‹ Latréaumont (volume 2)Chapitre 20 sur 64 · I,K MAUVAIS GÉNIE · texte numérisé non relu

I,K MAUVAIS GÉNIE

— Ah! — fît M. de llohan en portant la main à son front avec un geste désespéré; puis son regard retombant sur la table , il y vit un pistolet, le saisit et ajusta le colonel , en disant:— Je t'échapperai donc enfin! — H tira...

— Miséricorde, au secours! au secours!

— s'écria Dupuis en se sauvant épouvanté , — au secours! !

Le coup parti , la fumée dissipée, le chevalier vit avec terreur Latréaumont sous son immense perruque noire, toujours assis, toujours sifllant, toujours tournant ses pouces... il n'était pas blessé.

Le chevalier stupéfait regarda le mur auquel s'adossait le colosse; la trace de la balle n'y paraissait pas.

— Si tu es Satan , si la balle s'évapore, voyons donc la crosse ! — dit-il; — et dans sa rage il lança le pistolet à la tête de Latréaumont; mais l'arme mal dirigée n'atteignit le colonel qu'à la joue, légèrement, il est vrai, mais assez pour lui causer une vive douleur.

— Tonnerre et sang! — s'écria le géant en se dressant furieux , et se précipitant sur le chevalier en levant sur lui sa large main.

— Me me frappez pas! oh ne me frappez

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pas! ce serait infâme... je suis blessé! — s'écria le malheureux chevalier avec une expression de honle et de frayeur impossible à décrire, en étendant son bras suppliant vers le colosse.

-- Mais alors , — dit ce dernier en reprenant son sang-froid, et abaissant violemment le bras délicat et frêle que lui tendait M. de Rohan , dont il serra le poignet à le briser :

— mais alors, puisque tu es blessé , mon fils soumis , pourquoi lever la main sur moi 1 hein ?

Et il avança d'un pas lourd, dominant de toute sa hauteur M. de Rohan , qui , presque machinalement, recula aussi d'un pas, à demi ployé en arrière... les yeux hagards et fixes...

— On eût dit la statue gigantesque du commandeur, serrant le débile poignet de don Juan dans sa formidable main de pierre ! 1

— Pourquoi vouloir tuer ton tendre ami , mon sujet fidèle et repentant? hein? — dit le colosse en avançant un autre pas sur le chevalier, qui reculait à mesure , les cheveux hérissés, le regard attaché sur celui du colonel, avec une indéfinissable terreur.

— Pourquoi vouloir séparer nos deux tendres coeurs? pour aller faire le tourtereau à

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Pcnhoët. Pourquoi nous quitter? nous qui sommes si bien ensemble , hein ?. . . Mais bath l Je suis bonhomme; tu en seras quitte pour des manchettes , et papa Latréaumont te pardonne !

Et le géant , ayant ainsi conduit M. de Rohan à reculons , pas à pas jusqu'à son fauteuil, le força rudement à s'y asseoir, ce que fît le chevalier en poussant un cri de douleur , car Latréaumont lui avait fortement froissé le poignet.

Et M. de Rohan, tombant anéanti, cacha sa tête sur son bras ; et dans un accès de rage impuissante, il pleura. .«

Latréaumont attisa le feu, et alla se rasseoir dans son fauteuil , en disant : — Avec tout ça, je n'ai pas bu... et je crève de soif l

Il sonna... Personne ne vint.

Cette scène avait été horrible ; le jour était sombre et bas ; la pluie fouettait les vitres ; le vent gémissait à travers les immenses pièces démeublécs qui conduisaient au cabinet de M. de Rohan ; le plus effrayant silence régnait dans cette solitude , et le malheureux chevalier s'y trouvait seul, blessé, faibh* et souffrant, à la merci de son terrible complice ,

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toujours prêt à abuser de sa force athlétique, et pouvaat, là surtout , le faire impunément.

Quant au coup de pistolet, Latréaumont, habitué aux emportements du chevalier^ et qui s'attendait un jour ou l'autre à un tel accident, avait prudemment, depuislong-temps, ôté la balle de cette arme.

M. de R-ohan , nerveux comme il Tétait , continuait de pleurer : on entendait ses sanglots.

— Nous avons donc toujours du chagrin ? — dit le colosse de son air impudent.

A ce dernier sarcasme , le malheureux chevalier redressa son beau visage , pâle et défait , se leva , essuya ses yeux , et d'une voix entrecoupée par une sorte de tremblement saccadé , il dit à Latréaumont :

— Monsieur... vous êtes le plus fort... je suis faible et blessé ; je ne puis vous mettre à cette heure hors de chez moi ; c'est donc à moi de sortir !

— Pas de ça , mon doux berger, mille triple-dieux 1 Nous irions tout de suite demander pardon à maman Guémenéc , ou voir le bon roi Louis XIY. — Et Latréaumont ôta la clef de la2>orte par laquelle Maurice s'était enfuie , et alla fermer celle de la galerie.

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— Bien, bien, — monsieur, dit llohan avec un sourire convulsif; — j'attendrai...

— Soit; alors, en attendant, causons de nos affaires , et quand tu m'auras entendu , tu changeras d'idée.

Le chevalier fît un mouvement de dédain , prit son mouchoir qu'il mordit, pour calmer son irritation fiévreuse, et ne prononça pas une parole.

Alors , Latréaumont tira la Gazette de Bruxelles de sa poche , la jeta sur la table devant llohan , et lui dit : — Lis cela ! car je l'ai bien gagnée à Pointe-Pointe^ mille espadons 1

Rohan détourna la tête.

— Soit ; ne lis pas , et pourtant c'est la Gazette de Bruxelles, qui va te faire ouvrir de fameuses oreilles ; car Monterey accepte , mon cher; il donne cinquante mille livres d'avance pour commencer la rébellion ; plus cinquante autres mille livres dans un mois ; et aussitôt que les derniers arrangements seront pris à Bruxelles , six cent mille livres à compte sur les deux millions, pour jouer notre grand jeu et commencer le branle 1 C'est jDourlant ainsi que je fais tes affaires... moi ! vilain ingrat!! et quand j'arrive, je te trouve tout coups d'épée et de pistolet à mon égard ! ! . Mais allons!

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en faveur de cette bonne nouvelle , je serai bon prince... Voyons... venez baiser papa Latréaumont; et dire que vous ne le ferez plus 1

Rohan ne répondit pas à cette insolence , et continua de mâcher son mouchoir avec une rage muette.

— Ah ! nous ne voulons pas faire causette aujourd'hui, petite capricieuse? eh bien, je parlerai pour deux. — Et élevant la voix , le colosse ajouta : — Monterey, gouverneur général des Pays-Bas , accej)te ton nom, chevalier de Rohan-Montbazon-Guémenée-Soubise ! et te reconnaît pour chef suprême du complot dont le but est i^ d'établir violemment la république en Normandie d'abord, puis en France. Ensuite 9.° d'abattre le roi Louis XIY de son trône, à l'aide d'un soulèvement, appuyé des armes étrangères. Y es -tu, à cette heure, mon fidèle sujet ?

— Je ne sais ce que vous voulez dire, monsieur... Comme je ne puis pas plus vous empêcher de parler, que d'être chez moi ,,. . continuez si bon vous semble!

— Ah ! très bien. Monterey n'attend donc plus pour agir que nos dernières instructions; la flottehollandaise,aussit6tqu'il les aura reçues,

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croisera devant Ilonflcur et Quillebœuf avec les troupes de débarquement à bord, jusqu'au moment où nous aurons fait le signal convenu; maintenant je crois que nous ferons bien d'envoyer de nouveau Yan-den-Enden à J3ruxelles... Dans un mois il sera de retour, et nos alï'aires seront en bon train, car il est fort compté là»bas, Monterey en fait grand cas... et sous mille rapports , c'est un parfait émissaire. HeinP que t'en semble?

— Monsieur, — répondit Rohan, avec ce calme forcé que donne la conscience d'une colère impuissante, — désormais je veux, et j'entends demeurer seul et maître chez moi; j'aviserai aux moyens d'y parvenir sûrement; et une fois guéri, vous me ferez raison de tant d'outrages. Quant aux propos que vous tenez contre le service du roi , comme je ne suis pas un délateur, ]e vous donne ma parole de gentilhomme que celarestera entre vous et moi; mais je vous dirai de plus, monsieur Duhamel de Latréaumont, et vous devez me comprendre, que yV? n'ai conspiré , ne conspire et ne conspirerai jamuis contre le service de S. M. Est-ce clair, monsieur ?

— Et moi je te dis, monsieur de Rohan Montbazon~(iuémenée-Soubise, que tu as conspiré^

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que tu conspires^ et que tu conspireras contre le service de S. M. Est-ce clair?

— Je vous défie, monsieur, de me prouver d'abord que j'ai conspiré!

— Ah! lu n'as pas conspiré!... ah! tu ne conspires pas ?

— Les preuves, monsieur?

— Les preuves ! . . .

— Oui 5 les preuves, \ç,% preuves écrites?

Latréaumont fronça ses sourcils, se mordit les lèvres , mais après quelques minutes de silence il répondit froidement :

— Ah! nous jouons ce jeu-là, belle infante? J'avais prévu le cas, et mes précautions sont prises... Ecoute-moi bien, chevalier; — et le colonel prit un ton beaucoup plus sérieux qu'il ne l'avait eu jusque là; — puisque tu oublies ainsi tes promesses, ta vengeance, ton espoir et ton ambition! moi qui n'oublie rien , je veux ton nom et ta personne pour notre complot , et mille massacres! je l'aurai! comme je m'appelle Jules Duhamel de Latréaumont , ou sinon prends bien garde l

M. deRohan fit un sourire de dédain.

— Louis ! pour la dernière fois, il s'agit de conspirer? Est-ce oui?., est-ce non?

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— C'est non ! non! milio fois non 1 et encore non î — s'écria llohan.

Lalréaumont attacha un instant sur le chevalier son regard pénétrant, et continua :

— Puisque c'est mille fois non, il ne te reste donc que deux partis à prendre : ou dénoncer le complot, ou t'en aller avec ta Maurice, sans conspirer davantage!!.. Quant à dénoncer, tu n'oserais pas, il y a en toi trop de noble et vieille race ; c'est un sot scrupule, mais tu l'as , tu ne dénonceras donc pas le complot'.... Il te reste alors à t'en aller et à n'y plus prendre parti... Or, tu sais si, quand je veux... je veux!! Eh bien, aujourd'hui, comme demain, comme toujours... à l'avenir, enfin, du moment où je te vois hésiter une minute. . . tu entends bien, hésiter une minute à continuer de conspirer, la minute d'après, toi^Fan-den-Enden^ ISazelles^ ta Maurice efA/2o/nous sommes tous cinq jetésàlaBastille, comme coupables d'un complot contre la vie du roi et la sûreté de l'Etat... complot dont tu es le chef, comprends-tu?

Rohan demeura stupéfait , il ne comprenait pas encore.

— Or, sur le pied de faveur et de tendresse où tu en es à cette heure avec Pacha M Y,

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son Yisir Louvois, et sa Sultane Montespan... tu vois clair et net ce qui t'attend, mon doux agneau égaré , bêlant après le bercail ? — Et le colonel fît un horrible geste circulaire en se contournant le cou avec la main.

Le souvenir de l'affreux rêve de Maurice , dans lequel Latréaumont lui avait apparu sous la figure d'un bourreau , traversa la pensée de M. de Rohan , brûlante et aiguë comme un trait de feu ; souffrant , nerveux, accablé par tant d'émotions si rapides et si contraires, les idées du chevalier commencèrent à se troubler; il regarda Latréaumont avec une stupeur égarée, et ce fut d'une voix éteinte, vague et inarticulée , qu'il répondit au colonel : — Je ne sais pas ce que vous voulez me dire , moi ! — et M. de Rohan frissonnait malgré lui. — Non?... Eh bien , voilà ce que je veux te dire , moi ! si tu refuses de conspirer davantage... Je prends une de ces plumes-là... et là... devant toi... sur cette table-là... je t'écris.., tu m'entends bien? je t'écris à toi , monsieur Louis de Rohan, une longue lettre confidentielle , clans laquelle je développe et je raconte , point par point , nos plans , mes voyages et mes tentatives en Normandie, l'explication de la Gazelle de Bruxelles ^\e pro-

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jet des Hollandais , les propositions que je viens de faire en ton nom à Monterey, la réponse de ce ministre, les formules de république et les placards que Yan-den-Enden a écrits de sa main; dans ma lettre je nomme Nazelleset ta Maurice comme sachant l'afFaire; je t'annonce qu'il y a bon espoir , j'ajoute force injures contre le grand monarque, force allusions à ta haine contre lui, et à ses mépris pour toi, un mot cruel et insultant sur Louvois> un autre idem sur la Montespan, etc.. puis , je fais tomber le tout dans les mains dudit marquis de Louvois. Comprends-tu maintenant?

Ce projet était siinfernalement conçu , que Rohan, épouvanté de son audace, respirait à peine : — Mais vous vous perdez vous-même, — dit-il presque machinalement.

— Est-il enfant I! Ehî mille échafauds! certainement oui, je me perds!... que m'importe à moi? qu'ai-je m risquer maintenant? Je suis ruiné puisque tu es ruiné, je suis trop connu et trop vieux pour faire d'autres dupes... ce complot] est ma dernière ressource; pour qu'il réussisse, il nous faut ton nom; si tu le retires, le complot avorte, et je suis réduit à la dernière misère ou à me brùh^r la

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cervelle ! Or mourir ainsi ou de la main du bourreau , que m'importe à moi? et au moins en te menaçant d*agir comme je ferai... et tu sais si j'en suis capable, j'ai la chance de te forcer à continuer de conspirer; sinon, je fais qu'on nous arrête,..- et je me figure que la fin du monde est arrivée 1

— Oh! mon Dieu! mon Dieu ! — Ce fut tout ce que put dire le chevalier en joignant les mains avec une terreur croissante.

— Vois si la trame est bien tissue , hein? Me perdant moi-même , tout étant vrai d'ailleurs, qui pourrait douter du complot ? J'aurais bien pu aller trouver Louvois , te dénoncer pour obtenir ma grâce et quelque argent , mais quoique criminel, c'est une lâcheté qui ne me va pas ; tandis que si je partage ton sort, beau pastoureau, je n'ai rien à me reprocher, c'est toi qui l'auras voulu. Quant aux accessoires de la révélation , dans le cas où Van-den-Enden , Nazelles, toi ou moi (car j'en aurais une velléité, mille tonnerres! pour compléter la scène ) , nous voudrions nier ce que j'aurai si longuement expliqué , il est , de par les souterrains de la Bastille , certaine bonne dame vêtue de rouge , ayant pour mains des tenailles de fer, et qui est si insi-

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n liante, qu'au bout d'un quart d'iieure de conversation , elle a tous vos secrets et même ceux des autres ; ainsi donc , ga^né par les caresses de cette bonne dame Torture^ ainsi qu'on la nomme, nous avouerons tout, nous te chargerons tous ; et d'ailleurs , quand tu serais innocent ( et tu es mille fois le contraire ) , la haine du roi , de son favori et de sa maîtresse , te perdrait à coup sûr. Alors donc , un beau soir , mon jeune prince , un beau soir, au chant des trépassés, on t'emmènera en procession vers une belle estrade tendue de noir, au milieu d'une belle place publique... et là... certain compère, mari de dame Torture, comme elle velu de rouge, tenant sa hache à la main, s'approche de toi. . .

— Et ne voulant que faire une atroce plaisanterie , Latréaumont se dressa brusquement , et s'avança sur le chevalier. . .

— Ah ! — s'écria M. de Rohan en se jetant en arrière, et en interrompant le colonel par un cri terrible ; puis il ajouta^ en proie à un affreux délire de frayeur : — Maurice, au secours 1 ton rêve... Maurice, au secours!

Et il tomba évanoui.

Depuis quelques minutes , le malheureux chevalier, épuisé par sa blessure, brisé par II. 1 1

tant d'épouvantables secousses , sentait sa pensée lui échapper, à mesure qu'il entendait Latréaumont développer ses épouvantables menaces, d'une exécution si facile, si sûre et si affreusement en rapport avec l'indomptable caractère du partisan.

Puis ses idées superstitieuses revenaient de plus en plus effrayantes à son esprit troublé ; joignant au rêve de Maurice les souvenirs du chasseur noir, et de l'orage, au milieu duquel Latréaumont lui était apparu à Fontainebleau, tout enfin, jusqu'au singulier effet produit par le pistolet, qui l'aurait seulement étonné , dans son état normal , tout enfin concourait alors à frapper d'une suiDcrstitieuse terreur celte imagination déjà si affaiblie par la douleur; aussi n'est-il pas étonnant que lorsque le géant , par une de ces efiVoyables plaisanteries qui lui étaient familières , s'approcha du chevalier, le geste qu'il fît, les mots affreux qu'il prononça, retraçant encore à M. de Rohan le songe de Maurice , il eût, dans le délire de la fièvre et de la terreur, pris un instant Latréaumont pour quelque fantôme effrayant.

M. de Rohan resta évanoui assez long-temps ; et, il faut le dire, Latréaumont parut touché

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