‹ Lasage, remancier, d'après de nouveaux documentsChapitre 85 sur 99 · I. G. //., m. XI, nia · texte numérisé non relu

I. G. //., m. XI, nia

OU à ôter'. Les actrices sont tenues dans un discrédit que leur vaut leur immoralité, et le mépris qu'on fait d'elles paye chèrement leurs bonnes fortunes. Lucinde eut longtemps sur le cœur l'affront qu'elle essuya un jour dans un concert, oii se trouvaient son amant, le duc de Médina Celi et sa femme ^

Ln peu plus tard, Lucinde eut une nouvelle occasion de constater quelle médiocre estime les comédiennes pouvaient attendre du public. Son amant était un Allemand au service du duc d'Ossone. Quand elle l'eut ruiné, elle le chassa. « Il voulut me faire des reproches : je lui ris au nez. Il se mit en colère et me donna un soufflet en franc Allemand. Je poussai un grand cri : j'interrompis l'action. Je parus sur le théâtre, et m'adressant au duc d'Ossone, qui ce jour-là était à la comédie avec la duchesse sa femme, je lui demandai justice des manières germaniques de son gentilhomme. Le duc ordonna de continuer la comédie et dit qu'il entendrait les parties quand on aurait achevé la pièce. D'abord qu'elle fut finie, je me représentai fort émue devant le duc, et j'exposai vivement mes griefs. Pour l'Allemand il n'employa que deux mots pour sa défense ; il dit qu'au lieu de se repentir de ce qu'il avait fait il était homme à recommencer. Parties ouïes, le duc d'Ossone dit au Germain : — Brutandorf, je vous chasse de chez moi et vous défends de paraître à mes yeux, non pour avoir donné un soufflet

1. Zaïre est de 1732, et Lesage écrit en 1"15. Mais dix-sept ans changent peu les mœurs, au théâtre comme ailleurs, et Lesage tient déjà le même langage que dans la dernière partie de Gil Blas en 1735.

à une comédieime, mais pour avoir manqué de respect à votre maître et à votre maîtresse, et avoir osé troubler le spectacle en leur présence.

« Ce jugement me demeura sur le cœur. Je conçus un dépit mortel de ce qu'on ne chassait pas l'Allemand pour m'avoir insultée. Je m'imaginais qu'une pareille offense faite à une comédienne devait être aussi sévèrement punie qu'un crime de lèse-majesté. »

Lesage les connaît ; il fait leurs portraits en homme qui arrive du foyer des artistes. Asseyons-nous à la table de Segiar, en compagnie du Polonais Pompeyo de Castro et de ces jeunes seigneurs qui reviennent du Théâtre du Prince, entendez celui des Comédiens du Roi. Ils ont vu jouer la Reine de Carthage, et la conversation roule sur le poème qu'ils viennent d'entendre '.

On cause des acteurs, surtout des actrices qui se sont souvent attablées chez leurs amis dans celte salle à manger. Nous n'y étions pas, mais nous les reconnaissons à mesure que parle Pompeyo.

Voici la gracieuse Dosmares, la nièce de la Champmeslé :

« Je suis enchanté de l'actrice qui a fait la suivante dans les intermèdes. Le beau naturel! avec quelle grâce

1. Pompeyo et ses amis sont allés au théâtre avant 1113. 11 n'y a pas à celte date de Didon ni de reine de Carthage an répertoire des Comédiens du Roi. C'est un titre imaginaire. Depuis les dilTérentes Didon des Jodelle, La Grange, Hardy, Scudèry et Bois-Robert, la reine de Carthage n'avait figuré au théâtre qu'en 1C03 à l'Opéra, avec les paroles de Mme de Xaintonge et la musique de Desmarets. Il y a bien eu dans le premier tiers du siècle des Didon célèbres, la fameuse Didon abandonnée de Métastase à Naples en l"2i, la Didon estimée de Le Franc de Pompignnn en 1"34 : mais elles sont postérieures à l'entretien de Pompeyo.

elle occupe la scène! A-l-elle quelque bon mot à débiter, elle l'assaisonne d'un souris malin et plein do charmes qui lui donne un nouveau prix. On pourrait lui reprocher qu'elle se livre quelquefois un peu trop à son feu et passe les bornes d'une honnête hardiesse, mais il ne faut pas être si sévère. Je voudrais seulement qu'elle se corrigeât d'une mauvaise habitude. Souvent au milieu d'une scène, dans un endroit sérieux, elle interrompt tout à coup l'action pour céder à une folle envie de rire qui lui prend. Vous me direz que le parterre l'applaudit dans ces moments mêmes : cela est heureux. » (III, 6.) C'est bien là «on portrait, sa figure rieuse et enjouée, son sourire malin qui la faisaient plus apte peut-être aux rôles de soubrette dans la comédie qu'aux rôles tragiques. Son talent souple lui permettait pourtant de succéder avec éclat et à la Champmeslé dans Iphigénie et à la Beauval dans la Lisette du Légataire ou la Nérine du Curieux impertinent. La g-râce était son apanage, et il suffirait pour justifier l'admiration de Pompeyo de se rappeler le succès que lui valut on 1703 la reprise de Psyché, un rôle bien fait pour elle. C'est bien d'elle aussi, ces folles envies de rire sur la scène. Elle était très gaie. En 1712, la mode des bilboquets ayant succédé à celle des pantins, Mlle Desmares, dans r Amour vengé de Lafond, ne manqua pas de jouer au bilboquet sur la scène.

Après les actrices, au tour des hommes.

« Et que pensez-vous des hommes? interrompit le marquis : vous devez tirer sur eux à cartouches, puisque vous n'épargnez pas les femmes. — Non, dit don Pompeyo; j'ai trouvé quelques jeunes acteurs qui promettent, et je suis

surtout assez content de ce gros comédien qui a joué le rôle du premier ministre de Didon. Il récite très naturellemejit, et c'est ainsi qu'on déclame en Pologne. »

Ce gros comédien, c'est Lefranc, sieur de Ponteuil ', au témoignage même de Lefèvre, collaborateur du Mercure de France evi 1715. Le dernier mot de Pompeyo, « c'est ainsi qu'on déclame en Pologne », est d'ailleurs un trait (id hominem; Ponteuil avait longtemps fait partie d'une troupe qui jouait en Pologne, où il se maria. Quant k l'éloge qu'on lui fait de son récit naturel, il est juste et mérité. Ponteuil était de l'école de Floridor et de Baron, l'école du débit naturel, opposée à celle de Mlle Duclos, l'école de la déclamation chantante, dont étaient la Desmares et Beaubourg.

Aussi bien, c'est de Beaubourg qu'il s'agit ensuite à la table de Ségiar : un acteur fort original, qui a des tons particuliers et souvent bien aigus; il précipite les paroles qui renferment le sentiment et appuie sur les autres; il fait même des éclats sur des conjonctions. On l'applaudit beaucoup. « Cela ne prouve rien », repartit don Pompeyo, qui leur conte alors la fable de Phèdre, le Paysan et le Cochon.

C'est bien là Beaubourg : on l'applaudissait fort, parce qu'il criait fort; quant à son intelligence du texte ou des situations, elle était bornée. On sait comment dans Horace il fit preuve de plus de politesse que de présence d'esprit. Mlle Duclos, qui jouait Camille, fait un faux pas et tombe en fuyant devant le glaive de son frère. Baron,

1. Il y a un autre Ponteuil qui débute en l"t. Ils n'ont de commun (juc le nom.

son prédécesseur, mettant à profit l'incident, eût saisi l'occasion de la poignarder dans sa chute même. Beaubourg s'arrête, ôte son chapeau, présente fort civilement la main à la Duclos, qui se relève, et la suit pour aller la poignarder froidement dans la coulisse.

Et puisqu'il est question de Baron, il vient fort à propos, car il est furieusement question de lui dans les romans de Lesage. Autant ce dernier fut en bons termes avec la dame Baron, sœur de l'acteur, patronne d'un des grands Jeux de la Foire, autant il déteste le frère.

Aussi s'est-il acharné sur lui. Baron, comme Trissotin, ne saurait se plaindre qu'on ne lui ait jamais fait l'honneur de redoubler. Le Diable boiteux l'avait déjà frappé de sa béquille, avant que nous l'eussions rencontré dans le salon d'Arsénié.

Les atteintes de Lesage portent droit et juste. Au nom près, Baron se trouve exposé tout vif dans cette galerie de grotesques, et la caricature est frappante de ressemblance. Les traits de caractère, les manies, les travers, l'orgueil emphatique , et, malgré tout, un beau et réel talent, tout y est noté, reproduit, c'est l'homme même. Galant et aimable. Baron mettait une grande coquetterie à cacher son âge. Profitant des désordres qui s'étaient produits dans les registres des paroisses, il s'était rajeuni de trois ans. Voilà une petite supercherie dont la soubrette Laure ne manque pas de réjouir Gil Blas : « Il est plus vieux que Saturne, cependant comme au temps de sa naissance ses parents ont négligé de faire écrire son nom sur les registres de sa paroisse, il profite de leur négligence et se dit plus jeune qu'il n'est de vingt bonnes

années pour le moins. » Si les causes et le chiffre y sont rapportés à peu près, le fait y est. En voici un autre. Comment méconnaître dans ce personnage qui parle « en appuyant sur toutes les syllabes et en prononçant ses paroles d'un ton emphatique » l'acteur qui, par son débit lent et posé, faisait toujours durer le spectacle une demiheure de plus qu'à l'ordinaire. Baron avait quitté le théâtre en 1691. Quand vinrent l'âge et les rides, il voulut se donner encore l'illusion de la jeunesse, au moins le soir. Il remonta sur les planches à soixante-sept ans, non pour y jouer les vieux barbons, mais les jeunes premiers. Il persévéra dans ce rôle malgré les avertissements ou les épigrammes du public, malgré les mésaventures même que lui coûtait sa hardiesse. En 1721, âgé de soixantehuit ans, il jouait le rôle du petit Misael dans les Macchabées de La Motte, et l'on chantait :

Le vieux Baron, pour l'honneur d'Israël, Fait le rôle enfantin du jeune Misaël, Et pour rendre la scène exacte Il se fait raser à chaque acte.

Dans le Cid il jouait Rodrigue et l'on riait au vers :

Je suis jeune, il est vrai.

Laure est donc bien renseignée quand elle dit à Gil Blas : « Premièrement, c'est un homme qui a été comédien. II a quitté le théâtre par fantaisie, et s'en est depuis repenti par raison. »

Lcsage en fait un vert galant, aimable, coquet et pimpant. Il franchit la porte du salon d'Arsénié, et il a tout l'air d'un senor cavallero des plus lestes. Il a les cheveux

galamment noués, « le chapeau relové d'un bouquet de plumes feuille-morte, un haut-de-chausse bien étroit, et l'on voit par les ouvertures de son pourpoint une chemise fine avec une fort belle dentelle ». Il a des bonnes fortunes et de celles dont on peut être fier. Conte-t-on devant lui l'histoire de Césarius qui achète des rubans et se les fait rapporter à l'assemblée par un petit page comme de la part d'une comtesse : « Quelle friponnerie! s'écrie-t-il en souriant d'un air fat et vain. De mon temps on était de meilleure foi, nous ne songions point à composer de pareilles fables. Il est vrai que les femmes de qualité nous en épargnaient l'invention; elles faisaient ellesmêmes les emplettes, elles avaient cette fantaisie-là. » Et il est probable que nous en saurions ici bien long, s'il ne fallait pas, comme ditRicardo, « taire ces sortes d'aventures, surtout quand des personnes d'un certain rang y sont intéressées. »

Chacun de ces traits convient précisément à Baron. Il était joli garçon; son portrait par de Troy est celui d'un bel homme, la figure ovale et régulière, le regard intelligent et fier, la taille bien prise, le maintien majestueux, qu'il garde encore, sur ses vieux jours, dans le portrait peint par Largillière, conservé au foyer des artistes de la Comédie-Française. La Bruyère, qui a malmené Baron, confesse pourtant qu' « il a bonne grâce et les jambes bien tournées ». Le Mercure va plus loin et déclare en 1729, dans son éloge funèbre, que « la nature semblait s'être épuisée en le formant ». Il vivait dans un milieu de galanterie propre à l'éclosion et à l'usage de tant de charmes. Sa mère était d'une beauté remarquable. Quand elle

entrait dans la toilette d'Anne d'Autriche, les dames de la reine se retiraient pour n'affronter point une comparaison dangereuse entre leurs charmes et les siens. Mme Baron n'avait garde de laisser dormir un si beau capital. Elle eut des amants et s'en trouva môme fort mal. L'un deux, le dernier, l'abandonna d'abord, puis feignant un retour, la vint trouver un soir au théâtre, et lui demanda sa clef. La crédule créature la lui rendit avec joie. Grande fut sa déception quand, après la représentation, elle rentra chez elle : le perfide avait dégarni l'appartement et les écrins de tous les objets précieux qu'ils renfermaient, et s'était enfui. La pauvre femme, abandonnée et de plus volée, ne revint pas de son saisissement. Elle en mourut. Lesage se rappelle cette histoire plus tard. Il en fait une des aventures de Laure abandonnée par son protecteur.

Baron ne dégénéra point. A peine paraît-il chez Molière, qu'il fait la conquête de Mlle Duparc. Plus tard, le Pamphlet de Francfort accuse le jeune débutant de récompenser son bienfaiteur en séduisant sa femme : pure calomnie, assurément, mais on ne prête qu'aux riches. Quand Alonso de la Ventoleria, chez Arsénié, rappelle avec orgueil ses succès auprès des dames de qualité, on peut le'croire sur parole : il dit vrai. La discrétion des contemporains et de Baron lui-même sur ses bonnes fortunes constate d'une façon suffisamment nette qu'il les plaçait en haut lieu, auprès de dames dont la situation imposait le silence. Ricardo le savait bien.

Il n'eût pas fait bon divulguer ces sortes d'intrigues. Quand les acteurs avaient des bonnes fortunes, ils en jouissaient sans bruit, et bien leur en prenait. La du-

chesse de Berry s'était amourachée de l'acteur Dufresnc. Leur liaison ne fut connue que plus tard, et le duc de Chartres s'écriait : « Si j'avais connu l'amour do ma sœur pour Dufresne, il serait mort dans un cul de basse-fosse! » Baron n'eut garde de s'y exposer '.

Quand Baron faisait le rôle de Moncade dans sa comédie de l'Homme à bonnes fortunes, il pouvait jouer le rôle au naturel; à peine avait-il besoin de jouer : Moncadtî, c'est Baron. Quelle singulière volupté il devait goûter devant la rampe, sous son habit brodé, en écoutant avec une moue indiflerente les brûlantes supplications d'Araminte ou de Cidaliso : il devait alors se tourner de côté, et lorgner d'un regard en coulisse la loge où derrière son éventail rougissait la jolie lille d'Eve qui, un soir, lui demandait à genoux « l'aumône d'un peu d'amour », et à qui il répondait lestement : « Belle dame, j'ai mes pauvres! » Et quand Lucinde lui disait de sa voix émue et vibrante : « Ah! Moncade, Moncade, vous avez bien des ennemis ou je suis bien faible! » son regard allait à celle dont il buvait un jour les larmes, puis s'écriait : « Fi! elles ne sont seulement pas salées! »

Un trait saillant qui n'a pas échappé à Lesage est la présomption, l'orgueil de Baron. Lesage ne le lui pardonne pas. Le nom qu'il lui donne est une première malice.

1. La page de La Bruyère sur Baron (Roscius) ne fournit pas de renseignements positifs. Elle a donné lieu à bien des dissertations. L'exemple de comédiens en vogue auprès des femmes du monde n'était pas rare. Deux dames se battirent en duel à cause de Chassé, cet acteur qui se désolait « d'avoir été créé l'homme le plus aimable du monde ». On citerait encore Jelyotte, Larrivée et la princesse de Robecq, Clairval et jd comtesse de Stainvilje, etc.

Alonso de la Ventoleria, de la Vantardise. Il prononce ses paroles d'un ton emphatique. C'est « le personnage d'Espagne le plus rempli de lui-même ». On n'a jamais vu de mortel d'un maintien plus orgueilleux ; enfin Lesage ne lui marchande même pas l'apothéose de son orgueil. Asmodée fait voir à Zambullo un vieil acteur théâtrifié qui rêve qu'il se meurt : il voit toutes les divinités de l'Olympe assemblées pour décider ce qu'elles doivent faire d'un mortel de son importance : et Jupiter change Baron en figure de décoration (XVI). Le trait est plaisant et mérité.

Baron connaît à peine et pratique encore moins la modestie. Il a de lui une opinion supérieure, qu'il affiche sans vergogne. Voici de ses propos au sujet de lui-même : « La nature donne un César tous les cent ans, et il en faut deux mille pour produire un Baron » ; ou encore : « Il faudrait qu'un comédien fût élevé sur les genoux des reines » ; ou mieux : « Depuis Roscius je ne connais que moi ». On hésite à qualifier de pareils témoignages : en vérité, on ne sait si c'est vanité ou naïveté; vanité plutôt : car Baron était plein de lui-même et de son mérite. Il a l'orgueil insolent, superbe. Il l'affirme au besoin par l'insulle ou le scandale. Il se présente un après-midi dans le salon d'une jolie femme qui d'ordinaire ne le recevait (jue la nuit.

« Baron, que venez-vous chercher ici?

— Mon bonnet de nuit », répond effrontément le comédien. L'acteur prenait sa revanche des inégalités sociales qui lui barraient l'entrée du monde.

Il aimait la pompe, l'éclat, persuadé qu'il grandirait aux

yeux des hommes en s'entourant de majesté et de solennité. Collé raconte que, dans les rôles de roi, il se faisait toujours précéder de huit ou dix gagistes habillés à la romaine.

Il menait grand train, et c'est lui que nomment les clés au bas de cette boutade échappée à La Bruyère : « Le comédien couché dans son carrosse jette de la boue au visage de Corneille qui est à pied. »

Il faillit refuser la pension que lui donna le roi parce qu'il trouvait irrévérencieuse la formule de la donation : « Garde de mon trésor royal, payez comptant au nommé Michel Boyron, dit Baron, l'un de mes comédiens, la

somme de » Heureusement pour ses aHaires, il eut

un bon mouvement et se retint. Ce travers, d'ailleurs, engendre et explique chez lui quelques-unes de ses qualités, cette aisance, cette indépendance d'esprit et de manières dont il ne se départit jamais. Il avait un souverain mépris de la tradition. Il jouait ses rôles, et ce n'est pas un mince mérite de les avoir bien joués dans de pareilles conditions, sans se préoccuper de ses devanciers, et comme s'il était le premier à les dire. Il créait jusque dans les reprises. Il ne voulait pas savoir s'il y avait eu des acteurs avant lui. Il se suffisait à lui-même, et c'est ce qui faisait son originalité. Il fonda nombre de traditions neuves, qui ont été souvent rappelées. Dans l'art dramatique il fut un esprit novateur. Il mit un bonnet rouge à l'art déclamatoire. « Les règles défendent d'élever les bras au-dessus de la tête. Mais si la passion les y porte, ils feront bien. » Il prêche le mépris des conventions et de l'étude. Il veut que l'acteur se laisse saisir

et mener par son rôle. Le naturel, encore le naturel, toujours le naturel! Les amis de la tradition regimbaient. On l'accusait de jouer la tragédie avec trop de familiarité et de sans-gêne parce qu'au lieu de la déclamer, il la parlait. Malgré tout, Baron eut du talent. Lesage lui-même en convient, de mauvaise grâce, il est vrai : « On dit que c'est un grand acteur. » Le portrait eût été menteur si le trait y eut manqué. Baron a eu de son temps la plus belle réputation : tout Paris courait l'entendre. En décembre 1729, au lendemain de sa mort, son éloge paraissait au Met-cure, tout rempli d'une admiration sincère. Si l'on suspecte le témoignage toujours partial d'une oraison funèbre, bien d'autres viennent le confirmer. Marmontel ne lui ménage pas les louanges : <' En un mot, il lit oublier tout ce qui l'avait précédé et fut le modèle de tout ce qui pouvait le suivre. » Mlle Clairon lui décerne un éloge qui n'a rien de banal : « C'est à lui qu'on doit les premières leçons de cette vérité qu'il est toujours si difficile d'atteindre. » Les vers que J.-B. Rousseau lui consacre font plus d'honneur à Baron que de dommage à Pradon :

Du vrai, du pathétique il a fixé le ton : De son art enchanteur l'illusion divine Prétait un nouveau lustre aux beautés de Racine, Un voile aux défauts de Pradon.

Racine respectait dans Baron un talent supérieur. Il no le traitait pas comme les autres acteurs, et ne lui donnait jamais de conseils, se liant à son jeu et à son inspiration. Les prédicateurs venaient l'écouter pour apprendre à parler. Lesage laisse un peu dans l'ombre tout ce côté

glorieux. C'est le défaut général de sa peinture des comédiens, trop rancunière. Elle est incomplète; il faudrait lui donner comme pendant le tableau de la faveur dont le public lionorait certains acteurs, le succès des dîners de Mlle Quinault, les dîners du Bout-du-Banc, ou l'engouement de la belle société pour Adrienne Lecouvreur se plaignant que les duchesses vinssent, par leurs assiduités, troubler sa vie paisible et retirée.

Les comédiens ont leurs victimes, les auteurs.

Lesage confond dans son aversion et dans ses représailles les victimes et les bourreaux.

Le critique du Mercure ne trouvait qu'un regret à exprimer au sujet de Gil Blas. Il eût voulu de la part de Lesage un peu plus d'indulgence pour ses confrères. Il est de fait que les auteurs sont par lui fort malmenés. Disputeurs, hâbleurs, hurleurs, batailleurs , piliers de cabarets, tels sont les moindres traits dont il grossit sa caricature.

/ Entrons chez Fabrice Nunez, le poète des Asturies, Justement il traite cinq ou six confrères. On cause littérature. Villegas est en train de démontrer que le vont fait seul l'intérêt dans Iphigéîiie. La discussion s'échauffe, et s'ils ne se prennent pas aux crins, c'est qu'il ne leur plut pas ce jour-là. Ils sont calmes. Mais suivons-les au café, siège plus habituel de leurs séances : les voilà tous, mal peignés, se soufflant au nez leurs haleines, disputeurs nés pour ôtre crieurs publics, plus sonores que le fameux banquier Novius. « Si on leur eût pendu aux narines l'anneau d'Éléazar, il en fût sorti des démons. » (VII, xm, 1724.)

Sommes-nous en Espagne? Non, certes, s'il faut en croire le Voyage de Figaro en Espagne (1788) : « Les disputes sont rares ici.... Quand l'Espagnol a bu, il s'endort. » Mais, pour Paris, le tableau est à peine chargé, il est le même ailleurs. Vers la même époque, en 1718, Fuzelier et Legrand, dans les Animaux raisonnables (Th. de la Foire, III, 34), en disaient autant :

Fi d'un président de cafTé, Disputeur toujours échauffé !

Les cafés sont nombreux à Paris, et tous fréquentés; tous ont leur orateur, autour duquel on se presse.

Au café de la rue Saint- Jacques, c'est Lesage en personne qui prône et qui trône. Quand il parle, on fait cercle, on monte sur les tables pour l'entendre. Et il en va de même chez la veuve Laurent, rue Dauphine, au café des Beaux-Esjrrits, que présidait Grimarest, comme aussi chez Poincelet : A la Descente du Pont-Neuf et au café des Savants, rue Rouillé, et au café Frocope.

Les habitués y sont déjà les mêmes qui assourdiront Mercier'. En 1781, il leur fait une place dans son Tableau de Paris (CXVII) : « Dans les cafés voyez les disputes criardes, bavardes et sollisières. Ici sont des rimeurs échauffés qui se transportent pour ou contre des hémistiches; plus loin, d'épais bourgeois qui commentent longuement une gazette inutile. Cette pétulance de langue est si familière aux Parisiens que chaque table de café a son parleur. S'il est seul, il entretient !e garçon affairé, la cafetière qui change la monnaie; et, à leur

1. On peut consulter A. Lcpace, les Cafés politiques et littéraires.

défaut, il rhorchc des yeux un écouteur.... Pliocion appelait les babillards, larrons de temps. Il les comparait ensuite à des tonneaux vides, qui rendent plus de son que les tonneaux pleins. Orateurs des journaux, orateurs des foyers, vous n'êtes que des futailles! »

Parmi les auteurs, Lesa^^e en a distingué pour leur faire les honneurs d'une attaque plus particulière : ce sont les précieux. Mais, dira-l-on, les critiques de Lesage contre le style amphigourique ne visent-elles pas de toute évidence les Gongora, les Balthazar Gracian? L'argument n'est pas sans réplique, car les critiques conviendraient à merveille aux précieux contemporains de Lesage, La Motte, Fontenelle, Marivaux ', à ceux qui rédigeaient ou pour qui on rédigeait le Dictionnaire des Néologisme^, et qui faisaient soupirer le père du Cerceau dans son épître à Fieury :

Je vous le dis, Seigneur, c'est grand dommage.

Cette clarté qui fut une vertu

Au temps passé, n'est plus du bel usage,

Et ne voudrais en donner un fétu.

On la souffrait jadis dans le langage

Quand on parlait afin d'être entendu.

Boileau, dans sa galerie de femmes, nous présente encore en 1692 une précieuse :

Reste de ces esprits jadis si renommés.

Que d'un coup de son art Molière a dilfamés.

Leur renommée n'avait pas autant pâli qu'il le veut bien dire.

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