LE MAT:VAIS GKNIE. I
que je mène ici!— dit impaliemmnnl le chevalier.
— Voilà donc, — continua Latréaumont sans répondre à M. de Rohan , et sûr de l'avoir blessé dans son incurable amour-propre, — voilà donc la fin du brillant prince qui , l'an dernier encore , séduisait l'électrice de Bavière ! du beau cavalier pour qui la belle duchesse de Mazarin avait tout sacrifié! du fier courtisan pour qui tous les cœurs soupirent! Te voilà donc enterré vif, à la grande joie de Lorraine, de d'Effîat, de Villarceaux, de Lauzun , de Cavoye , de tous tes rivaux enfin , qui se voient délivrés de toi et de tes succès qui les écrasaient. C'est bien ! tu as fâché papa et maman , et tu vas toi-même te mettre en pénitence; c'est d'un genlil et doux caractère! On en fera de bons contes à la cour, où l'on te jalouse si peu. Mais peux-tu me dire ce que tu gagnes à cette visée d'enterrement?
— J'y gagne le calme , le repos , la paix de la conscience !
— Tout ce phœbus pastoral* veut dire que tu trouves en te mariant de quoi payer tes créanciers et avoir quelques milliers de pistoles devant toi... Je comprends^ triple dieux! je comprends.
— Et quand cela serait? ne savez-vous pas que je suis à bout? sans ressources et sans aucuns biens à celte heure?
— Mais, peste d'opiniâtre, tu es à bout, parce que tu veux y être ! tu ne veux pas entendre que Monterey accepte II Vois cette gazette , te dis-je î Or, puisqu'il accepte selon nos conventions , le marchand portugais doit délivrer aujourd'hui même 5o premières mille livres , dans un mois 5o autres , et dans trois mois 600,000 à compte sur les 2,000,000 demandes pour entrer en danse.
— Mais , misérable ! cet argent est destiné à assurer l'existence du complot, et non pas à payer mes dettes; détourner cet argent de son but, infâme j serait une autre ignominie !!
— Mais, mille créanciers du diable! qui te parle de payer tes dettes! Je compte bien, au contraire, qu'aucun de ces drôles à longs mémoires ne verra seulement l'ombre d'une de ces pistoles ! Cet argent est chose sacrée s'il en fut . et absolument destiné à développer, comme tu dis si bien, Y existence du complot! or, comme l'existence du complot est incarnée en la nôtre , nous sommes forcés d'employer les écus de Monterey à dévelop-
r,K MAT VAIS r.ÉxrE. 17.5
per largement et joyeusemenl noire dite existence, afin de nous faire une clientelie, de recruter des mécontents ; or, pour cela faire, ne faut-il pas, cordieu ! que le complot puisse avoir grande chère, gros jeu, bon vin et belles courtisanes ! qu'il mène enfin une vie généreuse et folle, pour prendre des complices à. ces friands gluaux ; car on n'attrape pas, mille tonnerres! des mouches avec du vinaigre. Aussi nous empaumons de la sorte autant de complices que nous pouvons; et au mois de juillet, une fois l'arrière -ban convoqué à Rouen, nous partons pour décider le soulèvement et préparer le débarquement des Espagnols.
— Je vous dis que cette révolte est une chimère, et lors même qu'elle pourrait se réaliser, je vous l'ai dit, ne c<5mptez plus sur moi!
— D'abord, comme tu n'as jamais mis le pied en Normandie, tu ne sais pas si c'est une chimère; mais crois-tu donc, mordieu ! que Monterey, fin renard , au moins aussi madré que l'était l'Isola , s'en irait avancer des sommes considérables, faire croiser vingt vaisseaux de ligne sur les côtes de Normandie , et encombrer ces vaisseaux de troupes, de
munitions el d'objets de débarquement; que Monterey enfin mènerait aussi chaudement cette affaire s'il n'avait pas la presque certitude d'un bon succès ? si les rapports de ses émissaires en Normandie ne s'accordaient pas avec les espérances que moietVanden-Enden lui avons donnéeS; enfin, réponds à cela?
M. de Rohan ne sut, en effet, que répondre à cette objection, car le raisonnement de Latréaumont avait une grande apparence de solidité.
— Ainsi donc, — continua ce dernier, — il y a sinon certitude , du moins grande chance de succès. Maintenant, je suppose que le Tiers et Dajigennetlent déjà nos buveurs de cidre hors des gonds ; bientôt notre or circule, les promesses tombent comme la grêle, les terreurs s'exploiterft , enfin le soulèvement s'opère, la noblesse révoltée monte à cheval et s'assemble pour demander des états-généraux, la populace la suit en aboyant; alors Des Préaux et ses chers amis te présentent aux hobereaux indomptés ; tu t'appelles Rohan, tu as une perruque blonde, un magnifique justaucorps brodé , tu es beau comme un ange, tu traites le grand monarque de tyran, tu ordonnes de courir sus à la personne et
LE MAUVAIS Gl^.NIF. Ty-y
surtout aux cofl'res-forts do tous les rocoveurs de tailles et employés du fisc, que tu déclares Peste puùlique [\y... Hourra! toute la gentilhommerie de la province t'appuie, et te voilà d'emblée, mordieu, reconnu comme général et chef suprême de la république normande , ainsi que Van-den-Enden demande qu'on appelle ça; en effet, le litre est bon pour commencer et affriander le populaire. Une fois donc la Normandie révoltée, se souvenant du duc de Rohan ton oncle , tous les huguenots mécontents du Dauphiné et de la Guyenne, s'insurgent le feu prend à la traînée, il n'y a pas dix mille hommes de troupes en France! où diable ceci peut-il s'arrêter! Mais alors, mille rancunes! vient le beau de l'histoire; nous marchons droit à Versailles, au plus gardé par deux mille hommes de la maison du roi, et nous mettons la main sur le Sultan, sur la Sultane, sur les Sultanillons et sur le Yisir Louvois; je te laisse le sultan et la sultane, et je m'arrange du visir, à qui depuis long-temps j'ai à dire entre deux yeux le mot potence ! Alors, vois-tu, dans ce jour de triomphe, cet orgueilleux despote qui t'a si souvent
(i) Voir aux pièces le programme du complot.