CHAPITRE VINGT-HUITIEME
Laissez pasFcr la j'uslice du roj....
(e 27 novembre 1674*
La formidable Bastille s'élevait, ainsi qu'on sait, à rextrémitc de la rue Saint-Antoine, entre cette porte de Paris et le petit Arsenal. La place qui se trouvait devant le château était bornée, à droite, par l'hôtel du Maine , et à gauche par d'autres belles maisons du quartier de la place Royale, alors fort à la mode.
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Pendant la nuit du lundi au mardi , 27 novembre, il avait plu à torrents, et c'est à peine si en se levant un pâle soleil d'hiver éclaira un moment de ses rayons rougeâtres , l'horizon gris et brumeux, à travers lequel se dressaient les sombres tours de la Bastille.
Il était six heures du matin ; la triste lumière des réverbères, récente innovation due àColbert, luttait avec les premières lueurs de ce jour bas et couvert. La ville était encore silencieuse et déserte, et pourtant, abrités depuis une heure sous le vaste portail de l'hôtel du Maine, une femme, un vieillard, un prêtre et un enfant échangeaient de rares paroles, et tenaient avidement leurs yeux attachés sur les murailles de la redoutable
prison.
La femme, c'était Clara-Maria, fdle de Van-
den-Enden.
Le vieillard , c'était M. de Saint-Marc , père d'Auguste Des Préaux.
Le prêtre, c'était M. Isaac de Sarrau, ministre protestant, oncle de madame de Yilars... L'enfant, âgé de dix ans, c'était Gabriel , fils de Louise.
Depuis deux mois que les accusés étaient prisonniers, leurs infortunés parents, réunis
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par une terrible comnuinion de douleurs , se rassemblaient ainsi chaque matin... Comme ils ne pouvaient ni écrire à ceux qui leur étaient si chers, ni passer la porte redoutée de la Bastille, toute espèce de communication avec les accusés étant rigoureusement interdite, ils venaient là sur cette place, espérant un jour ou l'autre les voir sortir, les voir enfin des premiers, soit qu'ils partissent pour l'exil , soit peut-être qu'ils allassent à Téchafaud. . .
Et depuis deux mois y chaque soir ils avaient regagné tristement leur logis , sans avoir pu rîen apprendre de la marche ni de l'issue du procès , bien qu'ils se fussent parfois hasardés à interroger les personnes qu'ils voyaient sortir de la prison ; mais les renseignements surpris de la sorte étaient généralement plus faits pour les accabler encore que pour les rassurer , car rien ne transpirait au dehors de ces murs glacés, et la Bastille était aussi muette qu'elle était sourde au cri de ses patients.
Clara-Maria, au lieu d'être pâle comme d'habitude, avait les pommettes d'un rouge vif.. Son regard, ordinairement terne et glacé , brillait de l'ardeur d'une fièvre dévo-
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ranle ; à moitié cachée dans ses coiffes noires, elle était assise sur un banc de pierre , et tenait sur ses genoux un panier de provisions et quelques vêtements qu'elle espérait toujours et vainement laire parvenir à son père.
M. de Saint-Marc, enveloppé d'un long manteau, s'appuyait droit et immobile sur le fut d'une des colonnes de pierre du somptueux portail de l'hôtel du Maine. La barbe blanche du vieillard était longue, ses cheveux tombaient en désordre , ses yeux étaient caves, profondément renfoncés dans leur orbite, et la maigreur osseuse de son visage , effrayante.
M. de Sarrau le ministre était un homme de cinquante ans, à l'air sérieux et ferme, entièrement velu de noir... 11 abritait dans les plis de son manteau Gabriel , fils de madame de Vilars , enfant d'une figure charmante, ressemblant extrêmement à sa mère, et annonçant déjà une si rare opiniâtreté de volonté, que par ses larmes et ses prières il avait pour ainsi dire forcé son oncle à le laisser l'accompagner presque chaque matin.
Peu à peu le jour se leva , toujours terne et froid. Paris, pour ainsi dire, commença de s'éveiller. On entendit battre la diane dans
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les murs de la Bastille, et les sentinelles relevèrent les postes de la nuit.
Alors, (llara-Maria , M. de Saint-Marc et M. de Sarrau se préparèrent, comme d'habitude , à aller aux informations, à épier chaque personne qui sortait du château , et à risquer une question presque toujours inutile.
— Sera-t-il donc de la vanité de ce jour comme des autres jours? — dit M. de Sarrau.
— Mon père ! mon père ! — dit sourdement Clara-Mari a.
— Mon fils ! mon filsl — répéta M. de Saint- Marc , comme un écho déchirant.
— Et ne pouvoir pas savoir , —■ dit M. de Sarrau , — quels sont les juges (i), quel est le tribunal , quel est l'arrêt , et s'il a été prononcé ou non !
— Ils l'ont peut être déjà tué par la torture!— dit Clara-Maria d'une voix brève. — Étranger, Hollandais^ républicain) qu'est-ce qu'ils ne lui auront pas fait souffrir!
— A qui ça, à mon fils? — dit vivement
(1) IjOuîs XIV teuait tellement à ce que Ja procédure fût secrète , que le réquisiloire , les procès-verbaux d'interrogatoire, les conclusions, toutes les pièces du procès , enfin , sont écrites de |a inaiu de M. de La Reynie , procureur-général.
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M. de Saint-Marc^ qui, dans son effroyable préoccupation, ne pensait qu'à Auguste.
— Non ! nonl à mon père 1! — reprit la jeune femme avec une angoisse impatiente. Puis elle ajouta, se parlant à elle-même : — Pauvre père I si âgé, si souffrant! il a peut-être bien froid et bien faim à cette heure !
— Mais mon fils ! à mon fils 1 ils ne lui feront pas de mal , n'est-ce pas ? — dit le malheureux M. de Saint-Marc. — Ce pauvre enfant est si bon, si noble; ils ne voudront pas lui faire de mal , n'est-ce pas ?
— S'ils torturent et s'ils tuent mon père, pourquoi voulez-vous donc qu'ils ne fassent pas de mal à votre fiîs? — dit Ciara-Maria avec un accent presque féroce.
— Et ma mère, à moi, — dit l'enfant, — pourquoi la garde-t-on dans cette prison ? Quand verrai je ma mère?
— Dieu est juste et grand, mon enfant, — reprit M. de Sarrau, — il sauvera l'innocence 1
— Dieu î — s'écria M. de Saint-Marc avec une si terrible expression, que ce seul mot était un blasphème.
— Les nuits sont si froides!... Au moins dans notre maison j'avais tant de soin de lui 1
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— continua Clara-IMaria. — Puis, faisant un brusque mouvement, elle ajouta : — Mais aussi mainl(»nant il n'a peut-être plus froid ni plus faim ! Kt c'est moi qui ai causé sa mort... Oh ! ce Nazelles 1 ce Nazelles ! — dit-elle de celte même voix sourde et saccadée dont elle avait appelé son père.
En entendant le nom de Nazelles, M. de Saint-Marc fit un bond de fureur, et s'écria :
— Oui! oui l Nazelles, nous le tuerons après, à nous deux, si mon fils est condamné... Vous en avez ma parole !
Depuis qu'elle avait prononcé le nom de Nazelles , Clara-Maria semblait de plus en plus ai^itée ; ses yeux brillaient plus ardents ; enfin , comme saisie de délire, elle prit brusquement le bras de M. de Sarrau, et lui dit à voix basse : — Les vues du Seigneur sont impénétrables , n'est-ce pas ? Vous êtes son ministre, ex]Dliquez-les-moi donc. . Ce Nazelles, qui a tout révélé, je savais sa trahison... 11 m'avait dit : Soyez à moi , ou je fais tuer votre père en dénonçant un complot où il a pris part... J'ai refusé d'être à lui , et tout de suite il a révélé le complot... J'aurai peut-être causé la mort de mon père!... Que fallait- il choisir ? Parricide ou adultère ?... N'est-ce pas
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que les vues du Seigaeur sont impénétrables? — ajouta la malheureuse femme avec une effrayante expression d'ironie.
— Calmez-vous, pauvre infortunée, — dit M. de Sarrau épouvanté des regards de Clara- Maria. '
— Verrai-je aujourd'hui ma mère? — dit l'enfant.
— Peut-être, mon Gabriel, — répondit tristement le ministre.
Tout-à-coup un bruit lointain de tambours fit tressaillir ces trois personnes.
Deux compagnies des Gardes-Françaises et une compagnie de mousquetaires noirs parurent sur la place , et se dirigèrent vers la porte de la Bastille. Le pont-levis de la forteresse s'abaissa ; les tambours résonnèrent sous les voûtes sonores; les troupes entrèrent, puis le pont se releva... Le bruit diminua , et cessa tout- à-fait.
— Pourquoi donc ce renfort de troupes ? se demandèrent presque instantanément les trois personnages , pâlissant avec un inexprimable sentiment d'eft'roi.
— Allons ! allons î il le faut savoir et interroger , — dit M. de Saint-Marc avec résolution , — et rendons-nous compte les uns aux
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autres de nos démarches comme d'habitude.
A peine ces mots étaient-ils prononcés, que sept heures sonnèrent à l'horloge de la prison.
Un nouveau bruit de tambours se fit entendre du côté de la rue Saint-Antoine, et bientôt le régiment entier des Gardes-Françaises déboucha dans la place, ayant en tête son colonel, M. le duc de La Feuillade.
— Le régiment des Gardes-Françaises î — dît M. de Saint-Marc en frissonnant ; — quel appareil !...
— Où va-t-il donc ? — demanda Clara- Maria à M. de Sarrau.
Puis après on entendit le lointain piétinement des chevaux sur le pavé , le bruit retentissant des cuirasses , et on vit paraître une compagnie de mousquetaires noirs... A sa tête était M. de Forbin.
— Encore des mousquetaires! — dit M. de Saint-Marc.
Ces cavaliers passés et rangés en bataille, vint une autre compagnie de mousquetaires blancs, commandée par M. de Joncolles, qui Se forma en brif^ades pour soutenir par un cordon de cavaliers la ligne que présentaitle régiment desgardes, qui sesaisis-ant de toutes les avenues de la phice de la Bastille,
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plaça des postes à l'entrée de la rue des Tournelles, à la porte Saint-Antoine, et visà-vis l'hôtel du Maine, où étaient encore M. deSaint'Marc,Clara-MariaetM. de Sarrau.
— Voilà qu'on tend les chaînes de toutes les rues, — dit à son tour Clara-Maria.
— Oh ! c'est une revue ! dit M. de Saint- Marc avec un effroyable sourire de fausse confiance ; mais en essuyant les gouttes de sueur froide qui lui tombaient du front.
— Oui! oui! ça ne peut être que cela... Tous devez bien le savoir, mon bon monsieur qui avez été capitaine , — dit Clara-Maria.
-— Oui! oui ! voilà les Gardes-Françaises qui se forment sur deux rangs ^ le long des maisons... Les mousquetaires les appuient...
Cela s'appelle... cela s'appelle former le carré. . . — Et le malheureux père respirait à peine.
— Mais qu'est-ce que cela? — dit l'enfant , — voilà une voiture qui arrive au milieu de la place !
— Elle est pleine de charpentes! — dit M. de Saint-Marc en se signant.
— Un gibet! -— s'écria la malheureuse fille de Van-den-Enden. Et elle tomba évanouie
M, de Saint-Marc ne voyait plus, n'entendait
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plus... M. de Sarrau secourait ia fille de Vanden-EiidcUc
A ce moment, le cordon de troupes qui s*avanrait, en refoulant devant lui les rares spectateurs de ces lugubres préparatifs, s'approcha de la porte de l'hôtel du Maine. ..In petit homme, à larges épaules, à l'œil vif et fin, accompagné de trois ou quatre hommes vêtus de bleu, examinait depuis quelque temps cette scène; il s'approcha, toujours accompagné de ses acolytes.
M. de Sarrau, qui avait seul conservé son sang-froid, dit en tremblant à cet homme: ^- Pourriez vous m'apprendre , monsieur , ce que signifie cet appareil ?
— Cet appareil , monsieur ? C'est celui du supplice de M. de Rohan et de ses complices , - — dit l'homme. — Puis, profitant de la stupéfaction de M. de Sarrau, il ajouta : — Au nom du roi, monsieur de Sarrau, monsieur de Saint-Marc , et vous, madame, je vous arrête î
— Grand Dieu ! — dirent les trois personnages.
— Rassurez-vous: <^e/72^//7 vous serez libres, — dit l'exempt Desgrez; — mais aujourcVhui il faut me suivre.
Toute résistance étant vaine , les exempts
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portèrent Clara-Maria dans un carrosse, et y firent monter M. de Sarrau, M. de Saint-Marc et l'enfant ; puis le carrosse disparut , et les préparatifs du supplice continuèrent.
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MAITRE AFFINIUS VAN-DEN-Ei\DEîN'.
Un cachol sombre el humide. — Le jour n'y pénètre que par uq ioupirail. — Van-cIen-Enden , couver^ de hailluas, est couché sur un grabat. — Sa barbe est longue, ses traits livides; •es jambes sont enveloppées de bandages. — Il vient de subir la queslioa ordinaire et extraordinaire , et attend l'heure de son exécution. — A ses côtés un père Piquepuce.
Lk père. Hélas l à cette heure suprême vous persistez dans votre endurcissement !
Van-den-Enden, d'une voix calme ^ bien
qu affaiblie et entrecoupée de soupirs causés
par les horribles douleurs que lui causent les
fractures de ses rotules^ broyées par la torture.
Je ne suis pas endurci, monsieur... Je ne sais où je vais, je ne sais si j'ai ce que les hommes appellent une âme... j'ai voulu le bien de l'humanité... je n'ai devant ma conscience aucun reproche à me faire... je meurs paisible.
Li: PÈRE. Mais votre crime... mais le terrible
tribunal d'un Dieu vengeur?