‹ Latréaumont (volume 2)Chapitre 33 sur 64 · LA VEUVE. S · texte numérisé non relu

LA VEUVE. S

Louise, reprenez -les dès ma première pensée... dès ma première joie, dès ma première tristesse... dès mon amour pour vous, enfin.

— Non , non , je ne veux pas ainsi prodiguer mes trésors , je veux seulement vous rappeler ce qui s'est passé depuis 1669, lorsqu'il y a cinq ans vous partîtes pour Candie , mandé subitement par M. de Téméricourt.

— Mon Dieu! que je souffrais donc alors!... ah! que j'étais malheureux!

Oui, vous partîtes bien triste, bien découragé; et moi aussi, pour la première fois, je me sentis atteinte d'une cruelle angoisse... Enfin, ce soir-là même, M. de Vilars me dit : — Louise, je crois qu'Auguste vous aime.

— Il vous a dit cela ! — s'écria le chevalier.

— Oui...

— Et que lui avez-vous répondu ?

— Que je le croyais aussi.

— Que vous le croyiez aussi !... que je vous aimais!... Et lui... lui... à cela que dit-il?

— Il dit à cela, Auguste, — ajouta Louise les yeux humides, - un mot de confiance sublime, qui prouvait l'estime inaltérable qu'il avait pour moi, et l'intérêt paternel qu'il vous portait... 11 répondit à cela : Malheureux en-^

fynt!

Auguste, profondément ému, baissa le regard.

— Après cette découverte, — reprit Louise , — rien ne pouvait changer dans les rapports d'intime et mutuelle confiance qui régnait entre M. de Yilars et moi... comme toujours, nous causâmes de vous, avec la plus tendre sollicitude; nous pesâmes ensemble ce qui valait mieux pour vous , ou de vous laisser revenir à Eudreville, ou de trouver un prétexte plausible de vous en éloigner peu à peu, afin de vous éviter les chagrins d'un amour sans espoir; mais, d'un autre côté, nous pensions aux bonnes et fécondes inspirations que vous puisiez dans cette affection que je devais toujours ignorer, à l'heureuse influence qu'elle me donnaiisurvous; en véritables amis, enfin, nous songions aux désordres dans lesquels vous auriez pu vous plonger par désespoir, si nous romj)ions violemment des habitudes de cœur établies depuis si long-temps ; aussi, nous décidâmes, après avoir mûrement réfléchi, que vous reviendriez à Eudreville comme par le passé. . . cela. . c'était il y a deux ans et demi

A quelques mots delà marquise, Auguste très aillit malgré lui , surtout lorsqu'elle parla

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des funestes partis où le pouvait entraîner son désespoir; mais Louise, absorbée, ne s'apercevant pas encore de l'émotion du chevalier, continua :

— Vous revîntes donc après une longue absence... et un soir, ici, à la place où vous êtes... vous me fîtes l'aveu de votre amour... Cet aveu ne m'offensa pas, Auguste... non .. mais il me navra profondément, parce qu'avant de me l'avoir déclaré, bien que ce sentiment existât, bien que tout en vous le trahît, je pouvais vous voir comme d'iiabitude ; mais après cet aveu formel, que je dus confier à M. de Yilars , il n'était digne ni de lui , ni de moi , de vous recevoir davantage, comme il n'était pas non plus digne de vous, de revenir à Eudreville. Désespéré, vous partîtes donc pour la guerre de Hollande.

A ces mots de la marquise, le trouble d'Auguste augmenta beaucoup ; il pâlit comme si un souvenir elfrayant se fût tout-à-coup présenté à sa mémoire, et s'écria :

— Louise, ne me rappelez pas cet affreux voyage! parpitié, Louise, ne m'en parlez pas... il faut que je l'oublie !

Madame de Yilars , très étonnée de l'anxiété qui s'était si soudainement peinte sur

la figure d'Auguste, continua avec calme, en sentant néanmoins son cœur battre fort et vite :

— Vous avez raison, Auguste, il faut oublier ce malheureux voyage , causé par un fatal aveu; mais remerciez le ciel de vous avoir sauvé de la mort que vous cherchiez alors... et surtout de vous avoir arraché aux autres dangers qui vous entouraient... car on ne meurt qu'une fois... tandis qu'on peut être infâme bien souvent. . . et FafFreuse renommée de ce M. de Rohan... de votre oncle... ah! j'en frémis encore.

— Oh ! par pitié , Louise, encore une fois, ne me parlez plus de ce temps-là... il faut que je le regarde comme un rêve affreux.... ne m'en parlez plus... il faut que je l'oublie.... vous dis-je...

En disant ces mots, les trails d'Auguste étaient si bouleversés , sa voix si altérée, que Louise commençait aussi à pâlir sous l'obsession d'une terreur vague et involontaire; mais pensant tout-à-coup à l'excessive délicatesse d'Auguste, elle crut, avec assez de vraisemblance, que, venant de rappeler au souvenir du chevalier toute la noblesse des procédés de M. de Yilars , il éprouvait un violent rc-

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