‹ Lasage, remancier, d'après de nouveaux documentsChapitre 72 sur 99 · Essai sur les romans · texte numérisé non relu

Essai sur les romans

'2. Anecdotes lltli'raires.

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corps si sec qu'en le voyant à nu on aurait (ui ajij)r«'U(lr(' Tostéologie. (Vêlait un vieux heau; il se faisait (Jupriet plumer par celle fourbe d'Euphrasie. Que de pelilsmaitres, qui font vivre les usuriers, el confient à leurs intendants le soin de dissiper ce que leur (i«''l>aurln' leur a laissé de biens!

Vous apercevez ce grand seig^neur? il s'est marié eu secret contre le gré « d'un père dur », el il a exposé sur les marches d'un escalier l'enfîml né de son union. Cet autre a placé toute son alTeclion sur un singe, et sa maison est livrée au pillage d'intendants el <le valets pendards.

('elui-ci est un cavalier mystérieux qui vit àrécarl, dont son valet même ne sait ni le nom ni les habitudes, el que la police vient déranger chez lui, pour lui demander compte de l'emploi de ses journées.

I Et derrière ces brillants cavaliers, grouille toul un 'monde de valets qui prennent le soir, pour aller en bonnes fortunes, les habits et le nom de leurs maîtres.

Cet autre groupe, c'est le clergé, qui a des représentants de tous ordres. Vous apercevez dans un coin ce bon chanoine, l'oncle de Gil Blas, un petit homme haut de trois pieds et demi, la tète enfoncée dans les épaules, mangeant bien, buvant sec, étudiant l'alphabet pour l'ajtprendre à son neveu.

Yovez cet autre, ce vieux podagre enfoncé dans un fauteuil, un oreiller sous la tète, des coussins sous h's bras et les jambes appuyées sur un gros carreau plein de duvet. La dame Jacinte, une personne déjà parvenue à l'âge de discrétion, mais fraîche encore de teint, ayant

à la ceinliiie un trousseau de clés et un chapelet à gros ^a-ains, lui tient une coupe d'argent large et profonde pour le faire boire, aidée d'une petite fille de dix ans «ju'elle fait passer pour sa nièce en dépit de la médisance.

Au centre du groupe s'épanouit l'épaisse figure de l'archevêque appuyé sur deux écuyers, chauve, cagneux-, apo|dectique, fort suffisant et fort content de lui-même, tout prêt à refaire avec Gil Blas la scène de Maître Jacques puni de sa franchise par Harpagon.

Là-bas, tout au fond, c'est la foule du commun, les petites gens, les domestiques, aubergistes, alguazils, muletiers, fripiers, barbiers ambulants, et chacun a son altitude , sa physionomie à lui, depuis l'instituteur Godinez sous la férule duquel les disciples disputent en conscience sur les universaux et sur les degrés métaphysi<jues,ou le muletier intempérant qui s'attaque à la vertu de ses voyageuses, jusqu'au mendiant qui sollicite l'aumône entre son chapeau renversé sur son rosaire à gros grains et son escopette appuyée sur deux bâtons croisés. Écoutez le boniment de celui-ci, qui arrive suivi de deux garçons portant chacun un gros paquet de serge verte, ('/est le modèle des fri[)iers, si celui-là est un fripier modèle qui sait amener un client à payer trois fois ce <|ue vaut un habit. H trouve pourtant ses égaux dans l'estimable corporation des aubergistes : ils ont le coup d'u'il rnpide et sur, le sourire aux lèvres devant 4i5S bourses bien garnies, la mine féroce devant les mauvaises souquenilles où ne tintent pas les écus.

Ces petites gens, (iil Blas leur lient de près. Il soit <lo Icnr'i rangs, il a souvent occasion de se raj>p<'l«»r son

humble origine, son pore écuyer, sa mère femme de chambre. C'est un tableau navrant que celui de leur fin. Le jrrabat au chevet duquel Gil Blas assiste aux derniers moments de son père devient plus minable encore et plus sordide à l'arrivée de ce fils brillant, grand seigneur, agent ministériel ; et quand passent par les rues les somptueuses funérailles du pauvre écuyer, nous entendons les trop justes quolibets de la foule : « Ce ministre fait à la hâte a de Targent pour enterrer son père ; il n'en avait pas pour le nourrir. » Quelle vérité profonde dans tout cet épisode, et quelle leçon pour « les hommes du commun, lesquels après s'ôtre enrichis hors de leur pays y veulent retourner pour faire les gens d'importance. »

Il y a bien encore de-ci de-là quelques petits personnages dont l'esquisse est assez piquante : les cuisiniers, qui portent le matin à leurs nymphes les plus friands morceaux achetés pour le bourgeois crédule.

Garde à vous ! Voici les alguazils ! Malheureusement pour l'honorabilité de notre héros, il a, surtout dans les débuts, un peu trop souvent alTaire à eux. Ajoutons h sa décharge que la justice s'égare la plupart du temps sur son compte, et que ses prisons en font un martyr plus qu'un criminel. Est-ce sa faute à lui, si les voleurs qui l'ont enrôlé lui ont mis sur les é[)aules la dépouille d'un gentilhomme récemment dévalisé, et si la police, trompée par les apparences, le prend pour le dévaliseur? Quand pareille aventure arrivait à don César de Bazan dans Ruij Blas, les soupçons étaient au moins justifiés. Ici, ce nous est une occasion de faire connaissance avec ces messieurs, et, de vrai, ils n'y gagnent pas. Anciens ban-

(lits pour la pluparl, ils ont peine à dépouiller le vieil homme. Il serait malaisé de décider qui est le plus à redouter d'un voleur, d'un corrégidor ou d'un alg-uazil : des mains des uns et des autres, le captif sort toujours allégé et les braies nettes.

Voilà esquissé le monde à travers lequel nous promène Gil Blas : ce n'est pas le beau monde, mais jamais Lesage n'outrepasse les vraisemblances, il est toujours vrai, vivant et, comme on dit, nature. Le mérite n'est pas mince, et il était alors tout neuf. Ce ne sont plus les extravagances, les dévergondages ou les sornettes des déguenillés de Scarron ou des imbéciles de Furetière. C'est l'aurore du roman d'étude sociale.

Ajoutons maintenant, pour terminer, que tous les personnages du GH Blas ne sont pas nécessairement vils et méprisables. Il y a d'honnèles gens. Par le défilé qui précètle, on voit^^ue Gil Blas lui-même est d'une moralité bien supérieure à celle de son entourage. A ceux qui l'ont appelé « ruffian » ou « masque déprimé de valet »., nous demandons quelles épitbèles ils réserveront pour les Rafaël ou les Rolando. Mais il y a, au demeurant, toute une famille qui a notre sympathie, celle des Leyva. Son histoire est très compliquée; Lesage a laborieusement opéré la soudure avec celle de Gil Blas; leur entrée en scène est pénible et fait souffrir la composition de l'œuvre: mais une fois la connaissance faite, il s'établit entre les protecteurs et le protégé un commerce de bons offices, d'amabilités réciproques d'une délicatesse, d'une bonhomie, d'une sincérité et d'une gn\ce exquises. Le roman et Gil Blas lui-même se purifient au contact de ces

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braves cœurs. Ces grands seigneurs, libres des préjugés de la naissance, savent nuancer leurs bienfaits d'un lad et d'une réserve égale à leur générosité. Ils forcent la sympathie, et on se félicite de voir Gil Blas venir oublier chez eux la perversité des hommes.

Nous avons voulu présenter un tableau d'onsembI<> des personnages qui ligurent ou agissent dans GU Blas. Ils sont singulièrement vivants, expressifs, vrais. C'est déjà la façon de nos romanciers modernes : Lesage les annonce, et leur montre le chemin. Nos observateurs d'aujourd'hui peuvent et doivent se réclamer de lui.

Il a fait école, et en France, et à Tétranger.

Si nous n'étions retenu par les dimensions déjà excessives de cette élude, nous eussions aime à convoquer ici devant Gil Blas toute sa postérité : ce serait faire l'histoire de tous les jiarvenus à travers les littératures *.

L'Angleterre particulièrement accepta et imita cette ftiç,on de conduire son héros et de conter familièrement ses aventures. Le genre convenait aux habitudes d'un pays (jui se moquait, au xvn" siècle, de nos romans métaphysiques en les parodiant, et qui avait applaudi à riiumour de Nash el de Ilead -. A quelques coups de poing près, à la différence des mœurs plus brutales de l'autre côté de la Manche, à pari quelques yeux pochés et quelques nez écrasés, à part les descriptions plus minutieuses chez les Anglais, qui ne nous font grâce ni d'un éternuemenl ni

1'. M. Larroiimel fait une revue de ce genre dans son Maiiraur, à pfopos du Paysan parvenu, 352-361.

2. Voy. Taine, LUt. angl., et Ju.sseram), les Grandes Écoles des romanciers anglais au xviii" siècle, ouvrage excellent, plein de goût et de savoir.

(Vun [luil (le. harlx', cesl bien l'inspii-ation de GH Bhis qui se eoiilinue par son traducteur et imitateur Smolctl, par Kielding, dont le ïoin Jones, ou le Joseph Andrews, entre deux horions et deux rosbifs, ont les allures de notre <aballero, traversant des épreuves terribles pour leur vertu, y succombant parfois, recevant comme Tom Jones, de lady Bellaston, les libéralités honteuses de l'amour, gardant au fond de leur ivrognerie une philosophie douce et une résignation facile, et sortant après tout à peu près indemnes des orages de leur existence. Il faut encore signaler l'imitation de (iil Blas de Tbomas Ilolcroft ; Thompson s'est contenté d'en imiter un chapitre qui est une nouvelle : le Mariage de vengeance y tandis que le (rtl Jila^ anglais contait les amours de Hugues de ïrévor, et que llope faisait une façon de Gil Blas oriental dans son Anastase.

L'Allemagne aussi suivit la route ouverte, et eut son Mil Blas allemand, /^/en'é? Claus de 67aMs/y«c/j, par le baron «le Knieilgge. Ce Claus est un garçon parti de très bas; une grande dame se charge de son éducation; il devient successivement domesti(|ue, médecin, auteur, comédien; il épouse une femme douce et riche, voyage, se fait applaudir comme musicien, est remarqué, élevé au rang de secrétaire d'un prince, puis de directeur des finances, anobli, décoré, disgracié, exilé pour avoir laissé paraître que le prince joue faux de la llùte, et finit comme Gil Blas par se retirer à liichelal.

Après le CUius, ce fut un Xouveau (iil Jilas alleaiandy par llertzberg, traduit en français par Nirel : c'est un garçon de ferme qui s'élève peu à peu, fait un beau

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mariag-e, est trompé par sa femme Nérine, la quille, voyage, la retrouve el lui pardonne. Ces imitations n'ont eu que ce qu'elles méritaient, et elles ne méritaient qu'une fortune modeste.

Il n'est pas jusqu'en Russie où Gil lila?, n'ait pénétré : il y a inspiré le roman de liulgarine, traduit en français par Ferry de Pigny.

Mais c'est surtout en France que lui a été réservé la gloire de se survivre dans de nombreux héritiers.

En même temps que le dernier volume de Gil Blas, paraissait (e Paysan parvenu de Marivaux. S'ils ne sont pas tous deux paysans, ils sont tous deux parvenus, et il y a bien des analogies entre leurs destinées. Le dernier historien de Marivaux les a comparés * pour écraser Gil Blas sous le piédestal de Jacob. Nous aurions trop l'air de prêcher pour notre saint en tentant une argumentation différente, en reprochant à ce paysan ses airs maniérés, alors qu'il ne sait pas écrire et qu'il marivaude avec la soubrette de sa comtesse, au début ; en blâmant sa conduite avec Geneviève, comme trop peu conforme aux coutumes de l'honneur et de la bonne compagnie. Nous le pourrions reprendre sur son esprit avec Catherine à la cuisine, où on les croirait en train de jouer le Jeu de l'Amour : « Mes gages courent. » — « Courent-ils en bon nombre? » Nous remarquerions chez Jacob des allures de don Juan ambitieux, des façons de nouer savamment des intrigues, d'arriver par les femmes, de faire de la galanterie un marchepied pour se hausser à une

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