LE MAUVAIS GÉNIE
de l'état de souffrance atroce où paraissait plongé le malheureux chevalier; il le porta sur un sofa, rebanda sa blessure, dont l'appareil s'était dérangé ; et lorsque M. deRohan revint à lui, s'éveillant comme d'un songe, il vit Latréaumont, agenouillé près du sofa, et attachant sur lui ses gros yeux gris à fleur de tête...
Le premier mouvement de M. de Rohan révéla son effroi... il repoussa Latréaumont, et s'éloigna de lui avec horreur; puis passant la main sur son front brûlant , il regarda autour de lui avec angoisse.
Ayant enfin tout- à-fait repris ses sens, le chevalier voulut se lever du sofa où il était assis, mais ses forces le trahirent, et il y retomba en cachant sa figure dans ses mains.
— Eh bien! Louis, comment te trouves-tu à
cette heure?. . . tu parais toujours bien faible!
lui dit le partisan, tâchant de prendre une inflexion aussi affectueuse que possible.
— Si vous avez l'ombre de pitié, monsieur,
— répondit M. de Rohan d'une voix affaiblie,
— laissez-moi ; demain je vous répondrai, aujourd'hui je ne le puis... vous le voyez bien... je suis brisé, je n'ai plus la tête à moi, je déhre! ayez donc un peu de pitié, que vous
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ai-je fait, mon Dieu ! pour me torturer ainsi ?
— Voyons., voyons., calme-toi, nous causerons après. . que diable! aussi, tu m'exaspères ! J'avoue que j'ai été un peu cru tout-à- Fheure dans mes menaces 1 ! mais aussi tu n'es ni juste, ni raisonnable !
— Vous êtes un infâme !
— Bon, je suis un infâme! pourtant, mon pauvre Louis, voyons un peu, tu me traites en véritable scélérat, tu m'accueilles en chien enragé; faisons donc nos comptes, et sans reproches, mort-Dieu ! tu verras que je ne suis pas non plus si diable que j'en ai l'air 1
En parlant ainsi , l'accent de Latréaumont était toujours rude, mais il y perçait une sorte de cordialité brutale, car, on l'a dit, le misérable état dans lequel se trouvait le chevalier eût attendri le cœur le plus dur; et d'ailleurs, Latréaumont, en sacrifiant impitoyablement tout à sa cruelle personnalité, avait trop de sens et n'était pas assez foncièrement méchant, pour ne pas éprouver parfois comme un remords confus du mal qu'il causait, ce qui sans doute le rendait plus coupable encore, en cela qu'il avait ainsi la conscience de ses crimes , et plus dangereux aussi , car le moindre mot d'aftection dans la bouche de ce sacripan
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féroce était d'un eUct d'autant plus assuré , qu'il contrastait fortement avec la dureté habiluelle de ses manières.
— Voyons , mon pauvre Louis , — reprit le partisan, — faisons donc nos comptes; aujourd'hui, tu as voulu me tuer deux fois... de plus, tu m'as frappé au visage. Moi... je l'ai sauvé la vie une fois à Fontainebleau , une autre fois à Maëstricht , en te dégageant des mains de cinq hulans de Spuzheim; une autre fois encore j'ai fait mieux, je t'ai sauvé l'honneur, c'était au camp de Worms! te le rappelles-tu? Tu te trouvais daas un de tes jours nerveux où tu te laisserais battre par un enfant, et où tu es , malgré ça, taquin comme une vieille dévote; dans une discussion avec le comte de Syran , tu tournais à l'aigreur , Syran le prend sur le haut ! tu t'intimides , je voyais le moment où il allait abuser de son avantage j^our t'insulter ; qu'est-ce que je fais?... pour déplacer la querelle qui s'envenimait, je saute à la perruque de Syran, en lui reprochant de me regarder de travers depuis une heure (il était louche), il me rend un soufflet, nous courons à nos épées , nous sortons de la tente... et hourra pour la bonne cause 1 ma rapière le cloue sur la bruyère,
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comme un papillon sur une carte! Totale tu as voulu me tuer deux fois et tu m as frappé au visage une fois, moi, je t'ai sauvé la vie deux fois et l'honneur une fois, . . est ce vrai ?
— Oui, monsieur, cela est vrai sans doute, mais vous faites aussi cruellement payer vos services, — dit M. deRohan avec amertume, et non sans une secrète frayeur d'entendre Latréaumont, au lieu de le menacer, prendre ce ton de brusque bienveillance et lui rappeler ses souvenirs.
— Soit... je suis hors de prix, — dit le colosse!— mais admettons que je te redoive; pour cela, voyons? qu'as-tu fait pour moi, toi? Tu m'as laissé grignotter le bord de quatre ou cinq cent pauvres mille livres , à même desquelles tu mordais à belles dents? Or, sans moi , tu les aurais mangées tout de même ? et pas si gaiement, peut-être.
— C'est parce que je vous ai accueilli chez moi, et que je vous ai rendu des services, misérable! qu'il est infdme à vous de me traiter comme vous faites !
— Tu m'as rendu des services? oui, mort- Dieu... lu m'en as rendu ! je ne rougis pas de l'avouer; et je dirai plus, je voudrais que tu pusses m'en rendre encore ! mais aussi , moi ,
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en devenant ton commensal , n'ai-je pas été à loi nuit et jour? soir et malin? toujours bon et prêt à tout? Quand tu étais dans les humeurs sombres, qui le remontait? qui t'égayait? qui savait te donner du cœur au ventre ? Lalréaumont ! qui le portait au lit quand tu étais ivre? qui dressait tes chevaux d'arquebuse? qui mettait mieux ta meute sous le fouet, que pas un veneur? Lalréaumont ! qui a enseigné nos dogues à mordre les culottes des recors et des huissiers, en les excitant contre un vieux sarrau noir ? Lalréaumont 1 qui reçoit nos créanciers à coups de pieds dans le ventre, les paie à coups de canne, et les
renvoie à coups de pieds dans le encore
Lalréaumont... toujours Lalréaumont !... Et dernièrement, en Bavière, au risque de se faire pendre, et pour le délivrer un moment, toi et ton électrice, de l'espionnage de cet animal d'électeur, qui, mieux monté que vous, ne vous quittait pas, qui donc dans une halte, profitant de la distraction de ce meynherr jaloux , qui vous épiait de tous ses gros yeux , qui donc a trouvé le moyen de mettre un petit morceau de mèche de carabine , tout allumé, dans l'oreille du cheval électoral ? de façon que ledit cheval , furieux , a lout-à-coup
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pointé, rué, bondi, et fini par emporter aux cinq cent mille diables l'électeur épouvanté , qui poussait des cris de paon ! et à sa suite toute sa cour effarée, comme une bande de moutons après leur bélier? de façon que restant seul avec l'électricc, tu as ])rofité du moment pour t'assurer de ton premier rendezvous? à qui dois-tu ça?... encore à Latréaumont... enfin, est-ce vrai ? est-ce vrai ?
— Laissez-moi, — dit Rohan, qui, par une incroyable versatilité de caractère, n'avait pu s'empêcher de sourire malgré lui , en se souvenant de ces grossières facéties du partisan, et qui sentait avec une angoisse horrible sa colère contre ce dernier perdre peu à peu de sa première violence.
— Allons, voyons, Louis, causons donc en hommes, mort-Dieu! et nonpas en caillettes. Je te parle de ces folies , puisque les choses sérieuses t'effarouchent ; car on ne sait , mille diables ! comment te prendre.
— Laissez-moi... laissez-moi, vous dis-je ; vous m'effrayez plus maintenant que tout-àl'heure 1 c'est ma ruine ! c'est ma mort que vous voulez 1
— Ah çà ! que diable veux-tu que je fasse de la mort, puisqu'elle entraînerait la mienne !
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et quant à ta ruine, je voudrais bien, tripledieux ! avoir encore à la vouloir ; car nous serions plus riches que nous ne le sommes, mon garçon... Mais puisque ça est consommé par ta faute, par notre faute, si tu veux, qui, maintenant, tâche de te relever de cette ruine? qui , le premier , a' pensé au complot de Normandie? Latréaumont ! 1 car voyons , as -tu assez de tête pour machiner une conspiration ? pour trouver des adhérents ? pour soulever des mécontents? Non ; tu es mou , tu es indolent, tu te décourages; et moi , pendant ce temps-là , j'organise tout ; j'écris en Hollande ; j'obtiens des résultats 1 je fais tout enfin; et pourtant, si l'affaire succède bien, qui sera le chef suprême de la république de Normandie ? M. de Rohan ; et qui aura tout préparé ? M. de Latréaumont. Et voilà pourtant comme j'agis... et pourquoi ? pour assurer la grande position d'un ingrat î !
— Un ingrat ! !
— Mais oui , d'un ingrat ; car dans tout cela, qui aura la part du lion? ce ne sera mort- Dieu pas le lion, n'est-ce pas ? Ainsi , tu dois m'être reconnaissant de tout ce que je fais , de tous mes sacrilices !
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— Vous ! VOUS î des sacrifices !
— Moi! Est-ce que , s'il le faut pour le bon succès de notre complot, je ne suis pas prêt à sacrifier la tranquillité de mon neveu, Auguste Des Préaux , mille-Catons ! la perle des garçons 1 brave comme son épée, doux comme un agneau ; qui , à l'heure qu'il est, ne pense qu'à épouser en paix une femme riche et charmante qu'il aime depuis dix ans 1 Eh bien , j'aurais pourtant le courage de te sacrifier tout ca !
— A moi? Vous êtes fou.
— Encore une fois , à toi , puisque tu es le chef, et que le meilleur de l'affaire te revient. Or, parce que Des Préaux est mon propre neveu! ça n'est pas moins dur. Cordieu! je sais ce que je fais , et ce que valent Auguste et sa jolie veuve! je sais bien aussi le chagrin terrible qu'ils vont avoir, d'être obligés de passer leur lune de miel dans tous les tracas d'une conspiration!... eux qui n'y pensent pas le moins du monde! Et toi, triple-dieux ! au lieu d'être reconnaissant , au lieu de te remettre bravement et à franc collier dans le complot, tu t'amuses à lanterner des bergerades ! je t'ai bien entendu!
— Tenez, ne me rappelez pas celte scène !. . .
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car, par l'enfer!... je ne sais pas de quoi je serais capable.
— Si... je veux au contraire te rappeler cette scène... Allons , calmç-loi ; tu feras ce que tu voudras ; tu t'en iras en Bretagne avec ta Maurice, si cela te plaît.
— Vous me laisserez partir... vous renoncerez à votre affreux projet de tout révéler?
— Peut-être...
Rohan , stupéfait , regardait Latréau mont avec un étonnement impossible à décrire : — Vous renoncez à vos menaces de tantôt?
— Nous verrons, te dis-je... mais à cette heure , tout ce que je veux , c'est te faire comparer l'avenir que je t'offrais à celui qui t'attend avec ta Maurice ; ça ne t'engage à rien , n'est-ce pas ?
— Taisez-vous ! ne souillez pas le nom de cet ange !
— Au contraire , triple-dieux l c'est moi qui m'épure en le prononçant! écoute-moi donc 1 Je veux d'abord que cet ange l'ait été fidèle pendant cinq ans , je veux que les bruits qui ont couru sur elle , sur Lorraine et d'Effiat , soient faux 1
1 "jl LATRÉAUMONT.
— Vous êtes un infâme calomniateur , tai-. sez-vous.
— Ah! çà , mille grelots ! est-ce que tu deviens fou? puisque je te dis au contraire que ces bruits sont fauxl archi-faux ! . . . Te voilà donc l'époux de ta Maurice , et vivant aux crochets de ta femme dont la fortune est , dit-on 5 de 4oo,ooo livres ; elle en prend cent pour payer tes créanciers, il lui reste donc cent mille livres et le manoir de Penhoët , qui , lorsque ses fermiers la paieront bien , lui vaudra 5 à 6,ooo livres de revenu. Te voilà bien et dûment installé en véritable gentillâtre ! ne possédant pas une obole à toi , et demandant de temps en temps deux écus à ta femme pour faire le garçon. Du reste, par saint Hubert ! je te vois fouettant bravement un lièvre avec cinq ou six bassets galeux, et revenant manger ton dit lièvre avec le pot-au-feu de ta ménagère! Puis le soir, si ton curé ou ton bailli parlent autre chose que le patois bas-breton , tu fais avec eux un cent de piquet. Yoilà qui est éblouissant et magnifique!... Hourra pour LucuUusI
— Eh ! bien , oui. . . cette vie fût-elle aussi honteuse, aussi misérable que vous la dépeignez, je la préfère encore mille fois à celle