LA PROMESSE. 2(J
ment qu'il avait pris n'en existait pas moins. Aussi, le colonel ne pensa-t-il qu'à une chose : à elFacer dans l'esprit d'Augusle les effrayantes promesses du passé sous les enivrantes visions de l'avenir , lui parla incessamment de son amour, et fort peu de la conspiration, fit même adroitement naître des doutes sur son opportunité, mit en jeu pour cela^ la faiblesse et l'irrésolution habituelle de M. de Rohan , et se conduisit enfin avec une ruse si habile et si infernale , qu'il parvint à étourdir alors complètement Des Préaux sur une aussi dangereuse complicité, dont le colonel comptait cruellement abuser un jour ; qu'en un mot, Auguste partit enivré d'espoir et d'amour , et qu'au milieu de tous les ravissements d'une passion partagée , il oublia bientôt d'aussi tristes souvenirs.
Pendant dix-huit mois , Latréaumont se garda bien de parler de la conspiration à son neveu; ii interrompit tout commerce avec lui. Aussi le malheureux Auguste, croyant ces projets de révolte à jamais évanouis, se confiait à toutes les délices du plus rayonnant avenir, lorsque Latréaumont vint l'arracher de cette sphère de félicité céleste, pour le rejeter dans l'abîme d'une épouvantable réalité.
Que devait faire le chevalier? Il avait de^r mandé d'entrer dans le complot ; il possédait le secret de Van-den-Enden, de Latréaumont, et de M. de Rohan. Il avait juré d'agir; et en d'aussi terribles et criminelles circonstances, refuser son concours au moment du danger , n'était-ce pas lâchement trahir ses complices? chacun appartenant à tous, et tous étant solidaires de chacun!... Et puis enfin, à force d'avoir entendu la marquise incessamment répéter que l'aveugle obéissance à la parole donnée librement , était la première nécessité d'un loyal et noble caractère , les idées d'Auguste s'étaient presque empreintes de la même exaltation à ce sujet ; aussi doit-on concevoir l'horrible anxiété qui le torturait , en voyant Latréaumont venir lui rappeler sa promesse. .....,.,"..,
, — Ah çà, — reprit le colonel, — tu restes là, mort-Dieu , comme un marbre... sans me répondre... je suis^ pressé , te dis-jo , on m'attend pour souper aux Uniques; d'ailleurs ce que tu gs à faire est tout simple et mille fois convenu entre nous dans les temps ; il s'agit de voir les gentilshommes du pays , de les monter, de les exciter; enfin c'est l'A B C du
LA PHOAIKSSE. oA)"]
métier'.... ainsi c'est convenu... pousse-moi vertement ces buveurs de cidre, et dans quinze jours tu me reverras.
— Mais c'est impossible, — dit Auguste égaré, — encore une fois , cela est impossible maintenant!
— Comment, impossible?.... de soulever ces genlillâtres ?... mais autrefois tu m'as dit
, qu'ils iraient tout seuls 1...
— Dans les temps... oui,., dans les temps ! mais je vous dis que vous ne pouvez plus songer à cette heure à soulever la Normandie, encore une fois c'est impossible ! — reprit le malheureux avec une angoisse déchirante , — tout est calme dans la province , je vous le jure... pas un gentilhomme ne bougera!
Latréaumont regarda fixement son neveu , et l'entraînant loin de M. de Rohan , lui dit à voix basse: — Auguste, la province est cal/ne maintenant ^ signifie que maintenant tu veux rester QdXaiQ', pas un gentilhomme ne bougera^, . . signifie que tu ne veux plus bouger : sont-ce là tes promesses, mort-Dieu? sont-ce là tes promesses ! 1 quand as-tu parlé à ces gentilshommes ? où les as-tu vus ?. . . moi qui arrive de ilouen , j'ai déjà embauché plus de cent me-
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coalents ! Auguste , tu mens ! ! tu veux lâchement trahir ta parole.
Le malheureux Des Préaux cacha sa tête dans ses mains.
— Qui m'a demandé à être complice de cette révolte ? — continua le partisan. — Estce moi qui te Tai proposé? n'es tu pas venu à moi , n'est-ce pas toi qui m'as supplié de te laisser participer â une noble et dangereuse entreprise, qui devait assurer la liberté de notre province? n'as-tu pas conféré des jours entiers avec Van-den-Enden dont tu ne pouvais te lasser d'admirer la vertu? et maintenant, que tu as pénétré tous nos desseins, tous ùos projets , maintenant que tu sais tout... à l'heure du danger tu as peur, tu refuses d'agir... tu es un lâche, peut-être pis encore... un infâme !!
— Un infâme! — dit Auguste avec amertume, en songeant à la vie de son oncle, — c'est vous qui m'appelez infâme!...
— Oui, tu seras un infâme, si tu trahis taparolel car si, au Heu de moi qui ne suis qu'un vaurien et l'épée de l'affaire, je le sais. . . si la noble pensée qui domine la conspiration, si Yanden-Enden enfin était venu te trouver? aurais-
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lu osé nier ta promesse en face de cet austèn; philosophe dont lu étais fanaliséPenfacedeccl homme d'une vertu antique , comme lu disais alors? enfin n'est-il pas aussi ton complice, lui? n*a-t-il pas aussi ton serment à réclamer ? — di t Latréaumontqui,avechabilelé,meltail ainsi on avant l'imposante figure de Van-den-Enden.
— Mais puisque je vous dis que ce soulèvem nt est impossible à cette heure! — répéta le malheureux chevalier , obsédé par une seule idée.
— Comment le sais-tu... qu'il est impossible? depuis dix-huit mois tu n'y as pas pris part, — reprit le colonel en le regardant fixement. — Eh bien ! je vais te prouver, moi, qu'il est possible... et très possible... écoute-moi bien : — et le partisan mit en peu de mots Auguste au courant des promesses faites par Montercy.— Eh bien! diras-tu que c'est impossible maintenant?
— Oh mon Dieu! mon Dieu! — s'écria le malheureux Des Préaux en portant la main à son front avec désespoir, —oui, c'est impossible... car elle?. . elle? que voulez-vous donc qu'elle devienne... si je la quitte! !
— Qui ça, elle?... ta marquise? eh! mort- Dieu, c'est tout simple, comme elle t'aime, et
que c'est une vaillante créature, elle se mettra du complot, si tu t'en mets, rien de plus sûr... j'y ai bien compté... aussi est-elle en tête de ma liste !
— Louise ! ! Pieu du ciel 1 Louise ! compromettre ainsi Louise 1 — s'écria Des Préaux avec rage, — avant cela, voyez-vous, je vous tuerais et moi après...
— D'abord, « vous ne tuerez jamais votre oncle Latréaumont...» dit le 49^ commandement du bon Dieu... et quant à ta marquise, je ne la verrai seulement pas , je ne la forcerai à rien, mais, aussi vrai que je m'appelle Duhamel de Latréaumont, je te répète qu'elle conspirera si tu conspires... et cela, sans qu'on ait besoin de le lui dire à deux fois 1 la courageuse femme!
— Et si je ne veux plus conspirer, moi!! — s'écria Des Préaux hors de lui.
— Je t'en défie, moi, de ne plus conspirer ! de te conduire comme un lâche et un traître?— dit le colonel , connaissant toute la loyauté de son malheureux neveu, qui ne pouvait en effet sortir de l'inextricable position oii il s'était si imprudemment jeté par le passé... Encore une fois, — reprit le partisan, — pourquoi es-tu venu à nous? pourquoi as-
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lu voulu savoir nos secrets? pourquoi nous astu volontairement promis d'agir?
— Eli bien oui , c'est vrai , j'ai promis, vous avez ma parole, j'ai été à vous... mais rappelez-vous aussi , combien alors j'étais malheureux! désespéré! mon oncle. .. Mon oncle, par pitié songez donc à celai
— Que veux-tu que nous y fassions ^ ça me coûte. .. mais il est trop tard ! en affaires capitales , le passé enchaîne l'avenir! tu as nos secrets! tant pis ou tant mieux pour toi! Rohan, Van-den-Enden et moi , nous comptons sur toi comme tu peux compter sur nous! mais si nous sommes à toi, il faut que tu sois à nous!
— Mais vousl...vous pouvezbien me rendre ma parole ? renoncer au complot.
— Impossible; je n'ai qu'une volonté, et nous sommes quatre; il est trop tard. Monterey accepte, nous appuie; à l'heure qu'il est, Van-den-Enden confère avec lui... il faut vigoureusement pousser les choses puisque le four chauffe ; dans un mois peut-être il ne sera plus temps. Et, mille diables, il y va de notre cou 11
— Mais, encore une fois, vous pouvez bi(ni me rendre ma parole et agir sans moi ; vous savez bien que je ne vous trahirai pas !
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— Ne pas agir... c'est trahir...
— Mais abandonnez vos desseins...
— Mes complices ont ma parole... comme j'ai la tienne... impossible...
— Ah mon Dieu, mon Dieu! — s'écria le malheureux Auguste ; il était horriblement pâle, la sueur lui coulait du front; enfin , voulant tenter un dernier effort, il leva ses mains suppliantes vers Latréaumont, et lui dit d'une voix déchirante, en rassemblant tout ce qu'il avait de tendresse dans l'âme pour le mettre dans son accent :
— Puisque je ne vous suis rien... puisque me porter ce coup affreux ne vous est rien.,, mon oncle. o. au nom de ma j^auvre mère. . . et de la vôtre aussi... que vous aimiez tantl abandonnez votre projet ou agissez sans moi;!
Et le malheureux inondait de ses larmes les grosses mains de Latréaumont.
— Ne me parle pas de ma sœur ni de ma mère l— dit le colonel en frappant du pied ; — ce n'est pas l'heure... tais-toi...
Mais Auguste, espérant avoir fait quelque impression sur Latréaumont , qu'il voyait ému , continua.
— Que vous ai-je fait?... J'élais si heureux tout à l'heure encore... mon oncle.,, regar-
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(îcz-moi, ne détournez pas la vue ! On cJil que je ressemble lant à ma mère , qui ressemblait lant à votre mère à vous 1 et vous le savez ! vous ne pouviez leur jamais rien refuser à elles 1! à votre mère... ni àvotresœurl!
— Enfer! laisse-moi! tais-toi 1 — dit le colonel attendri.
— Mon oncle, — s'écria Des Préaux en se jetant dans les bras du partisan, — je le vois, vos yeux sont humides. . . ces souvenirs vous émeuvent malgré vous... j'espère!! je suis sauvé! vous m'avez serré contre votre cœur l !
En effet, tel bronzé que fût Latréaumont, il ne pouvait rester insensible à une aussi atroce douleur, ni échapper à l'influence du souvenir de sa mère et de sa sœur, les deux seules créatures auxquelles le partisan eût peut-être jamais sacrifié sa personnalité; aussi dans ce moment, était -il véritablement et profondément ému.
Alors, se dégageant des bras de son neveu, cts'approchant de M. de Rohan, jusque là silencieux témoin de cette scène déchirante, toujours à demi caché dans son manteau; Latréaumont tira violemment ce vêtement, de façon qu'il put voir M. de Rohan bien en face, et hiiditd'unc voix presque irritée ; II. i8
q68 latréaumont.
— Quand je te disais , moi , monsieur de Rohan Guémené - Montbazon-Soubise , que j'avais à sacrifier autre chose qu'une damnée femellel Vois ce garçon, noble, généreux et bon, qui a autant de qualités que toi et moi nous avons de vices 1 il ne veut rien, lui ! ni argent, ni honneur, ni assouvir de haine!! Comme le vieux Yan-den-Enden, ce qu'il rêvait^ c'était le bonheur et la liberté de la France ; il allait oublier ce rêve pour épouser une femme belle, riche et vertueuse... Eh bien ! à ton élévation future il faut pourtant que je risque de sacrifier tout cela!... Aussi, mort-Dieu l une fois roi ou presque roi , tu m'en rendras bon compte !
— Que dites- vous? — s'écria le malheureux Auguste, qui avait eu un moment d'espoir.
— Je dis , mon garçon , que s'émouvoir et pleurnicher, c'est fort bien ; j'ai payé, comme on dit, mon tribut à la nature, au souvenir, à la famille, à tout ce que tu voudras ; mais , mille tonnerres ! c'est tout de même, il est trop tard , il faut que tu tiennes ta parole ; le complot compte trop sur toi et sur ta marquise pour y renoncer, le moment est décisif, il faut jouer tout notre jeu , et toi et elle vous êtes nos meilleures cartes ! î
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En voyant s'évanouir aussi cruellement son espérance d'un moment, Auguste ressentit plus adVeusement encore l'horreur de sa position ; en effet, il avait librement pris part à ce complot , égaré , sans doute , par le désespoir; mais enfin il en possédait le secret, et maintenant, par cela qu'il était le plus heureux des hommes, devait-il, manquant à sa parole, laisser ses complices , et surtout Van-den- Enden,pour lequel il professait la plus souveraine admiration et qu'il reconnaissait pour le plus vertueux des hommes , partager seuls les dangers d'une aussi téméraire entreprise? et bien qu'il s'agit d'une tentative criminelle en soi, n'avait-il pas, en s'y associant autrefois de bon gré , perdu le droit de la qualifier désormais? Enfin, à cette heure, une fois librement compromis, ne devait-il pas avoir le triste courage de se mettre au-dessus de toute autre considération sociale pour partager aveuglément, avec les autres conjurés, cette effrayante communion?
Ces pensées se heurtèrent confuses dans la tête brûlante de Des Préaux, et ce pendant Latréaumont ne le quittait pas des yeux...
— Enfin Des Préaux dit à son oncle : — Je ne sais en-core que résoudre, monsieur, mais
à quoi que je me décide , vous pouvez être sûr que je ne faillirai pas aux effroyables mais inévitables conséquences de ma parole ; que mon sort s'accomplisse donc!... demain j'irai vous trouver à Rouen, vous pouvez y compter, — dit Auguste avec accablement.
M. de Rohan , que le colonel n'avait pas voulu laisser seul à Paris, malgré son adhésion formelle au complot, craignant quelque nouvelle faiblesse de sa part, et qu'il allait montrer aux mécontents pour les décider, ainsi que disait le partisan, M. de Rohan véritablement touché de l'affreuse position d'Auguste, lui dit affectueusement: — Allons,DesPréaux... du courage, notre affaire marche, elle est en bon train , l'appui de l'étranger nous répond de son bon succès 1 1
— Ah! soQ bon succès m'importe bien peu à cette heure î — répondit le chevalier.
— Mais, mille tonnerres, il doit t'importer beaucoup au contraire 1... Une fois qu'on conspire, vois-tu... agir mollement tandis que les autres conspirent vertement c'est agir contre la peau de tous! Mais je te conçois. . . le premier moment est toujours comme ça, un peu ébouriffant, demain tu viendras à des sentiments plus raisonnables. .. et tu comprendras
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(ju'il vaut mieux, et pour toi et pour ta mar- (juis(^, que vous conspiriez tous deux... mais là... vigoureusement.
— Oh! cela, jamais!... jamais.
— Tu verras. . . Je n'y suis pour rien , encore une fois tu seras bien sûr que je ne l'influencerai pas, n'est-ce pas?... Et pourtant, aussi vrai que Rohan monte son cheval Séluii^ tu verras que ta belle marquise sera des nôtres. . . Allons, à demain.. . je t'attends Aux Uniques... tu sais, proche le bailliage. Viens dîner, le vin sera Irais , le repas chaud , et nous conviendrons de tout ce qui nous reste à faire entre la poire et le fromage... Allons, voyons, embrasse ton no-noncle^ comme tu disais étant petit, et croisbien, mort-dieu, qu'ilm'encoûte plus qu'à toi, va! î de venir te déranger ainsi! Allons, embrasse-moi donc! — EtLatréaumont tendit paternellement ses bras à Auguste, qui fit un mouvement d'horreur.
— Alors j'embrasserai à ton intention la première servante passable que je trouverai dans l'auberge, car il faut, mille tendresses! que j'embrasse aujourd'hui, — dit le colonel on refermant ses bras inutilement ouverts.
Puis, remontant à cheval , il s'éloigna rapidement avec M. de llohan.