LE CHEVAUER AUGUSTE DES PRÉAUX
Une chambre dans une des tours de la Bastille. — Une seule fenêtre haute et grillée de doubles barreaux. — Auguste Des Préaux est couché sur son lit. — Ainsi que Van-den- Enden , il a été appliqué à la question. — Ses jambe» sont enveloppées de bandages. — Il est très pâle, et de temps à autre un cri de douleur , arraché par la suite de la torture qu'il a subie. — A côté du lit d'Auguste, un père jésuite.
Auguste des Préaux, au Jésuite : Vous me le promettez? Vous verrez mon pauvre père,... vous lui direz tout...
Le jésuite. Oui , mon enfant.
4^^^ LAT:ŒAU3I0rs-T.
Auguste. Yous lui remettrez cette lettre?
Le JESUITE. Oui , mon enfant.
Auguste. Et vous demanderez que mon corps soit enterré dans la même tombe que celle de madame la marquise de Yilars? de Louise!... de Louise que je devais épouser,... {avec un accent déchirant) et que j'ai conduite à l'échafaudi:.. Ahî mon père, quelle horrible pensée.
Le jésuite. Mon enfant, à cette heure, songez au salut de votre âme.
Auguste. Oh! j'y songe , mon père!... toute mon espérance est dans la miséricorde de Dieu,... dans un monde meilleur, dans un monde enfin oûje la reverrai, elle et ma mère.
Le jésuite. Mon enfant, c'est à la seule présence de Dieu qu'il faut penser.
Auguste. Qu'il me pardonne, mon père!
mais , à cette heure suprême, ce qui me rend l'échafaud moins affreux, c'est l'espoir que je reverrai Louise là -haut 1... C'est l'espoir que Dieu aura pitié de nous deux... Il a lu dans nos cœurs , et il a dû voir combien notre crime est excusable, et sans doute une vie aussi pure, aussi irréprochable que celle de Louise, absoudra devant le tribunal de Dieu celle que des bourreaux ont osé condamner.
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Le JÉsuiTF. Mon fils, Jésus-Christ a pardonné sur la croix!... et il était innocent.
Auguste. Oh l mon père , je leur pardonne tout le mal qu'on m'a fait à moi! les tortures qu'ils viennent de me l'aire subir ; mais pardonner à ?>es bourreaux !.. aux bourreaux de Louise, mon père! Songez y donc! une pauvre jeune femme, abandonnée à la merci de ses juges, sans appui, sans conseils, sans défense, et dont le crime a été d'entrer, par le plus sublime dévouement, dans le dessein d'une conspiration impossible!
Le jésuite. Mon fds, le moment suprême approche,... il approche, songez à votre âme.
Auguste. Hélas ! mon père , c'est aussi son dernier moment à elle ! qui approche , et c'est moi,... c'est moi qui l'ai perdue!... Ah! voilà mon véritable supplice!,., voilà ma véritable torture. ( // cache sa tête dans ses mains.)
Entrent le greffier et l'exempt qui sortent du cachot de V.in. deu-Enden ; ils viennent remplir la même formalité an sujet du procès-verbal de la question donnée au ciievalior.
Le GREbTiKR. Voulez-vous, monsieur, écouter la lecture du procès-verbal de la question, et le signer et parapher, comme confornjcà la vérité?
43o LATKÉAUMOJNT.
Auguste. J'écoute , monsieur ( auec un douloureux sourire ), le plus fort est fait. Le greffier , lisant : Nous, etc.
• Avons mandé et fait venir Guillaume Duchesnc de Saint- Marc , chevalier Des Préaux, condamné à mort par ledit arrêt, et à être appliqué à la question ordinaire et extraordinaire, auquel nous avons prononcé ledit arrêt et après serment par lui fait de dire la vérité.
«Interrogé à qui il a parlé de la révolte de Normandie ,
«A dit qu'il n'en a parlé qu'à la dame de Vilars; et que s'il savait autre chose que ce qu'il a dit , allant dans une autre vie, il dirait la vérité.
» Remontré que la dame de \'ilars lui avait mandé qu'elle avait ménagé plusieurs personnes, et s'il l'a vue depuis cette lettre à Evreux ou au pays de Gaux.
» A ditqu'ill'a vue, et que ladite dame de Vilars ne lui a pas nommé d'autres personnes que le sieur d'Aigremont.
» Interrogé quelle connaissance il a de l'intelligence avec les étrangers.
» A dit qu'il a su par son oncle que Van den Enden était allé plusieurs fois en Flandre , mais n'a point su le détail de sa dernière négociation.
» Ge fait, avons fait mettre les brodequins audit Duchesue chevalier Des Pr«aux , assis dans une chaise et exhorté de dire la vérité, a
» Au PREMIER COIN.
» A dit qu'il a dit la vérité , et ne sait rien autre chose.
» Al) DEUXIÈME COIN.
» A dit que s'il savait davantage , il ne souffrirait pas tant , et que la dame de Vilars ne lui a nommé autre personne, à qui elle eût parlé , que le sieur d'Aigremont . et que c'est
LE CUEVALlEn AUGUSTE DF5 PREAUX. 4'^ '
lui seul qui est cause que ladite ùauic «oit ealrée daus ce» desseins.
• Interrogé ce qu'il a su de la coujuralion avec les Hollandais
» A dit qu'il est vrai qu'il a dit à la dame de Vilars que les Hollandais appuieraient la conspiration; mais qu'il n'en savait rien que parce qu'il en avait ouï dire au sieur Latréauniont.
«Au TUOISIÈME COIN.
» A dit : Ay ! mon Dieu! Seigneur Dieu 1 Si je savais quelque chose, je ne souiliirais pas.
• Au QUATRIÈME COIi^N .
» A dit : Oh ! mon Dieu \
» Au CIISQUIÈME COIN,
» A dit : Mon Dieu ! mon Dieu ! je n'ai rien à dire davantage.
» Au SIXIÈME COIN.
» Que jamais il n'a ouï parler qu'on dût enlever la personne du roi.
» Au SEPTIÈME COIN.
» A dit : Mou Dieu ! ayez pitié de moi !
» Au HUITIÈME COIN.
» A dit : Si je savais quelque chose davantage je le dirais. Voulez-vous donc que je me damne? Mon Dieu ! si je savais je le (lirais !
M Exhorté derechef de dire la vérité , » A dit qu'il a tout dit ce qu'il sait.
» Ce fait, avons fait relûcher ledit Des Préaux des tourment», et npri'.s avoir été délié et reconduit dans sa prison, lecture lui a été faite de son interrogatoire et réponses, a dit que ses réponses contiennent vérité, y a persisté, et a signé ainsi.
Signé Du ChkSiVe , Bazin et de Po.mmçreu (i).
(i) Procès de Ruhan, Bibliothèque Royale|, manuscrit.
432 LATRF.AUMONT.
L'exempt. Voulez-vous signer?
Auguste. Oui, monsieur (il signe); s'adressant à ï exempt. — Monsieur , je vous en supplie 5 dites-moi dans quel état se trouve madame la marquise de Yilars.
T/f XE3IPT. Cette dame est calme et résignée, monsieur.
Auguste. Merci, monsieur, merci.
Sortent l'cxompt et le gretîicr.
Auguste. Elle est calme et résignée, mon père. . .
Le jésuite. Mon fils, votre âme! songez à votre âme !
Auguste. Mais, mon père, c'est elle qui est mon âme... c'est elle qui est ma vie... Avec elle j'ai commencé à exister ., avec elle je mourrai... Dieu soit bénil Dans une aussi terrible infortune nous ne serons pas du moins séparés! et puis... vous me le promettez, n'est-ce pas, mon père?... la même tombe.
Un mouveaient qne fait Auguste, en tendant ses mains vers le prélre, lui arrache un cri de douleur.
Le jésuite se penchant vers lui. Vous souffrez encore, pauvre malheureux enfant?
AuGUsTi:. Oui,., les blessures de mes jambes , engourdies tout à l'heure, se sont un
LE CHEVAUER AUGUSTE DES PRHAUX. ]^?)
moment ravivées... et j'ai bien souffert ; mais dites-moi, mon père, vous me promettez la même tombe qu'à />7/e, n'est-ce pas?
Le JÉSUITE. Hélas 1 je ne puis vous promettre cela, mon fils, ces tristes soins dépendent de la prévôté; mais, encore une fois, pensez à votre salut, oul^liez les liens terrestres; priez, priez, mon fils !
AuGUSTF. Oh ! j'ai prié avec ferveur toute la nuit , et j'espère en la clémence de Dieu, qui est souverainement juste et bon. Et puis, quel mal ai-je faitP il le sait, lui qui lit dans les âmes; et d'ailleurs, quel mal pouvais-je faire? n'étais-je pas tou jours guidé par elle? Aussi Dieu nous recevra dans son saint j)aradis. Oh, alors une éternité de bonheur!... n'est-ce pas, mon père?... Alors pour l'éternité nos deux âmes seront unies... à jamais unies, comme elles l'étaient sur la terre; heureuses ensemble, sous les yeux du divin Créateur, partageant ensemble les ravissements, les extases du paradis l
Le jésuite. Oui, mon fils, si par votre fin
religieuse et exemplaire , si par votre repentir
profond , vous paraissez au Seigneur dignes
de pardon... Mais hélas, nous sommes tous