‹ Lascaris ou Les Grecs du xve siècle. With biogr. sketches and notes [&c.] by A. DupuisChapitre 4 sur 18 · DE LA TBOISIÈME ÉDITION, EN · texte numérisé non relu

DE LA TBOISIÈME ÉDITION, EN

Tout ce qui parle de la Grèce attire Fintérêt public. H y a dans cette faveur générale un mouvement de curiosité^ autant que d^enthousiasme et d'espérance ; il est naturel de se demander quel a été^ depuis tant de siècles'^ ce peuple oublié si longtemps, et tout à coup ressuscité pour Fhistoire.

Ainsi on a pu lire quelques scènes historiques du XV® siècle, où les Grecs paraissent aussi différents de ce (]p'ils sont aujourd'hui, que des cendres le sont de la vie. Nous avions essayé de les peindre eu effet tels que sont les peuples civilisés qui vont mourir, ingénieux, diserts, capables même d'enthousiasme, mais d'un enthousiasme spéculatif, qui ne fait ni l'existence d'une nation ni le génie d'un homme. C'est de ce néant pompeux qu'est sortie la race grecque, pour reparaître à demi barbare, mutilée par les stigmates et les vices d'une longue servitude, mais ayant coûservé la croyance et retrouvé le courage.

Les Grecs d'aujourd'hui sont comme ces hommes longtemps obscurs, dans la vie desquels on recherche toutes les époques, lorsqu'ils deviennent

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câèbres. Comment cette nation^ morte depnis trois siècles^ a-t-elle lentement repris la vioj et s'est-elle régénérée d'une vieille civilisation par un esclavage qui lui donnait la barbarie? Tout acquiert de Timportance, dans ce nouveau point de vue. Les moindres détails de mœurs^ les plus tristes images de misère et d'oppression^ les plus faibles indices de courage et d'esprit national^ les superstitions populaires s'agrandissent par le dénoûment glorieux qu'elles préparaient et que nous voyons éclore.

H faut le dire cependant^ cette résurrection d'un peuple était naguère encore près de s'évanouir; et l'héroïque résistance de 1820 semblait menacée d'aller se perdre^ avec la nation elle-même^ dans l'abîme de la tyrannie musulmane^ et de n'être qu'un dernier épisode un peu long de ces tristes annales. L'armée égyptienne^ transportée par des vaisseaux chrétiens^ servie par des oiSiciers et des artilleurs chrétiens^ conseillée^ préconisée par des hommes d'Etat chrétiens^ avait occupé le sol presque entier de la Morée. Tout périssait ou fuyait. Ibrahim^ à la tête de ses nègres et de ses Arabes^ enrégimentés en lignes^ et £a.isant un feu régulier, avait^ d'après l'avis de ses conseillers diplomatiques, emprunté l'humanité comme la tactique de TEurope; il ne brûlait pas d'abord tous les villages; il ne massacrait pas tous les vaincus; il avait une espèce de clémence moderne, qu'on lui avait soigneusement recommandée comme un moyen d^ victoire et do prochaine extermination. Il était, de Vienne à Trieste, cél^ré comme un vainqueur clément et un sage politique» £nfîn, soit' puissance de la disci*

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pline, soit supériorité du nombre^ soit influence de l'intrigue et de l'or, le pacha voyait tout tomber devant lui; mais il fut bientôt las de cette liumanité apprise qui le privait du meurtre et ne lui donnait pas un sujet de plus. Les incendies, les massacres des prêtres, les envois de têtes coupées, recommencèrent avec une cruauté plus atroce que jamais. Ibrahim ne fit plus que des morts ou des captifs. Le fanatisme mahométan s'acharna même sur la malheureuse Grèce avec un redoublement de fureur; et l'été de 1825 parut près de devenir le terme de cette guerre et la fin du nom chrétien dans la Grèce.

De nouveaux efforts ont enfin détourné ce péril : tandis que le plus expérimenté des anciens clephtes ramenait au combat ses bandes irréguHères, la dis* cipline européenne a commencé de s'introduire parmi les Grecs de la Morée. Le système d'immobilité politique, qui frappait de réprobation le courage de ce malheureux peuple, a été tout à coup ébranlé par un grand événement.

Le monde voyait avec étonnement, depuis cinq ans, un monarque d'une âme élevée, sensible à la religion et à la gloire, qui s'interdisait tout signe de pitié envers un peuple dont il partageait la foi, et dont ses ancêtres avaient souvent excité le zèle. Cette conduite s'expliquera peut-être par un sentiment de devoir singulièrement placé, mais concevable dans un homme qui se croyait garant de la la paix de l'Europe et sacrifiait tout au scrupule de cette mission, elle peut aussi s'expliquer par ce besoin de repos et cette «hésitation à tenter là fortune que devait éprouver un prince jeté, malgré lui,

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dans une gaerre immense, dont il était sorti vainqueur avec nne dictature paisible, qu'il ne voulait pas compromettre. Enfin, les tronbles récents de la Bassie peuvent indiquer un genre de péril connu du dernier empereur, et qui occupait tous ses soins. Mais, s'il en est ainsi, on avouera que le succès n'a pas été proportionné à la grandeur du sacrifice. On conçoit difficilement qu'une guerre religieuse et nationale eût autant nourri les germes de mécontentement et de sédition, qu'a dû le faire le repos forcé d'un million de soldats, en présence du massacre des Grecs.

Souvent une guerre étrangère fut une diversion qui éloigna des doubles intérieurs, et il semble que les jeunes officiers du Nord, engagés contre la Turquie, auraient plus facilement oublié ces idées de révolution, qu'on les accuse d'avoir recueillies dans leurs expéditions d'Occident. Faudrait-il 4onc en conclure que là, comme ailleurs, la politique la plus généreuse eût été la plus habile ?

Peut-être cette pensée a-t-elle troublé les derniers moments d'un prince qui comptait sur une vie plus longue et qui méritait de n'emporter aucun remords dans la tombe. On dit qu'Alexandre, en voyant la résistance obstinée des Grecs, en entendant les cris de tant de victimes égorgées dans les ennemis de la croix, fut souvent inquiet sur l'inaction qu'il s'était imposée, et qu'enfin il voulait en sortir, lorsque la mort le prévint. A l'époque du débordement de la Néwa, il n'avait pas vu sans douleur la religieuse consteniation de son peuple interprétant ce désastre comme un signe de la oolèxe céleste^ pour l'abandon des chrétiens do

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Grèce. Avant son départ pour la Crimée, il n'avait pas entenda sans émotion le jonr de la fête de saint Alexandre Newsky, un vénérable archevêque, qui B'était écrié, en lui présentant la croix, au milieu de la cérémonie sainte : '' Elle est foulée aux pieds par les infidèles ; et elle ne trouve pas de vengeur l '^ Mais la Providence ne permet pas toujours aux hommes de faire le bien qu'ils ont longtemps différé ; et, dans un coin de cette Grèce abandonnée et sanglante, la garnison de Missolonghi a célébré l'office des morts pour l'autocrate Alexandre Paulowitz.

n semble que, désormais, les puissances de l'Europe ont envers la mémoire d'Alexandre la même dette qu'envers l'humanité. On a peine à concevoir quels intérêts peuvent s'y opposer encore.

'^ L'empire des Turcs, disait un grand écrivain au milieu du siècle dernier, subsistera longtemps ; car, si quelque prince que ce fût, mettait cet empire en péril, en poursuivant ses conquêtes, les trois puissances commerçantes de l'Europe connaissent trop leurs affaires pour n'en pas prendre la défense sur-le-champ. Cest leur félicité, que Dieu ait permis qu'U y ait dans le monde des Turcs et des Espagnols, c'est-à-dire les hommes du monde les plus propres à posséder inutilement un grand empire."

Un siècle ne s'est pas encore écoulé depuis cette prédiction, et les Espagnols ont perdu la plus riche moitié de ce grand empire qu'ils possédaient inutilement, suivant Montesquieu ; et la plus active des puissances commerciales s'est très-bien arrangée de ce changement; et les autres attendent l'ooca*

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flion d'y prendre part. La Turquie peut également perdre la Grèce^ où elle n'avait colonisé que la barbarie^ sans que le commerce de l'Europe ait à redouter ce changement. Car il gagnerait plus â l'activité des Grecs exploitant un sol fertile^ qu'il n'a pu gagner jamais à l'indolente pénurie des Turcs.

Cependant^ ce vieux colosse de l'empire ottoman ne pourrait encore tomber^ du consentement de toutes les puissances; car^ il est plus difficile à partager qu'à détruire. Mais^ du moins, qu'on ne lui rende pas ce qu'il a perdu, ce qu'il ne peut reprendre que par la destruction de tout un peuple I qu'on ne ranime pas la barbarie turque expirante; qu'on laisse vivre les chrétiens échappés à cinq ans de guerre et de massacres ! Voilà ce que demandent le bon sens, l'humanité, la politique. Que la Grèce soit enlevée aux bêtes féroces qui la déchirent! ce n'est pas là une question de théorie sociale ; c'est un vœu de religion et d'humanité. Nous avons rappelé, à cet égard, ce qu'avaient entrepris plusieurs pontifes, dans le xv® siècle et le siècle suivant. Pourquoi la même autorité sainte n'a-t-elle pas parlé de nos jours ? Que n'eût-elle pas fait dans une semblable cause ? et qu'il eût été beau de voir, dans une occasion solennelle, le pontife de Eome appelant, sur les malheurs de la Grèce et la désolation de ses temples, la pitié de tous les chrétiens d'Occident ! Il y a trois ans, lorsque la mort du vénérable Pie. Vn fut annoncée dans la Grèce, tous les vaisseaux grecs se couvrirent de drapeaux noirs. Portera-t-on le deuil de ia Grèce dans l'Europe chrétienne ?

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Depuis cinq ans, rien de décisif pour la Grèce, excepté son héroïsme. Aucun signe de salut ne s'est levé sur Thorizon chrétien. Le Nord est immobile : la diplomatie voyage et délibère ; cependant le sang coule, .le sacrifice s'achève; la faim, la misère, le sabre des Turcs moissonnent cette nation coupable d'avoir osé revivre au christianisme et à la liberté.

La Grèce meurt longtemps. Une de ses villes attire les yeux de toute l'Europe, par son intrépide résistance et l'incertitude de sa destinée. Missolonghi, sous les feux qui l'écrasent, sous les assauts redoublés des Barbares, est enveloppé pour nous d'un sombre nuage. H semble, par moments, qu'il se dissipe, et que nous pouvons encore apercevoir sur des débris quelques hommes qui combattent au pied d'une croix. L'admiration publique les suit de ses vœux; elle tremble; elle espère; elle an-* nonce leur victoire.

Ils ne peuvent avoir d'autre salut; l'empire ottoman ne veut plus même d'esclaves. Dans le sanguinaire orgueil de sa puissance au déclin, il aime mieux multiplier les cordons de têtes humaines attachées aux portes du sérail : c'est la réponse qu'auront les ambassadeurs chrétiens.

Et toutefois, peut-on songer sans frémir que Jamais plus affireux abus de 1^ guerre ne fut plus facile à réprimer f La barbarie n'égorge en ce moment que sous la tolérance des Etats civilisés. XTn conseil, une menace expressive feraient rentrer la Turquie dans le néant de son impuissance. Mais il faut pour cela Paccord de plusieurs gouvernements; il y a des intérêts âiflSciles à régler, des

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troubles dangereux à prévenir. Ah ! croyez- vous qu^aucun des grands hommes dont s'honore l'histoire^ eût été^ dans de pareilles circonstances, arrêté par de tels obstacles ? Est-il un autre exemple d'une si longue atrocité soujfiferte en pleine civilisation, à la lumière du christianisme ? Veuton donc promulguer hautement que la religion, la justice, l'humanité, ne sont que de vains mots ? Veut-on décréditer les solennités du culte interrompues par les cris lointains des martyrs de la croix ? Que sont en effet les pratiques d'une piété facile et quelquefois ambitieuse, à côté de la communion vraiment sainte de ces guerriers quittant Fautel pour aller mourir, dévoués à leur Dieu et a leur pays ?

Partout, il est vrai, dans l'Europe, la pitié publique se manifeste ; des aumônes sont réunies, des secours sont envoyés. En France, d'éloquentes, protestations sont consacrées par les suffrages de l'un des grands corps de l'Etat. On voit à Paris les femmes les plus distinguées à tous les titres faire de pieuses quêtes pour les combattants et les blessés de la Grèce : tous les arts rivalisent de zèle et de générosité; le même sentiment éclate, le même exemple se renouvelle dans toutes nos villes. La Suisse, la Belgique, une partie de l'Allemagne, quelques hommes de l'Angleterre ne montrent pas moins d'humanité ; mais que seront tous ces secours^ si la pitié ne vient pas encore de plus haut?

n est à croire que l'empire turc, aidé^ recruté, dirigé par les secours de la civilisation moderne, pourrait, dans peu d'années, beaucoup avancer la destruction de la race grecque. Ces familles

erranteSj ces populations de vieillards et de femmes^ réfugiées sur des îlots déserts^ s'éteindraient promptement ; les bandes irrégulières ou disciplinées qui résistent encore succomberaient à leur tour. Alors, des hordes nouvelles seraient transplantées dans la Grèce ; une nouvelle avant-garde de peste et de barbarie viendrait border ce côté de Pempire turc ; Hydra, le dernier espoir de la Grèce, périrait assiégé par quelques-uns de ces vaisseaux turcs construits dans nos ports; une race chrétienne aurait disparu lentement, difficilement, par une glorieuse agonie; quelques malheureux restes échappés au massacre se répandraient dans PEurope, comme ces Grecs réfugiés de Byzance, il y a trois siècles. Cette fois, ce ne seraient pas des théologiens et des lettrés, débris d^un peuple vieilli, mais quelques enfants de ces héros, gloire immortelle d'un peuple rajeuni. Nous fonderions apparemment des hospices pour eux. Mais peut-on dire assez quel serait le sentiment de honte et de douleur, le sinistre malaise qui suivrait ce spectacle d'un peuple exterminé tout entier, pour avoir voulu conserver son culte et son indépendance ! Ah 1 pour l'honneur de la religion, pour la paix des empires, qu'un si grand malheur ne s'accomplisse jamais I

Et si, comme tout l'annonce, ce dénoûment funeste est retardé à force de courage ; si d'affreux désastres laissent encore quelque espérance, puisse la politique européenne profiter de cette trêve qui lui est laissée pour s'absoudre elle-même, et pour sauver un peuple dont la destruction achevée flétrirait à jamais notre époque I Puisse le sacerdoce faire entendre sa voix, et se rappeler ces belles

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paroles de Chrysostume conseillant nn acte de justice et d^humanité : '' Il ne s^ag^t pas seulement ici du sort d'une ville, mais de Thonneur du Christianisme tout entier/' Et cependant que les efforts de la charité publique ne se lassent pas ! que ce zèle si ingénieux à secourir le malheur s'anime et se multiplie ! que partout il parle, il agisse ! la civilisation à elle seule peut sauver la Grèce.

P.8. — Enfin l'indifférence flegmatique des hommes d'Etat s'est lassée ; le temps a marché. Les effroyables spectacles que nous déplorions sont devenus des souvenirs. Missoloughi a péri dans le sang et la flamme I Quelques centaines de guerriers, traînant, au milieu d'eux, des enfants et des femmes, ont traversé, entre des batteries, par une route jonchée de leurs morts, le camp d'Ibrahim. Ces restes de la Grèce nouvelle sont allés mourir devant la citadelle d'Athènes, assiégée par les Turcs .

Mais ici, je ne sais par quel motif, notre Europe a eu plus de pitié pour des ruines que pour des héros. On n'a pas voulu peut-être que le Parthénon pérît dans une explosion dernière. On s'est interposé en faveur de la garnison d'Athènes ; et grâces en soient rendues à un noble sentiment! On a voulu sauver ce généreux Français, éprouvé par tant de fortunes diverses, et qui serait mort avec ceux qu'il avait défendus. Là commence, il faut le croire, une conduite nouvelle et décisive pour le salut de la Grèce. Le traité du 20 juin 1827 est venu promettre, par la signature de trois grandes puissaînces, un secours qui ne saurait être inutile, sans une dérision flétrissante. Vainement on re* marque les expressions timides ou ambiguës de ce

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