas dont l'invraisemblance déshonorait les comédiens à l'égal du récit de leurs débauches. Quant cà Laiy'e, elle finit aussi au couvent, et ce fut une jolie recrue. Ses galanteries multiples et panachées, ses excursions en robes de marquise chez la vieille qui lui fournissait des galants en font une fiefTée coquine. Mais elle est immorale avec tant d'aisance, de grùce et de gaieté qu'on a peine à lui en tenir rigueur. Sa figure chiffonnée et rieuse, son esprit alerte, vif, plein d'à-propos, ses inventions rapides, sa passion intermittente pour son ami Gil Blas, lui donnent une physionomie délicieusement perverse. Les immoralités les plus révoltantes perdent leur hideur sur ces jolies lèvres. Elle sait donner de la candeur au vice, et quand
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elle «lit à (iil Blas : <( Tu seras mon mari! mais il faut m'enrichir au]»aravant... Je veux avoir encore trois ou 4|ualre galanteries pour te mettre à ton aise »; elle parle avec tant de bonne foi et d'amour, qu'on est plus tenté de la plaindre que de la Idàmer.
Quand on a tiré à part et g-roupé au premier plan les figures qui se détachent avec un relief plus net autour de Gil Blas, derrière elles s'étage la foule des personnages moins en vue, qui se perd dans le lointain jiis- <|u'aux toiles de fond, où s'estompent dans un frottis vague les dernières silhouettes. Il y a de tout dans cette foule remuante et bigarrée ; tous les ordres de la société s'y sont fait représenter, rois, princes, ministres, seigneurs, clergé, grandes dames et soubrettes, gens d'argent et gens de lettres, artistes, toutes les professions libérales, bourgeois, militaires, sorciers, petites gens, valets, voleurs, aventuriers vulgaires, filles et viveurs : c'est un monde plein de vie, de mouvement, de variété etTle vérité. Que nous voilà loin des parfaits modèles de Polexandrc ou du Grand Cyre !
Messieurs, le Roi ! 11 y a deux rois dans Gil Blas. Les deux premiers livres se passent sous le règne de Philippe III, qui mourut on 1021. Dans les livres XI et XII, nous sommes sous son successeur Philippe IV.
Le roi lui-même, on l'aperçoit rarement. Gil Blas nous dit bien qu'il a passé trois semaines à guetter dans l'antichambre un regard de Sa Majesté ; il est même entré dans son cabinet, il lui a parlé, mais cette vision est si rapide que cette image royale n'a fait aucune impression sur lui. Lesage n'a pas dû souvent voir
Louis XIV à Versailles. La liaute société lui échappe. Marmontel regrettait' chez Lesage « une étude plus savante des mœurs et une connaissance plus familière et plus intime d'une certaine classe de la société que Gil Blas n'avait pas assez observée ou qu'il ne voyait que de loin. »
Voisenon le dit aussi : « Le Diable boiteux aurait été un ouvraiio charmant si l'auteur y eût peint les aventures du grand monde *. » Voisenon peut-être y aurait trouvé son agrément, mais comme nous y aurions perdu si Lesage eût reculé devant cette nouveauté de nous peindre do préférence la petite bourgeoisie, le peuple, et si, suivant l'ornière frayée, il se fût contenté de nous recommencer les éternelles histoires de princes charmants et de princesses accomplies.
Au reste, voulez-vous des seigneurs? il y en a dans OU nias. Quelle brillante assemblée de ce côté ! que de feutres à [dûmes, de rapières retroussant les tuniques doublées de satin, de pourpoints à larges broderies d'or, de souliers fi boucles d'argent, de larges cols à dentelles de Madrid : c'est le C(Mé des grands seigneurs. On les rencontre le jour dans les antichambres du roi, le soir dans les loges du théâtre du prince, la nuit chez les actrices. Admirez-les : voici don Mathias, qui fait fabriquer par ses secrétaires de faux i»oulcts d'amour pour les exhiber devant le monde, manie fâcheuse qui lui coûta la vie. Un cavalier prit la défense d'une dame que ces faux billets dilTauiaicnl. Voici Gonzale Pacheco, un grand