‹ Lasage, remancier, d'après de nouveaux documentsChapitre 91 sur 99 · Sainte-Beuve, Caus. du lundi, IV · texte numérisé non relu

Sainte-Beuve, Caus. du lundi, IV

3. Voy. Fontenelle el Mme de Lambert, conférence faite en 1865 par F. Delavigne, doyen de la Faculté des lettres de Toulouse. Voir aussi de Lescdre, les Femmes philosophes, 1881. La marquise de Cliaves était • un peu grippée de philosophie. »

Valincour. Eh l)ion ! mais n'est-ce pas évidemment Mme de Lambert qne Lesage a voulu peindre? Les deux fiuures ne se ressemblent-elles pas?

Pas autant qu'on pourrait le croire. Elles présentent même de notables différences. D'abord la marquise de Chaves a trente-cinq ans; Mme de Lambert en 1715 en a soixante-huit. Mais accordons que Lesage ait simplement voulu se soustraire à l'exactitude des dates pour dérouter les applications. Peut-elle être Mme de Lambert, celle dont Lesag'e nous dit : « Elle n'avait point d'enfants »? La marquise sans ses deux enfans, c'est, comme on eût dit chez elle, l'ormeau dépouillé «le ses pampres. Ces deux êtres qu'elle aimait et conseillait avec tant d'élévation et de tendresse, font comme partie intégrante d'elle-même. Sa douce figure nous est parvenue encadrée par les physionomies jeunes et souriantes de son fils et de sa fille, pour qui elle écrivait ses précieux Avis.

Les habitués de son salon, nous les connaissons, Lamotte-Houdart, FontencUe, de Valincour, le savant Dortous de Mairan, l'abbé Mongault, l'élég-ant traducteur des lettres de Cicéron, l'abbé de Bnigelonue, M. de Sacy qui traduisait Pline le Jeune, l'abbé ïrublet, l'abbé ïerrasson, Boivin, Fraguier, Mmes de Launay, de Fontaine, de Caylus, Dreuillet qui avait une si belle voix, de Saintonge, d'Auluoy, Catherine Bernard, la nièce de Fontenellc, Dacier, Murât, de la Force, la duchesse du Maine qui dut subir un long stage avant d'obtenir ses entrées ' : mais nulle part nous ne voyons que Lesage ait pénétré

1. Voy. 1.1 délicieuse correspondance avec Lamoltc à ce sujet, dans Ivhide de GiRAtD, Journal des frnrari.s: fév rior 1880.

dans ce cercle dont. F outrée était gardée avec une surveillance jalouse, et f|u'il l'ait pu connaître assez pour le si J)ien décrire.

Le petit bossu qui venait en secret chez Mme de Cliaves faire voir dans le verre et tourner le sas n'a pas son pendant à l'hôtel Lambert : on en eût parlé, on l'aurait su, si Lesage lui-mrme avait eu connaissance do ce petit travers et avait cru pouvoir intéresser son public on lui rappelant cet on-dit. Mme de Lambert était-elle superstitieuse? C'est fort possible, bien que Marivaux dépeigne Mme de Miran comme une personne peu croyante. Lesago a plutôt voulu marquer chez sa précieuse un trait commun à bien des femmes d'alors. Elles sont très superstitieuses '. Quand de la Fosse, un successeur du César de Montrouge, montra le diable à qui voulut, dans les carrières do Montmartre, les marquises de l'ilospital et de la Force y allèrent. Elles s'en repentirent, il est vrai. Dans l'ombre, elles furent débarrassées de leurs bijoux. La police dut s'en mêler 2. Elles partageaient une des faiblesses féminines de leur temps, — de tous les temps. En avril 1722, le Mercure •lonne des vers « à une dame qui souhaitait avoir de la corde de pendu pour être heureuse au jeu ». La princesse de Conti avait promis à l'abbé Leroux un équipage et une livrée pour lui trouver la pierre philosophalc. La duchesse de Rufîcc avait traité avec des sorcières qui devaient la rajeunir {Mém. de Mme du Hausset). Mlle de Lespinasse empêcha M. Guibert de louer un appartement un ven-

1. Voy. ce que nous avons déjà dil de la superstition à cette époque, p. 19.

Page 1