‹ Latréaumont (volume 2)Chapitre 23 sur 64 · II. l · texte numérisé non relu

II. l

l-yS LATRÉ/VUMONT.

forcé de te courber devant lui pour t'insulter encore plus insolemment après. . . le vois-tu à ta merci? toi pouvant te venger... l'avoir là entre les mains , pouvoir aussi disposer du sort de quelques mignons de sa cour qui t'ont outragé à son exemple... Lorraine, d'Effiat, Yillarceaux! mille tonnerres... comment!

quand ce triomphe ne devrait durer qu'une heure, tu n'achèterais pas cette heure par...

— Oh! par ma \ie! l'avoir en ma puissance... une heure seulement, une heure, et mourir après! — s'écria Rohan exaspéré par le souvenir des récentes humiliations qu'il avait encore souffertes, et cédant avec une misérable faiblesse aux instincts de vengeance et d'ambition que les paroles de Latréaumont venaient d'éveiller de nouveau dans son âme.

— Eh bien , mort-Dieu ! il y a mille et mille chances pour que tu aies Phœbus et ses rayons en ta puissance, et tu hésites encore ! lorsqu'il ne s'agit pour toi que de vivre joyeusement pendant deux mois et d'attendre! car voilà tout ce que je te demande, attendre !.. puisque je me charge de toutpréparer avec Des Préaux, et que tu n'auras qu'à paraître au dernier moment.

— Oh! ma faiblesse! ma faiblesse! — s'écria

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llohan avec une frayeur croissante, se sentant ébranlai et subissant déjà l'influence des perfides insinuations de Latréaumont , qui le pénétraient presque malgré lui. — Puis reprenant encore courage, il s'écria : — Non, non, laissez-moi, odieux tentateur, laissez-moi , — jamais... jamais je n'y consentirai, laissezmoi partir.

— Eh pars , mort-Dieu ! — répondit Latréaumont avec impatience, — je ne te retiens pas! seulement, laisse-moi finir : Je te suppose donc, avec raison , à la tête de deux ou trois provinces révoltées , qui sait ensuite ce qui peut succéder pour toi ? Au point où la haine entière de l'Europe est soulevée contre Sultan XIV, serait-il donc bien impossible que l'empereur et le roi d'Espagne (j'en ai d'ailleurs touché deux mots à Monterey) (i) , auxquels ta maison est alliée, afin d'abattre une bonne fois le grand monarque et sa gloutonne monarchie, te reconnussent comme prince souverain ou roi feudataire de l'Ile-de- France. Hein 1 c'est maigre sans doute auprès de la totalité du territoire français; mais, mille-couronnes fermées 1 c'est beaucoup au-

(i) Voir le procès.

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près delà Logette au Diable à Saint- Mandé, royaume désert que nous prête S. M. M' l'Huillier, conseiller au parlement de Rouen 1 qu'en dis -tu?

Le chevalier se trouvait dans une horrible perplexité; telles chimériques que parussent les espérances dont Latréaumont le voulait enivrer , on le répète, la prodigieuse influence que le duc de Rohan, traitant de roi à roi avec Louis XIII, avait exercée était si évidente, les troubles de la minorité étaient si récents , on y avait vu de si singuliers exemples de l'étrange fortune des partis , qu'une tête moins faible et moins glorieuse que M. de Rohan aurait pu faiblir, et ajouter, comme fit le malheureux chevalier, une vague créance aux audacieuses visées de Latréaumont.

Aussi, M. de Rohan marchait à pas précipités, s'arrêtait, réfléchissait, se frappait le front avec désespoir, tandis que le géant^qui semblait tenir le fil au bout duquel voltigeait si douloureusement cette âme en peine, se complaisant dans l'impression qu'il causait, ajouta : — Je dis roi feudataire de l'Ile-de-France, parce que tu sens bien que Van-den-Enden , avec ses imaginations de république, de liberté, d'égalité, d'âge de miel et de paradis

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sur terre , est la plus vieille béte que je connaisse; et je le liens, triple-dieux, pour une fiefFée pécore, s'il se figurer qu'après la révolte, on ne lui donnera pas des camouflets avec la fumée de ses paperasses républicaines... Je lui laisse croire qu'on fera ce qu'il désire, parce qu'il nous sera bon pour aller négocier avec Monterey; mais une fois ton trône assuré, sire 1 moi, ton premier ministre, je ferai pourrir dans un cul-de-basse- fosse, ou plutôt pendre, c'est plus sûr, ce vieux rêveur véritablement dangereux pour tout pouvoir établi.

— Que faire ! que faire, maintenant! —dit le chevalier avec une horrible anxiété. — Oh! mabonne résolution de tantôt!... oh! mon calme d'une seconde! Mon Dieu! que faire?

— C'est bien simple!... Conspire;... ou ne conspire pas et épouse : si tu conspires, lu feras un heureux; si tu te maries , un malheureux!

— Que voulez-vous dire?

— Si tu conspires , l'heureux sera moi! si tu te maries, le malheureux sera Lorraine , car tu lui prendras sa maîtresse pour en faire ta femme.

— Mais des preuves... des preuves, misérable!... donne-moi une preuve, seulement

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une 2^ieuve! et je ne revois Maurice de ma vie ?

— Où diable veux-tu que je te donne des preuves? je n'en ai pas ; ce sont de simples on dit , des bruits que tout le monde répète. Après tout , il est possible que ce soit faux ; alors épouse , et je verrai ce que j'aurai à faire...

— Des bruits. .. mais ils courent ces bruits ! et le monde accueille si vite et si bien ce qui est bas et infâme , qu'une calomnie répandue devient à ses yeux une réalité!. . . Alors si, moi, j'allais passer pour la dupe de Lorraine! pour avoir , pour un peu d'argent , épousé bassesement une femme qui a été sa maîtresse ! — Quelle honte ! Mais , venant à se rappeler la grandeur et la noblesse de dévouement de Maurice, et l'angélique et constante pureté

de son caractère , il s'écria : Mais non! c'est

impossible! cette voix touchante , ces larmes , cette fierté , ces accents émus , ces mots entraînants, tout cela ne trompe pas; ce n'est pas là un vain jeu des lèvres! c'est un cri de l'âme la plus dévouée qui soit au monde! Aussi, tu mens, infâme! oui, tu mens! Laissemoi... je le sens... mon bonheur est avec Maurice \ car j'étais si heureux tantôt! je me sen-

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lais si ^rand! si fort! si puissant! mes nobles résolutions me donnaient tant d'énergie ! ma route me paraissait si l)elle et si riante! tandis que maintenant, oh! maintenant, misérable ! grâce à toi , tout est ténèbres autour de moi!— dit le malheureux chevalier avec accablement ; puis il reprit pourtant, avec un élan de croyance désespérée : — Non! non ! Maurice m'aime; je ne la quitterai pas! Maurice m'est fidèle; encore vme fois, de tels accents ne sont pas menteurs !

— Allons, je t'accorde que Maurice soit sincère,— dit Latréaumont avec insouciance; — pourtant écoute : Ne m'as-tu pas mille fois raconté , que sortant chaque matin de chez je ne sais quelle Laïs de bas étage , dont tu étais affolé , pour te rendre chaque jour chez la belle duchesse de Mazarin, tu savais pourtant tellement ensorceler cette dernière par ta voix , par tes larmes , par tes mots émus et par cent mille et cœtera^ que tout cela , mort-Dieu, paraissait aussi à la duchesse : un cri de l'âme la plus aimante qiiijût au monde! et pourtant c'était faux; tu trompais la Mazarine! Nous nous en moquions, et devant moi tu répétais, par dérision , ces mêmes phœbus si convaincants, à ces damnées sauteuses

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bohémiennes avec qui nous soupions quelquefois dans ces temps-là l

— Oh! c'est horrible, horrible,... cela est vrai! — dit le chevalier avec amertume, — j'ai bassement menti et souillé ce qu'il y a de plus saiut au monde ! pourquoi ne ferait-elle pas de même à mon égard? — Puis, voulant tenter un dernier effort de croyance : — Mais enfin, quel intérêt peut avoir Maurice à se faire épouser par moi ?.. Ne voulait-elle pas se faire chanoinesse?

— Oui, comme moi je veux me faire chanoine 1 Est-ce que si elle l'avait sérieusement voulu, elle serait venue te àireje le ferai?,.. non, elle l'aurait fait d'abord, et puis t'aurait dit cela est , maintenant acceptez ou n acceptez pas.

— Mais, encore une fois, quel intérêt peutelle avoir à m'épouser?

— Eh 1 mais, cent diables, elle veut faire une fin! Qui s'est présenté j)our cela jusqu'ici? Personne. Dans deux ou trois ans elle sera vieille fille ou jeune femme; et, si les bruits sont vrais, avec le peu de fortune qu'elle a, c'est mort-Dieu trouver une. prodigieuse retraite, je pense, que d'entrer dans la maison, de Kohan , et d'épouser un des plus grands cl

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des plus charmants seigneurs de France? et cela, après avoir joyeus(;ment rôti le balai, comme on dit; sans compter qu'elle y trouverait à se venger après, en se moquant de toi avec Lorraine 1 Et, entre nous, mille tortures! tu n'auras pas volé une perfidie ! car enfin , l'as- tu assez maltraitée? assez écrasée de mépris et d'insultes? T'imagines-tu qu'elle n'en a conservé aucun ressentiment^ Est-ce que tu crois, mille rancunes! que si elle était aussi innocente qu'elle le dit, elle souffrirait de toi tout ce qu'elle a souffert depuis cinq ans? Non , non , la noble pureté s'indigne et se rébecque;.., la tromperie se courbe lâchement sous les outrages, suit opiniâtrement son but, et sa haine cachée s'augmente de chaque insulte !!

Grâce à sa profonde connaissance du caractère de M. deRohan , Latréaumont n'avait pas en vain employé cet infernal raisonnement; car il savait, on l'a déjà dit, que le chevalier, par une conséquence de son détestable caractère, tout en rendant Maurice la plus malheureuse des femmes , avait la conscience du mal qu'il lui faisait , et son âme, aigrie par l'infortune, ne pouvait pas croire que Maurice , ainsi méconnue , eût assez de

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générosité pour oublier ces cruautés , et n'y répondre que par une affection , impassible dans son dévouement; en un mot, M. de Rohan ne pouvait comprendre cette résignation douce et pieuse . qui est à la tendresse , si cela se peut dire, ce que le cowage cii^il est au courage d'action. Aussi, l'infortuné, dans son aveuglement; attribuait-il l'amour opiniâtre de Maurice à une dissimulation haineuse, qui marchait sourdement à la vengeance.

— Mon Dieu! mon Dieu ! que faire?... comment sortir de ce doute,... de ce chaos?... C'est horrible ! — disait le malheureux chevalier.

— Que les mille millions de tonnerres et éclairs du bon Dieu te servent de lanterne pour en sortir ! mais décide-toi , conspire ou épouse, oui ou non,... je verrai ce qui me reste à faire. Tu sais tes deux destinées, maintenant choisis, décide-toi, et dis-moi : Je suis à toi , foi de Rohan !

— Ah! si j'étais sûr que Lorraine... si tu étais sûr...

— Mille diables ! je ne suis sûr que d'une chose, c'est que Monterey accepte, que tu peux espérer un trône, et que tu hésites entre une

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