‹ Latréaumont (volume 2)Chapitre 36 sur 64 · LA VEUVE · texte numérisé non relu

LA VEUVE

Aussi, croyez-moi, Louise, jamais mon cœur n'oubliera tout ce que M. de Yilars a fait pour moi, ses conseils , ses bontés ; et si j'ai un re~ proche navrant à me faire, c'est d'avoir osé abuser de l'hospitalité qu'il m'offrait si loyalement, pour vous faire l'aveu d'un amour coupablco.. Et pourtant s'il était possible de me justifier, je vous dirais, Louise, .- que tout en croyant ma conduite condamnable, je ne sais... mais, à mes yeux, M. de Yilars avait avec vous des manières si gravement afTectueuses, si paternelles... et vous-même vous vous montriez envers lui d'une affection si filiale, si respectueuse... si sainte... que... enfin, pardonnez-moi, Louise, si ce que je dis vous offense... mais... il me semblait que mon amour eût été bien plus coupable , si M. de Vilars ne m'eût pas semblé être pour vous... un père.

La jeune femme baissa les yeux et rougit beaucoup.

— Aussi , — continua Auguste , — vous ne sauriez croire ce qui rendait mon éloignement moins cruel, mes longues nuits sans sommeil moins déchirantes! c'était encore cette pensée!! Ce qui maintenant enfui me donne le courage de supporter presque sans chagrin

ce retard à mon bonheur... eh bien ! c'est encore Tcnivrenient que me donne cette pensée!! Oh Louise... mabien-aimée... dites... n'est-ce pas que mon cœur a deviné?... n'estce pas , Louise, que j'ai toujours eu l'instinct de mon ineffable bonheur ?

— Auguste, taisez- vous, — dit Louise, dont le sein palpitait, et qui était à la fois heureuse et confuse de voir ainsi dévoiler le secret de son i3ur et chaste amour.

— Oh 1 laissez-moi tout vous dire , — reprit Auguste; — qu'aucune de mes joies, de mes extases ne vous soient inconnues ! Laissezmoi vous dire mes rêves sans fin , laissez-moi vous parler de l'avenir, ohl Louise, de l'avenir î Nous voyez-vous unis , à jamais unis... concevez-vous cette vie?... N'est-ce donc pas un songe?... moi 1 moi! être à vous... vous appartenir, enfin, vous pouvoir dévouer à jamais cette existence dont vous avez éveillé les premières sensations !

— Oui, Auguste, oui , je le crois , je le sens, une ineffable, une grande félicité nous attend, bien grande, bien ineffable, parce que nous en jouirons sans remords, avec la conscience généreuse de l'avoir méritée. Oh! mon ami, je dis aussi, comme vous, quel avenir! Pensez donc

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quelles longues et rapides journées? et nos promenades du malin? et nos lectures du soir?... et nos pauvres à visiter? et nos occupations des champs? et puis vous ne savez pas , Auguste? il faut absolument décider votre père à venir à Eudreville; il aime bien Préaux, mais je me charge de le lui faire oublier.

— Oh oui, Louise , vivre entre vous et mon père , réunir tous les bonheurs du cœur, toutes les joies sacrées de la famille, et plus tard... peut-être, d'autres joies encore, ces joies enfantines... qui semblent les échos vivants de notre bonheur. Oh ! n'est-ce pas, Louise i^ — dit Auguste avec amour, — voir naître et se développer sous ses yeux ces fraîches fleurs du matin de la vie, qui embellissent son couchant, de leur éclat et de leur parfum... N'estce pas, ma bien-aimée ?

Et Auguste , pressant avec ivresse la main de la marquise , cherchait en vain son doux regard; car Louise, tremblant et doucement émue , tenait ses beaux yeux continuellement baissés...

A ce moment le bruit d'une porte, qu'on ouvrit dans un salon précédant la galerie, fit tressaillir Louise, qui relira précipitamment sa main des mains d'Auguste.

q56 latrkaumont.

Bientôt un valet de chambre de la marquise, ayant gratté à la porte , entra , et , s'adressant à Auguste, — Un ami de M. le chevalier, qui n'a qu'un mot à lui dire, est à la petite porte du parc ; il arrive de Préaux , où on lui a assuré que M. le chevalier était ici.

— Quelle bizarrerie ! pourquoi, chevalier, votre ami n'entre-t-il pasP — dit Louise étonnée.

— Permettez-vous , madame la marquise , que j'aille m'informer de ce que ce peut être?

— Mon Dieu, allez, et revenez vite me dire quel est ce mystérieux et timide inconnu.

Et Auguste , ayant salué madame de Vilars, suivit le valet de chambre , qui lui indiqua une partie du parc fort solitaire; car c'était à une petite porte , percée à cet endroit , qu'attendait le cavalier , — disait le laquais.

Auguste, précipitant son pas , moitié par inquiétude , moitié par curiosité , arriva bientôt, ouvrit cette porte, et vit... son oncle Latréaumont... Un autre cavalier, enveloppé de son manteau, était à cheval , tenant en main la moulure du colonel.

CHAPITRK VINGT-DEUXIEME,

Pensiez vous que le lion sommeillât , parce qu'il ne rugissait pas?

SCHILLER. — Fiesque, acte 2, se. 19.

€a Jpromcôôf.

Dos Préaux ne put cacher le profond étonnemcnt et rindéfinissable malaise qu'il éprouva à la vue de son oncle.

— Bonjour, mort-Dieu! bonjour, Auguste!

— dit le colonel en pressant cordialement la main de son neveu, qui répondit avec assez de froideur à cette avance.

26o LA.TRÉAUMONT.

— Ah çà , — reprit Latréaumont , — bien que nous ne nous soyons pas vus depuis dixhuit mois , je n'ai qu'un mot à te dire , et vivement , car on m'attend à Rouen pour souper y^ux Uniques avec quelques bons compagnons. . . — Et le partisan ajouta à voix basse : — Tu vas être bien surpris et bien content 1 Cette conspiration dont tu as voulu être, il y a deux ans, et de laquelle je ne t'avais pas soufflé mot depuis, pour ne pas te donner de fausse joie, notre conspiration marche à cette heure comme sur des roulettes... L'étranger nous appuie. Ta vieille idole de Van-den-Enden a été obligée d'aller subito à Bruxelles pour nos affaires, sans cela il serait venu lui-même te rappeler ton serment, car il ne s'agit plus maintenant que de soulever les gentilshommes de la province, et c'est en partie sur toi que nous comptonspour ce faire, puisque tu nous as donné ta parole.

Auguste demeura pétrifié,., immobile, il regardait son oncle sans le voir.

— Eh bien! mort-Dieu, qu'as-tu?.. Auguste.^ Auguste? te vo;là tout ébaubi?

— Ma parole! — répéta le malheureux Des Préaux, — ma parole!

— Eh oui, sans doute, ta parole.,, allons,

LA l'IiOMliSSli. vjj 1

Voyons, reviens à toi , que diable as-tu û me manger ainsi des yeux? est-ce que lu ne reconnais pas ton bon oncle?

— Ma parole! — dit encore Auguste en paraissant se réveiller d'un songe, car toute l'horreur de sa position éclatait à sa pensée, et par cette sorte d'intuition soudaine que donne la conscience d'une catastrophe prochaine, inévitable et terrible; aucune des effroyables conséquences de la promesse qu'il avait laite, ne lui échappait dans ce moment; enfin l'émotion violente qui venait de l'accabler un instant, dans son entretien av("C la marquise, n'avait été causée que par un souvenir involontaire de cet engagement fatal. Deux mots feront tout comprendre.

On l'a dit, lors de son retour de Candie , ivre d'amour pour madame de Yilars , Auguste lui ayant fait l'aveu de sa passion, Louise fut forcée de l'exiler pour toujours de sa présence; désespéré, connaissant l'inflexibilité des principes de la jeune femme, voyant ses espérances à jamais perdues^ forcé de renoncer à un sentiment qui avait été jusque là le seul mobile de toutes ses actions , voulant en finir avec une vie qui lui était devenue odieuse ; ne pouvant se résigner à rester à

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Préaux, la proximité de ce fief avec le château d'Eudreville dont il ne devait plus aj)procher lui rappelant de trop douloureux souvenirs; Auguste quitta son père malgré ses larmes et ses ordres; puis, ne trouvant pas de place vacante dans les cadres de la marine , il alla trouver Latréaumont , qu'il savait prêt à partir pour la Hollande avec M. de Rohan ; supplia son oncle de l'emmener avec lui, le suivit à cette guerre, tâcha de trouver la mort dans deux ou trois actions meurtrières où il se jeta en aveugle, mais ne réussit pas. Latréaumont songeait alors sérieusement à la révolte de Normandie , voyant le désespoir de son neyen qui ne cherchait que des partis extrêmes, connaissant son courage et son éner gie,et pensant que, 23ar ses relations de famille, le chevalier lui serait fort utile pour l'aider à disposer les esprits en Normandie, et qu'enfin il est toujours bon de s'assurer un complice déterminé comme le sont tous ceux que la fatalité pousse à bout. Il fut facile au colonel d'amener Auguste à lui demander de prendre part à cette téméraire entreprise, dont Latréaumont lui avait parlé légèrement, et dans laquelle le malheureux Des Préaux vit, pour le présent, un moyen âe s'étourdir

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