II
4l8 LATRÉAUMOÏiT.
Van-den-Enden. a mes yeux... aux yeux des sages... mon but était juste et grand... s'il ne parait pas tel à celui que vous aj^pelez votre Dieu vengeur, je ne puis croire que l'auteur inconnu de tant de magnificences surhumaines... soit mù par une passion aussi humaine que la vengeance.
Le PÈRE , auec une pieuse angoisse. Ainsi, malheureux vieillard , à ce moment solennel vous niez l'existence de Dieu 1 ! Au nom du divin Sauveur, n€ blasphémez pas ainsi!
Yan-den-Enden. Il n'y a que les fous qui soient athées, monsieur; je ne nie rien, mais, hélas! ma pénétration s'humilie et demeure aveuglée devant d'aussi éblouissants mystères! je pense, je vois, j'existe, mais celte organisation est pour moi une œuvre aussi merveilleuse qu'inexplicable! Quel est son auteur? Aucune intelligence humaine ne le saura jamais; mais, quel qu'il soit, je meurs sans crainte, car je l'ai toujours glorifié dans toutes les splendeurs morales et physiques qu'il a étalées à ma vue et à mon esprit, et j'ai toujours témoigné de ma profonde reconnaissance envers lui, en admirant profondément ce qui était pur, généreux et beau !
Le père. Ainsi les remords...
MAITRE AFFINIUS VAN-DEN-ENDEN. /pQ
Van-den-Enden. Je n'ai point de remords i j'ai accompli maladie, j'ai, de toute la puissance de ma conviction et de mon dévouement, voulu concourir au bonheur des hommes! J'avais rêvé une noble et grande régénéralion sociale. . . mais les temps ne sont pas encore venus... mon seul vœu est que du moins ma mort ne soit pas vaine, et que mon sang, comme le tien , féconde pour l'avenir notre cause sainte... oh noble martyr!... oh mon ami ! oh grand de Witt !
Le père. Et vous n'avez aucun désir, aucun dernier devoir à remplir ?... Hélas! puisque je ne puis yous faire partager les espérances d'enhaut, que je puisse au moins vous offrir les consolations d'ici-bas.
Yan-den-Enden , les yeux humides et sernint la main du prêtre avec reconnaissance,
Yoilà la première parole de bonté que j'ai entendue depuis deux mois... Ah! comme ils m'ont fait souffrir, monsieur!... Un vieillard de 74 ans , malade et infirme , lui refuser un peu de pain... une couverture pour se couvrir par ces nuits d'hiver. . dans ce cachot j'ai eu bien froid et bien faim... mais ceci va finir. Enfin , puisque vous m'offrez vos services, monsieur, voyez, je vous en prie , ma
femme... mes pauvres enfants, ma fille Clara- Maria, surtout; ne leur dites pas tout ce que j'ai souffert, mais quejesuis mort enles bénissant... Les malheureuses créatures... que vont-elles devenir ici, isolées... repoussées de tous ?
A ce moment enlrc un exempt accompagné d'un greffier.
JJ exem.pt y durement (i) : C'est le procès-verbal de tes déclarations pendant qu'on te prenait mesure d'une paire de brodequins, qu'il
(i) Van-den-Endcn fut traité avec une rigueur extraordinaire. On Ht dans un manuscrit de la Bibliollièque Royale intitulé : Extrait du procès fait à M. de Rolian, par M. de C fiavannes, en 1755, lors procureur général des requêtes de L'hôtel, et depuis conseiller au parlement, et par M. Berryer, aujourd'hui ministre de la marine, et alors conseiller au parlement.
•< Sur les dix heures du matin, les commissaires étant arri- » \és, ils commencèrent par faire donner la question à Van- » den-Enden. Il paraît qu'on était si furieusement prévenu » contre ce docteur politique, que, malgré la sine 'rite qui rè- « gne dans ses interrogatoires , on lui fit donner une question » beaucoup plus violente que l'ordinaire et extraordinaire » habituelles. On y ajouta deux coins, qui sont, dit le procès- » verbal (a) : l'un^ C enfoncement d'un des gros coins; Vautre, » un autre enfoncement de plusieurs coins. » Tous ces tourments affreux, qui durèrent long-temps et furent mêlés de plusieurs interrogatoires, n'apportèrent pas de nouveaux éclaircissements.
(A) Voir plus l>2s <T proi:è»v«'il)dl lu par !e greffier. I.a torture des brodequin.* con- »îst.:it à «"iifcrmcr e I serrer les drus ianiLes du p:iticnt mire deux planches de rLêne cerclée» de fer; puis on iolroduifait entre le» dcus gencux de la victime des coins de bois ou de fer ù coup-t de ntaiilci , re qui brii-ait ies rotules. Or , au dixième coin, \^a dtn-Endeu avait «-u le» 0» de» genoux absolument broyés.
MAinii: AKri.MLS van-dex fnden. \i\
le faut signcu... tt parapher cela de ta main.
VAN-DEN-Ei\Di:.\, ui^et cxdltatlon^ je signerai, je signerai 1... et fasse qu'un jour ces pages déposent contre mes bourreaux devant le tribunal de l'histoire !
L'exempt. Oui , oui , compte là-dessus , vieux misérable.
Le greffier lisant cVune voix haute :
Procès- VEiiBAL de l'interrogatoire de Van-den-Enden , appliqué à la question ordinairo et exlraordinairc.
« L'an mil six ce^t .soixante-(^)l,\torze , le mardi vingt-septième jour de novembre, sur les» neuf heures du malin , nous Claude Bazin , chevalier de lîezons , et Augustc-Hoberl de Pomereu , clc, etc., nous sommes transportés au chùleau de la Bastille, assisti'îs de M. Louis le Mazier, conseiller et secrélaire du roi , grelïier on chef des requêtes de son hôtel, et grefiicr commis par lesdiles lettres , lettres-patentes , et étant audit château d.ins une chambre étant dans une des tours d'icelui , avons marulé et fait venir François Affinius Van-dea-Enden, condamné à mort par ledit arrêt et à être appliqué à la question ordinaire et extraordinaire, auquel avons fait prononcer ledit arrêt; et après serment par lui fait, de dire vérité , lui avons remontré qu'il n'avait pas dit tout en qu'il savait des conspirations et dtsseins de révolte du sieur de Rohan et Latréaumont.
» Interrogé ce qu'il a fait de la note qu'il a reconnue daus son procès lui avoir été donnée par le sieur Dimotez de la part de M. le comte deMonterev.
» A dit qu'il n'avait rien à ajouter à ce qu'il a dit par srs iulerrogaloires sur ce sujst-Ià.
» Interrogé si son dcss^iu u'a pas été. quand il est Vi>uu eu
433 ILATR^AUMONT.
France, d'y faire une république de concert arec Latréaumont?
» A dit que oui.
«Interrogé s'il ne &'est pas entretenu avec ledit Latréaumont des moyens de porter la guerre et faire le soulèvement en Normandie, devant que la lettre du 6 avril ait été envoyée en Flandre , et que Monterey n'y ait répondu par la Gazette de Hollande du 26 dudit mois.
«A dit que oui ^ qu'il sen est entretenu avec ledit Latréaumont, d'abord en 1669, puis au camp de Vorden , dix huit mois auparavant ladite lettre du 6 avril, ledit Latréaumont disant souvent que le faible de la France était du côté de Quillebœuf, et qu'on pourrait aisément s'en saisir s'il y avait quelque flotte qui parût sur les côtes.
» Interrogé quels sont les complices des conspirations et de sa négociation en Flandre.
» A dit qu'il n'a rien à ajouter à ce qu'il a dit par ses interrogatoires prêtés pardevant nous.
» Ce fait , avons fait mettre les brodequins audit Van-den- Enden étant assis et lié.
»A dit que quand on le ferait mourir il n'en dirait rien davantage, que jamais personne autre que lui, Latréaumont et M. deKolian, n'a eu connaissance du chiffre.ni des lettres de Monterey.
«Interrogé s'il a su de Monterey qu'il devait y avoir une révolte vers les côtés de la mer Méditerranée.
» A dit qu'il n'en sait rien , et que ledit sieur de Monterey ne lui a rien expliqué.»
»Au PBEMIÊR COIN.
» A dit qu'il a dit la vérité, qu'il n'avait rien à dire davantage, et qu'il endure innocemment ; qu'il a dit la vérité... Ay ! mon Dieu !
«Au DEUXIÈME COIN.
» A dit qu'il a dit ce qu'il a su.
MAITRE AFFINIUS VAN-DEN-ENDEN. /[lZ
Au TROISIÈME com.
» A crié : Ah ! mon Dieu ! j'ai dit ce que j'ai sa. » Interrogé ce qu'il sait du projet de Quillebœuf avant le 6 avril.
» A dit qu'il l'a dit, ctqucLatréaumont ne lui a jamais nommé personne que le chevalier Des Préaux , qu'il a vu au camp.
» Au QUATniiiME COIA.
» A dit que Latréauraont lui a dit que le chevalier Des Préaux serait considérable dans la conspiration, à cause d'une marquise qu'il devait épouser, et qui avait de grands biens en Normandie; mais qu'il ne lui a jamais nommé personne de la ville de Rouen.
» Au CINQUIÈME COIN.
» A dit ay ! ay ! ah ! mon Dieu !
» Interrogé s'il a ouï nommer le sieur d'Hyberville. M A dit qu'il n e le connaît point.
• Au SIXIÈME COIN.
» A crié : Ay ! mon Dieu !
» Au SEPTIÈME COIN.
» A crié : Ah ! je suis mort !
>> Au HUITIÈME COIN.
» A crié : Ah '. mon Dieu ! je ne puis parler, et a dit qu'en Guyenne les gentilshommes devaient monter à cheval , et étaie^furt mécontents.
)> Interrogé s'il n'a parlé à personne quand il est allé en Flandre au sujet de son voyage.
» A dit que non.
j> Au NEUVIÈME COIN, qui est l'enfoncement d'un gros coin. >> A dit que Latréaumont lui a dit que le roi avait fait ce qu'il voulait faire , et qu'il avait mis la noblesse en armes, et avait mi» pour chefs ceux de sa bande, sans nommer pertonne.
4^4 LATRÉAUMO^T.
» Au DIXIÈME ET DERNIER COIN , quî cst uii aulfc ciifoncemenl de plusieurs coins.
» A dit : Ah ! messieurs, que vonlez-vous que je dise... Ali ! mon Dieu ! mon Dieu ! je me meurs.
• Interrogé s'il n'a point été dans les ordres sacrés. » A dit que non.
"> Ce fait avons fait délier ledit Vanden-Endcn , et ôter ses brodequins.
«Et la lecture faite du présent interrogatoire et réponses audit Van-dcnEntlen , étant reporté danf son cachot, a dit que ses réponses contiennent vérité , et a signé à chaque page François Affiuius Van-dcn-Endcn.
Le GREFFIER, s'cidresa/it au docteur: Youlezvous signer?
Van-den-Enden , se soulevant m'cc peine pour parapher chaque page : Jean de Witt ne put en faire autant (i) 1
L'exempt , auec dureté : Allons , allons, signe sans raisonner.
Van-den-Enden. Ainsi je fais, monsieur.
Le greffier écrit à son tour au bas (^ procès-verbal et lit à mesure : — Et ce fait, avons laissé ledit Van-den-Enden entre les mains de
(i) On sait que le Grand Pensionnaire, mis à la torture avant que d'être assassiné avec son frère , eut les mains écrasée* entre deux ais , et brûlées toutes vives avec des mèches de soulrc. Le greffier vînt, par une atroce inconséquence , lui apporter ensuite le procès-verbal à signer. Jean de Witt , sans répondre , lui montra ses mains affreusement mutilées.
MAlTi.i: AFFIMLS VA^-DE^-£^■DE^. 4*20
son confesseur. (Il signf) ]>i:mA7Ji:r (i s — /)uis sort avec l' exempt,
Li: pjiiii:. Hélas ! que tic; dit-il vrai pour le salut de votre âme!
YAN-DE\-Ei\DEi\. Monsieur, je souffre beaucoup,... à quelle heure cela sera- t-il?
Le père. Je ne sais, peut-être demain.
Van-den-Enden. Que n'est-ce à l'instant!... // reste pjo fondé ment absorbé , et dit après un longsUcnce : Et pour terme de tant de nobles desseins 1 de sublimes aspirations ! une mort ignominieuse... Pendu!... tandis que mes complices seront décapités.. .Toute ma vie j'ai rêvé Tégalilé de tous, et je n'ai pas même légalité du supplice... Bizarre destinée!' Il demeure encore long-tenips pensif. Et vous êtes sûr que cela n'est que demain ?
Le prêtre. Je l'espère... Peut-être...
Van-den-Einden. Ne cro}'ez pas ma demande dictée parla crainte, monsieur, à celte heure je souffre tant, que je désire avant tout le repos, le calme du néant.
Le père. Le repos!... le néant!...
Van-den-Endein. Oui.
(i) Pièce origin.Tlc du procès oiiniiiiel de M. de Uohan. (Mauusçrit, Bibliollièqne i^ojale.)
Le père. Comment , infortuné ! à vos yeux , la mort ...?
Van-den-Enden , secouant tristement la tête : Est un sommeil sans songe et sans réveil!...
Le prêtre s'agenouille, et prie avec ferveur pour Van-den- Enden.
ie 27 notJftnbre 1674.