‹ Latréaumont (volume 3)Chapitre 9 sur 11 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

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El d'ailleurs, que peuvent avoir de si triste et de si rigoureux des réparations dont l'amour doit faire tout le mérite? (Massillon. — La pécheresse.)

Une fois la porte du vestibule ferme'c derrière elle , cette femme s'arrêta un moment, et dénoua les cordons de son masque.

C'était mademoiselle Renée-Maurice d'O** qu'on a vue en l 669 , fille d'honneur de la

reine, éprouvant déjà pour M. de Rohan une passion profonde et irrésistible.

Or, depuis ce temps, cette passion n'avait pas failli: a cet inexplicable amour, Maurice avait eu le triste courage de tout sacrifier ; famille, position sociale, devoirs, orgueil, respect de soi.

Jeune fille, maîtresse absolue (Telle-même et de sa fortune , elle avait refusé tout mariage, quitté les siens pour venir dire à Rohan : Je vous aime , et depuis elle avait toujours vécu solitaire et loin du monde.

Cet amour avait résisté aux plus terribles épreuves.

De M. de Rohan, Maurice avait tout souffert: humiliantes infidélités , égoïsme brutal, doutes offensants, lâches mépris, jalousie folle], injuste et féroce... à M. de Rohan elle avait tout pardonné!

Jamais une plainte , jamais un reproche , seulement des larmes.... des larmes anières et silencieuses qu'elle pleurait en voyant celui auquel elle avait offert et donné son existence entière, ne pas sembler le savoir.

Seulement des larmes ! en sentant son

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amour méconnu, vivre pourtant et respirer en elle, ainsi qu'une mère sent tressaillir son enfant!

Seulement des larmes.... oh! bien cruelles celles-ci.... en songeant avec terreur qu'au lieu de comprendre le sens religieux et profond de cet amour sans bornes, au lieu d'y compter comme sur un trésor inépuisable de consolations pour les jours mauvais, celui qu'elle adorait était assez insensé, assez malheureux pour n'y voir qu'un épisode flatteur de sa vie galante, qu'un lien fragile et sans racines qu'il pouvait indifféremment briser.

Car, ainsi que la plupart des hommes à bonnes fortunes, et d'un esprit étroit, par cela qu'on lui avait beaucoup cédé, M. de Ilohan avait la plus mauvaise opinion des femmes, chacune de leurs bontés devenant a ses yeux une nouvelle preuve de leur faiblesse, il ne croyait a la vertu ou à la sincérité de l'amour d'aucune d'elles, et Maurice n'échappait pas a ce dédain général.

Puis, soit par un étrange retour sur luiinème, soit comble dWgueil, ou d'humilité

hargneuse ou méchante, M. de Rohan en ëlait venu à ne plus juger les sentiments des autres pour lui , que par la comparaison de ce qu'il éprouvait ou de ce qu'il avait éprouve pout les autres. Ainsi, parce que dans sa vie il avait souvent trompe; ainsi, parce qu'il avait feint à merveille un amour menteur et interesse, il devait en être de même de celui de Maurice!

Façon de voir aussi fausse qu'odieuse , quant à cette pauvre femme, du moins, qui l'aimait du plus pur et du plus profond amour, aussi qu'on se figure Maurice éplorée, trouvant dans son désespoir et dans la sainte vérité de son affection, un de ces mots déchirants, un de ces cris à la fois suppliants et impératifs, arrachés à cette âme si belle et si irréprochable, par l'atroce douleur de se voir aussi méconnue! et entendant ]\J. de Rohan lui répondre avec un froid sourire d'incrédulité, surtout causé par les calomnies dont Latréaumont avait empoisonné son coeur: — « Et moi aussi, pour cacher un « autre amour, je trouvais de ces mots; ma « voix tremblante était émue; pourtant tout

« était faux et menteur.... pourquoi n'eu « serait-il pas de même de ce que vous me « dites, Maurice?

Mais , — répondit l'infortunée, — pourquoi vous mentirai-je? ne suis-je pas libre? qui me force à vous dire cjue je vous aime, si je ne vous aime pas? Depuis cincj ans, à quel dévouement ai-je failli? inconstance, froideur, mépris; à quoi ne me suis-je pas résignée !

Eh bien , soit qu'il fut exaspéré par d'atroces médisances, soit qu'il eut l'àme trop aigrie pour comprendre encore les pensées grandes et généreuses , soit cju'il obéit à ce fatal instinct des esprits mauvais qui cherchent toujours une cause ou une arrièrepensée honteuse aux plus nobles inspirations, M. de Rohan répondait : — « Si vous n'aviez « pas d'autres r.mours a vous reprocher , « vous ne souffririez pas si patiemment mes « dédains; » — puis il pensait sans oser encore le dire tout haut: — « Elle veut, par cet apparent dévouement, m'amener sans doute à lui donner ma main, et ensuite rire de moi avec mes rivaux. »

Or, il faut le dire, cette idée infernale lui avait été mise au cœur par Latréaumonl., qui trouva ce seul moyen d'expliquer l'irrécusable résignation de l'amour de Maurice pour M. de Iloiian.

Horribles doutes! horribles arrière-pensées! qui, grâce à l'odieuse obsession du partisan, venaient ainsi flétrir les seuls moments de calme et de bonheur que le malheureux M. de Rohan aurait pu goûter encore , malgré l'épouvantable infortune qui l'écrasait!

Qu'on se figure donc encore une fois l'affreuse existence de Maurice. JN'eût-ce pas été à en mourir, si la jeune femme n'avait voulu religieusement accomplir jusqu'au bout la magnifique mission de dévouement qu'elle s'était imposée; et si Rohan, assez malheureux pour subir l'influence de doutes aussi infâmes, ne lui eût surtout paru profondément à plaindre, et réclamer ainsi d'elle les consolations les plus instantes?

Car Maurice , en contemplant souvent dans toute la sérénité de son coeur, l'horizon si pur et si radieux de son amour immense, se désolait amèrement d'être seule à jouir

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de cette splendeur ignorée, qui eût ravi deux âmes croyantes jusqu'aux plus enivrantes régions du bonheur possible !

Alors, c'étaient encore des larmes brûlantes qu'elle versait, des larmes arrachées par sa tendre et ineffable pitié pour Rohan; pour cette pauvre âme aveugle et malade , pour toujours privée d'aussi divines clartés ; pour Rohan qu'elle voyait, avec une angoisse déchirante, côtoyer pour ainsi dire chaque jour une félicité durable qu'il ne soupçonnait même pas 1 et dans laquelle il aurait pu retremper à jamais son avenir.... Ainsi, le voyageur du désert , haletant et désespéré, meurt auprès de la source fraîche et vivifiante qu'il ignore et qui l'aurait pu sauver.

Le pâle et beau visage de Maurice, déjà d'une expression si mélancolique, révélait alors plus que jamais les souffrances d'un chagrin incurable et d'une angoisse mortelle.

Enveloppée de ses coiffes, vêtue d'une longue robe de tabis noir, ce fut d'un pas

précipite qu'elle traversa les sombres appartements de cette habitation, aussi lugubre à l'intérieur qu'au dehors.

Ces pièces vastes et froides étaient a peine garnies de quelques vieux meubles dépareillés, couverts de poussière, mal en ordre , et qui semblaient perdus dans l'immensité de ces salons; partout les murs nus et gris étaient sans tentures , le sol sans tapis et dallé de carreaux que l'hummidité rendait verdàtres. Les fenêtres, mal jointes, n'avaient pas de rideaux ; les portes, sans portières, criaient sur leurs gonds ; enfin , pendaient ça et là aux solives dorées du plafond , de longs cordons de soie tout poudreux, qui jadis avaient dû soutenir des lustres , tandis que les épaisses toiles d'araignées qui envahissaient l'angle des corniches ou obscurcissaient les vitres des croisées, témoignaient de l'abandon sordide où on laissait cette demeure; tout en un mot, jusqu'à l'inexprimable odeur de moisi et de renfermé, particulière aux logis inoccupés, donnait à celte habitation un caractère étrangement triste , glacial et dévasté.

Arrivant au bout (Tune galerie aussi déserte, Maurice monta quelques degrés, traversa une petite antichambre, et; suivant un couloir obscur, se trouva tout proche d'une porte vitrée, recouverte d'un rideau de soie. Le pas de la jeune femme était si léger, que M. de Rohan , alors renfermé dans ce cabinet, n'avait rien entendu, bien qu'un des carreaux de la porte fut pourtant brisé. Maurice allait mettre la main sur la clef pour entrer, mais elle s'arrêta au bruit d'un profond soupir, suivi de ces mots, prononcés avec un accablement indicible: — Ah\ mon Dieu ! mon Dieu ! ayez donc pitié de moi\

Plainte solitaire et déchirante qui semblait sortir d'une àme écrasée par un désespoir infini.

Suspendant son souffle , Maurice souleva un coin du rideau, et regarda...

M. de Rohan était à moitié couché dans un grand fauteuil de velours rouge, sa pose languissante, l'étrange pâleur de ses beaux traits souffrants et amaigris, rendue plus saisissante encore par la couleur foncée du haut

dossier qui leur servait de cadre ; ses yeux levés vers le ciel et humides de larmes; sa bouche, douloureusement contractée par un sourire de sombre résignation; les rides précoces qui creusaient ses joues, tout enfin donnait à sa physionomie une expression navrante.

Il était vêtu de velours brun, et semblait avoir veillé toute la nuit ; une écharpe de soie noire serrait son bras blessé contre sa poitrine , tandis que sa main gauche, toujours blanche et charmante, bien que cruellement effilée par la maladie qui laissait trop voir le réseau bleu des veines, retombait affaissée sur la frange cramoisie qui garnissait le bras du fauteil.

Les objets qui entouraient le chevalier, résumaient pour ainsi dire sa vie présente et sa vie passée, la magnificence et les joies des anciens temps , comme aussi les tristes désastres du jour.

Ainsi, dans cette chambre délabrée, on voyait, d'un côté, un creuset placé près du foyer éteint , des débris de charbon , deux ou trois feuilles de carton couvertes de figu-

res cabalistiques, et une baguette divinatoire , qui prouvait que le chevalier avait tout récemment encore cherché la poudre de projection , ce mystérieux arcane, qui, changeant tout en or, devait lui fournir des richesses inépuisables. Plus loin , c'était un christ de bronze aux pieds duquel M. de Rohan s'agenouillait parfois, alliant ainsi la superstition la plus outrée à un irrésistible instinct religieux. Ailleurs , sur une table grossière , citait un téorbe incrusté de nacre et d'or, qui avait autrefois résonné sous les doigts de madame de Montespan; ici un précieux coffre dMvoire, don récent et amoureux de rélectrice de Bavière; au mur délabré, était suspendu un portrait de la belle duchesse de Mazarin, représentée en Diane chasseresse; plus loinSelim, peint par Vander Meulen ; puis épars ça et la , des livres de magie, des dés,] des cartes, Ides exploits d^iuissier, des requêtes menaçantes, de ces billets froids et humiliants par lesquels on refuse un service demandé, et enfin une dernière et terrible lettre de madame la princesse de Gucmenéc , lettre d'un laconisme

effrayant, et accompagnée d'un factum imprimé , dans lequel cette mère hautaine et inexorable répondait à son tour aux nombreux libelles de son fils , en retraçant avec une attérante vérité toutes les prodigalités, toutes les fautes de M. de Rohan, et parlant pour la première fois de l'enlèvement des papiers de famille, dont il s'était rendu coupable, en forçant L'hôtel de Guémenée ; conduit d'ailleurs, on Fa dit, à cet acte blâmable , par l'infernale influence de Latréaumont qui le voulait perdre à jamais.

C'était donc en se voyant sans biens, sans appui, sans amis, méprisé de quelques uns, indifférent à tous, détesté du roi, haï de sa mère... c'était donc en songeant avec désespoir au néant et à la vanité de ses souvenirs, auxexigeances implacables du présent, et au menaçant fantôme de l'avenir , que M. de Rohan avait poussé celte exclamation si poignante, qui, un instant, avait attéré Maurice sur le seuil du cabinet.

Pourtant elle entra...

Le premier mouvement de M. de Rohan, en voyant Maurice, mouvement qui ne put

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échapper à la malheureuse femme , exprima le dépit et la honte, comme si le chevalier eût rougi d'être surpris dans un pareil accablement.

— ÀJh. . . déjà ! — tels furent les seuls mots qui accueillirent Maurice.

— Oui, Louis, déjà, je viens mal à propos peut-être ; mais excusez-moi, car j'étais bien inquiète.

— Inquiète, et de qui?— dit-il brusquement.

— De qui? — répéta-t-elle en secouant la tète d'un air de doux reproche! puis avec un soupir de résignation, elle continua :

— Ecoutez-moi, Louis ; cette nuit, j'ai été cruellement agitée; était-ce ce temps orageux? le bruit plaintif du vent?... je ne sais; mais j'ai été assaillie de terreurs involontaires; et puis, j'ai fait des rêves si étranges!... l'un était affreux! oh, affreux! — dit Maurice, en passant la main sur son front, comme pour en chasser un souvenir pénible , puis elle continua :

— Mais l'autre, oh! l'autre m'a consolée du premier. Enfin, comme il s'agissait de

vous dans ces rêves , je n'ai pu résister au besoin que j'avais, de venir me rassurer en vous voyant... c'est qu'aussi je suis si faible, si superstitieuse quand j^ai peur pour vous!

— Eh bien ! vous le voyez , vos craintes ne signifiaient rien, maintenant... laissezmoi!

— Vous laisser ! quand vous êtes ainsi?. . Louis? permettez que je demeure ; vous souffrez, oui^ vous souffrez , je le sens bien, moi! puis, malgré votre blessure, je le vois, vous ne vous êtes pas couché cette nuit, quelle imprudence !

— Ah! c'est la jalousie, maintenant !

— La jalousie?. .. non, Louis, non, ce n'est pas la jalousie qui m'amène ; je viens, parce que j'ai de graves choses à vous dire.

— Au fait , oui , le véritable amour seul est jaloux, et peut-être vous vous intéresseriez davantage a ce que feraient M. de Lorraine ou M. d'Effiat , — dit amèrement M. de Rohan , en détournant ses regards de Maurice.

— Ah! qu'osez-vous dire , Louis? Encore ces horribles soupçons? mais, mon Dieu,

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mon Dieu, que faire, pour vous prouver que c'est une calomnie infâme?

— Je ne sais... faites que je vous croie! la ve'rité doit toujours savoir convaincre, dit durement M. de Rohan.

— Mais [enfin de quoi m'accusez-vous?

que me reprochez-vous, Louis ? quelle preuve avez-vous contre moi ?

— Aucune... sans doute... oh! vous êtes adroite !.. — dit le chevalier avec une ironie méprisante.

— Àh ! c'est affreux, cela ! — s'écria douloureusement la malheureuse femme comme si on l'eût frappe'e au cœur; puis elle ajouta avec un triste sourire , en se rappelant soudain qu'elle n'essayait plus depuis longtemps de convaincre M. de Rohan à ce sujet. — Tenez , Louis , ne parlons plus de cela... vous vous lasserez plutôt de m'accuser que je ne me lasserai de vous aimer... encore tout à l'heure, Louis, vous vous êtes e'crié: Mon Dieu, ayez pitié de moi, et cela avec un accent si déchirant... Ah! Louis!... ne vous suis-je donc rien, plus rien? rien même dans le malheur, et pourtant, le ciel

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sait si, à cette heure, vous avez besoin cTun coeur qui vous soit de'voue' !

— Je ne prie personne de me plaindre, et quanta ce cri de douleur, eh bien, soit, — dit impatiemment le chevalier, — puisque vous étiez là,... à m'épier, vous m'avez entendu invoquer Dieu, demain probablement ^invoquerai le diable! ce sera moins monotone pour vous... si vous venez encore écouter à cette porte.

— Louis,... ne riez pas ainsi,... vous me faites frémir... Par grâce, songez donc à votre blessure!... Vous savez ce qu'à dit Maréchal : que les veilles vous étaient funestes.

— Vous avez raison, Maurice, — continua Rohan avec une amère ironie, — songeons à ma blessure, glorieusement reçue devant Maëstricht sous les yeux du plus grand roi du monde! Songeons à ma blessure, qui m'a valu tant de reconnaissance de sa part... A propos , S. M. n'a-t-clle pas envoyé un de ses gentilshommes s'informer de mes nouvelles, ce matin, Maurice ?

— Louis, ne parlez pas de cela , vous savez combien ce sujet vous irrite.

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— Vous avez raison , Maurice , cela est triste, parlons de sentiments plus doux , du coeur d'une mère, par exemple ; parlons de la tendresse de madame la princesse de Guémenée pour moi ,... cela sera plus gai, n'est-ce pas ?

— Louis! Louis!

\ — Tenez, voici sa lettre et son factum imprimé, oui,deparDieu,bel et bien imprimé, dans lequel elle fait tout au monde pour déshonorer le nom de son fils! Allons, courage, l'aîné de la maison est fou ! et le puîné sera bientôt un traître!

— Ah! Dieu du ciel, mon rêve! — s'écria Maurice avec terreur ; puis ne voulant point laisser voir àM.deRohan combien elle était émue, elle continua... — Lours, je vous en conjure,... laissons à cette heure d'aussi affreuses plaisanteries, parlons de vous.

— Soit, parlons de moi ! Voyons, par où commencerons-nous? par mes dettes? par le scandaleux procès qu'on m'intente ? par le hideux abandon où me laissent tant de gens que j'ai obligés? par la haine implacable dont le roi, son ministre et sa maîtresse me

poursuivent? Voyons, choisissez, divine consolatrice, choisissez!... les sujets sont nombreux , et encore... voyez: Oreste oubliait Pylade, j'omettais mon intime ami le digne sieur de Latréaumont.

— Par pi lié , pas le nom de cet homme!

— dit Maurice avec un insurmontable effroi. - — Ah! vous êtes bien difficile à contenter.

Je vous ai pourtant assez donné de sujets de conversation à choisir! murmura M. de Rohan, dont l'exaltation nerveuse et passagère céda bientôt à un abattement profond. Aussi, laissant retomber sa tête sur le dossier de son fauteuil, le chevalier mit sa main sur ses yeux, et après un long silence, s'écria :

— Oh ! que je souffre ! ! !

Il y avait quelque chose de si déchirant, dans ce long sarcasme , ainsi brusquement terminé par un cri de douleur et d'accablement, que Maurice ne put retenir ses larmes; puis elle s'approcha silencieusement de M. de Rohan, s'agenouilla à ses pieds sur un carreau, et le contemplant avec tristesse, elle attendit...

Bientôt , le chevalier , poussant un pro-

fond soupir, et tenant toujours ses yeux fermes, laissa languissamment retomber sa main sur le bras du fauteuil,

Maurice prit cette main brûlante et amaigrie avec une sorte d'hésitation timide, tant la pauvre femme craignait d'irriter, même par une caresse inopportune, cette nature si chagrine; mais voyant que M. de Rohan ne retirait pas sa main, Maurice jeta au ciel un regard de reconnaissance, et la baisa pieusement.

M. de Rohan ouvrit les yeux, et voyant l'expression angélique du beau visage de Maurice, dont les larmes continuaient de couler abondantes et muettes , il se sentit profonde'ment e'mu , et lui dit avec tendresse : — Pardon à mon tour, Maurice, j'ai été bien cruel tout à l'heure. Ah ! voila comme on se fait haïr !

— Non,... Louis,... non,... voila comme on se fait aimer puisqu'on se fait plaindre profondément. Mais puisque vous êtes plus calme, laissez-moi revenir sur un sujet qui vous a violemment ému tout à l'heure.

Pardon, mon ami , mais il le faut ; je vou-

lais vous en parler d'abord ; mais voyant combien vous étiez navré, j'ai dû , au contraire , tâcher de vous distraire de cette pensée; aussi, maintenant, puis-je croire qu'ayant de la sorte exhalé toute l'amertume de votre àmc, vous pourrez m'entendre avec tranquillité!

— Que voulez-vous dire, Maurice?

— Ecoutez-moi, Louis — reprit la jeune femme d'un ton solennel — sans pouvoir m'expliquer l'influence des songes et des présages , je ressens pourtant les craintes qu'ils éveillent en nous ; aussi , j'ai la conviction qu'aujourd'hui, doit être pour vous un jour fatal et décisif, un jour duquel doit dépendre votre perte ou votre salut : Louis, vous êtes ruiné , vous êtes abandonné de tous ; votre vie , en un mot, est devenue un supplice de chaque heure , un supplice si affreux , que vous n'espérez sortir de l'affreuse position où vous êtes... que par un crime! par une révolte armée contre votre souverain !

— Mort et furies! oui, cela est vrai! je tirerai l'épée contre lui... il le faut! il faut

que je me venge de mon abaissement et de ses dédains, dût-il m'en coûter la tête, — s^écria Rohan , sentant sa haine contre Louis XIV se réveiller à ces mots.

— Risquer votre tête! Louis, tel est donc le seul avenir qui vous reste ?

— Le seul !

• — Le seul, Louis, quel abîme !

— Eh! ne vaut -il pas mieux mourir ainsi que de mener l'exécrable vie que je mène? Dévorer des outrages sans nombre, sentir à chaque heure mon sang se révolter contre mille exigeances basses et ignobles ; souffrir les insolences d'un complice ! n'avoir jamais un moment de calme, de sécurité ; toujours se dire: que ferai-je?... que deviendrai-je? Ah! que cela est affreux!!...

— Oh ! n'est-ce pas , Louis , que cela est bien affreux ? — dit Maurice , en voyant avec une satisfaction secrète AI. de Rohan quitter le ton ironique ou emporté qu'il avait conservé jusqu'alors , et s'appesantir avec une profonde tristesse sur l'horreur de sa position.

— Et en être arrivé là!... déjà là! moi

LE BON GÉNIE. 22 î

qui avais tant de chances de bonheur! moi! a qui tout souriait dans la vie!... moi! il y a six années encore, vin des plus grands et des plus heureux seigneurs de la cour de France ! en être là, mon Dieu!... Haï et méprisé de tous... traître et sacrilège... prêt à vendre mon pays à l'étranger! prêt à tirer Pépée contre mon souverain!... Quand le duc de Rohan tirait la sienne, lui ! c'était pour servir une sainte cause ! c'était pour défendre ses frères qu'on égorgeait, et qui lui criaient : Secourez-7ious! ! C'était beau! c'était grand, cela !... Mais moi ! qui me pousse?... l'appât de l'or! le désir d'assouvir une misérable vengeance ! et c'est pour cela pourtant que je vends mon nom!... le nom de Rohan!

comme si ce nom était à moi seul!... Cest pour cela que mon complice , le rebut des hommes, colportant partout ma honte, envoie proposer à l'étranger de lui vendre ce nom , pour servir d'enseigne à une infâme trahison, sans être sur seulement qu'on en veuille de ce nom ! ! Car on peut me refuser; on peut me trouver même trop faible et trop lâche pour faire un traître! 0 misère!

ô crime! ô mes beaux jours passes! Mais Dieu est sans pitié ! il n'envoie le repentir que quand l'espoir est impossible ! — dit M. de Rohan , en levant au ciel ses yeux désolés.

— Il se repent, mon Dieu ! il se repent ! il peut donc enfin être à moi! — s'écria Maurice, en poussant un cri de joie presque sauvage , et serrant le chevalier dans ses bras avec un geste de possession d'une énergie sublime.

Puis, avant que M. de Rohan, stupéfait, eût pu prononcer une parole, la jeune femme prit la main du chevalier dans les deux siennes, tourna vers lui son adorable visage rayonnant de bonheur, et lui dit: — Pas un mot, Louis, pas un mot après celui-là : repentir! oh! ce mot dans votre bouche! il dit tant... il dit tout pour moi!!... Aussi, laissez-moi vous contempler un moment ainsi... heureux comme vous l'êtes à cette heure dans ma pensée... heureux comme vous pouvez l'être si vous le voulez ! Heureux! Louis! heureux! oh laissez-moi joindre ce mot a votre nom ; cela me semble un bon présage de plus !

— Enfin, Maurice, me direz-vous... ?

— Oui, je vous dirai, mon Louis bien aimé, je vous dirai tout! Vous allez savoir mes deux rêves! le bon et le fatal... oui, le fatal aussi !... car j'hésitais encore de vous confier ce que j'avais à vous dire... mais après ce mot: repentir , après les espérances infinies qu'il éveille en moi , je me sens maintenant du courage.

— Eh bien, ces rêves ? ces rêves ?

— Ces rêves, Louis, résumaient les deux seuls partis qui vous restent à prendre... Pun bon et l'autre fatal, comme ces songes.

— Mais le fatal, le fatal, qu'annonçait-il?

— Dans celui-là, — dit rapidement Maurice, comme si chaque mot lui eût brûlé les lèvres : — Je vous voyais aujourd'hui décidé à conspirer ; et au même instant... derrière vous , se dressait une horrible et gigantesque figure... c'était Latréaumont; il avait une hache sanglante a la main... Ah!..

— Latréaumont ! ! — s'écria Rohan, pâle d'effroi. — Latréaumont !

— Oui, — dit Maurice, respirant à peine; — enfin... il était... le bourreau, et vous étiez sur l'échafaud...

— Sur l'échafaud! — répéta sourdement le chevalier... — sur Péchafaud!

Un assez long silence suivit ces paroles» Plusieurs fois Rohan eut malgré lui quelques tressaillements nerveux ; il éprouva de values terreurs ; son front se mouillait de sueurs... puis, peu a peu il se calma... Maurice essuya ses larmes et reprit bientôt, comme si elle se fût sentie soulagée d'un poids énorme.

— Ecoutez-moi bien , Louis ; voici mon autre rêve... mon seul rêve maintenant... Aussi, peut-être serai-je diffuse ; car Pimage est douce et riante... Ecoutez-moi : Tout au fond de la Bretagne, au bord de la mer, presque caché dans les grands bois, près Saint-Pol de Léon, il existe un vieux manoir...

— Ah! mon piuvre château de Penhoet, — dit M. de Rohan avec un soupir de regret , en songeant qu'il avait vendu a vil prix cette terre dont parlait Maurice.

— Eh bien ! dans mon rêve , au lieu de continuer ici cette vie misérable et dégradante dont vous rougissez! cette vie dont le

terme est un horrible et sanglant abîme, citait dans ce château qui vous appartenait encore, que vous vous retiriez avec les trois fidèles serviteurs qui vous restent ! — continua Maurice.

Et d'un mouvement plein de grâce, elle imposa silence à M. de Kohan qui voulait

parler.

— Mais avant de quitter Paris vous alliez trouver madame la princesse de Guëmenée. . .

— Revoir ma mère ? jamais ! ! ! par le ciel,

jamais !

— Dans mon rêve , vous alliez trouver votre mère , — reprit gravement Maurice,

et vous lui disiez : « Madame , j'ai eu de

« grands torts, je vous en demande pardon ; a oubliez-les, je pars... mais que ce ne soit a pas du moins en emportant le courroux « d'une mère, car vous m'avez maudit, « madame ! »

Jamais je ne reverrai ma mère ! et

d'ailleurs qu'importe sa malédiction ?

La malédiction d'une mère est toujours fatale et terrible, Louis, — dit Maurice en montrant le ciel ; — aussi , je vous

le répète , vous alliez trouver votre mère; alors madame de Gue'menée , qui a e'te' bien sévère pour vous, Louis, touchée de votre soumission, vous pardonnait... ensuite vous demandiez une audience au roi.

— Vous êtes folle, Maurice... mille fois folle, en vérité !

— Dans mon rêve , Louis, vous disiez au roi : — « Sire, je le vois... j'ai toujours le « malheur de déplaire à Votre Majesté*... « Je quitte donc à jamais la cour , inconso- « lable, pauvre et blessé. De tant de splen- « deurs évanouies par ma faute, je ne re- « grette amèrement qu'une chose... l'hon- « neur que j'avais de vous servir; mais à « cette heure, Sire, laissez-moi vous déniante der à genoux une grâce qu'on ne refuse « ni aux exilés ni aux mourants .... le pardon « et l'oubli de mes torts. »

M'humilier encore une fois devant lui ! plutôt mille fois la mort!... Continuez, Maurice, bien que ce soit une triste raillerie.

— Je n'ai jamais plus sérieusement parlé, Louis, vous allez le voir : n'ayant donc plus

rien à vous reprocher ni envers votre mère ni envers le roi, vous payiez vos dettes, vous partiez et vous arriviez en Bretagne. Le château de Penhoet est petit, mais logeable... votre goût faisait le reste; sa position est sauvage et majestueuse, et bien souvent, mon Louis, je vous ai entendu vanter la fraîcheur et la beauté' de ses eaux. Peu à peu votre santé, si chancelante, se retrempait à cet air vif et pur de la Bretagne ; votre âme se rassére'nait au milieu de ces solitudes riantes et tranquilles ; les bois sont immenses , et vous pouviez vous y livrer à votre passion pour la chasse , puis vous aviez de bons livres, du repos et une conscience paisible; chaque jour enfin vous trouvait sinon joyeux, du moins calme.

— Oh! le calme... le calme! — dit Rohan avec un accent de regret de'chirant,

— Ensuite , continua Maurice , comme vous êtes bon et humain, comme vos vassaux sont pauvres, vous leur faisiez un peu de bien pour vous distraire, et ces doux soins vous aidaient encore à vivre; enfin, cette existence e'tait simple, monotone peut-être,

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mais heureuse et indépendante entre toutes, si on la compare aux terribles jours que vous menez ici ; de plus, il était digne de votre nom ; car c'était quelque chose de noble et de touchant à la fois, que de voir un jeune prince d'une des plus illustres maisons de France, ayant l'énergie de sa position, se résigner avec courage à cette vie solitaire et bienfaisante!

Encore une fois, il faut se rappeler l'existence inquiète et tourmentée, les privations même de plus d'une sorte que supportait M. de Rohan, ainsi que l'extrême versatilité de son caractère , pour comprendre avec quelle sorte d'avide curiosité il se prit à écouter Maurice lui peindre ces jours si paisibles et si heureux ; aussi , se laissant aller à son impression du moment, il dit :

— Mais, Maurice, est-ce que dans votre rêve je vivais seul... tout seul à Penhoet ?

— Non , Louis, — dit-elle timidement, — dans ce rêve , vous m'aviez permis de vous accompagner. Vous aviez en moi une amie dévouée, toujours attentive a chasser le moindre souci de votre front, à prévenir

vos vœux, à lâcher de varier tous les moments de cette existence retirée, par les ressources inespérées que peut donner le désir de plaire ; aussi, dans ce rêve de bonheur et d'amour, j'arrivais enfin a vous rendre... à vous voir complètement heureux.

— Ah! Maurice! Maurice! — dit tristement M. de Rohan , — que cela est cruel à vous de jouer de la sorte avec le bonheur , chose sacrée s'il en est! Et quand je pense, — ajouta-t-il en poussant un profond soupir, — qu'avec ce que jVi mille fois hasardé sur une carte, je pourrais aujourd'hui réaliser ce rêve !

— Eh bien , ce rêve que Dieu m'a envoyé... grâce a sa bonté, sans doute... il peut exister... Dites un mot, dites que vous le voulez seulement, et ce rêve devient une réalité. Oui, car si je suis venue ici, c'était pour vous demander à deux genoux que cela fût ainsi , — s'écria Maurice en épiant le regard de M. de Rohan avec une indicible anxiété.

— Comment ?

— Louis.,, mon Louis bien-aimé, ce rêve

peut se réaliser en acceptant ce que je vais vous proposer !

— Mais dites... au nom du ciel... dites donc.

— Pour la première fois depuis cinq ans, Louis, laissez-moi vous rappeler avec bonheur, que je suis venue à vous, et que je vous ai tout sacrifie'; ce n'est pas un reproche que ije vous fais au moins, Louis, non ! Je vous dis cela, seulement pour vous prouver que ce que je viens vous offrir à cette heure, est bien peu auprès de ce que je vous ai déjà donné ; en un mot , Louis , il vous faut payer vos dettes , partir et vivre honorablement, vous devez cent mille livres; la terre de Penhoet en vaut le double... elle est à vendre... Je suis libre de ma fortune... acceptez de moi ces trois cent mille livres et partez !

— De l'argent à moi, madame ! de l'argent !... un prêt qu'il m'est impossible de vous rendre, ah ! — s'écria M. de Rohan en se levant avec un fier dédain.

Maurice le regarda un moment en silence ; puis bientôt rougissant d'indigna-

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tion, elle s'écria avec amertume : — - Allez! c'est infâme ce que vous dites la... Kt voila pourtant les hommes ! voilà pourtant ce qu'ils osent appeler leur délicatesse! Quelle misérable dérision!... Ainsi moi, pour cet homme, j'ai oublié mes devoirs, ma famille, la position que ma naissance m'avait faite ; à cet homme j'ai offert tout cela, et il a tout accepté , sans scrupules et sans remords ! Sans scrupules et sans remords , il a flétri , aux yeux des hommes, ce que les trésors du monde ne pourraient jamais payer, la réputation d'une jeune fille ! Sans pitié... il m'a déshonorée enfin ! ! Et puis à cette heure viennent les nobles sentiments, comme ils disent. Et pourquoi ? pour accepter un peu d'or que j'ai. Mais , àme sordide et vénale que vous êtes ! vous mettez donc l'argent bien au-dessus de l'honneur , puisque vous n'osez pas prendre l'un , et que vous osez abuser de l'autre ?

— Mais de l'argent,... Maurice,... de l'argent,... encore une fois songez donc que c'est une honte !

— En vérité ! — s'écria Maurice avec une

éclatante ironie. — La honte vaut les scrupules ; il reçoit de l'argent de l'étranger, pour commettre un crime, pour s'armer contre son roi, pour risquer sa tète sur un échafaud, et il he'site maintenant à accepter un misérable service d'une femme qu'il a perdue!

— Maurice,... Maurice,... cela est impossible... Scrupule ou folie,., cela ne se peut. Je ne puis... Je ne dois pas accepter.

— Mais, mon Dieu ! mon Dieu! que voulez-vous donc faire alors ? Nous perdre tous deux? car, vous le savez bien, désormais comme toujours , je vivrai de votre existence ! Ma vie est en vous et à vous, de près ou de loin, que vous le vouliez ou non, elle est enchaînée à la vôtre ! Encore une fois non... non je ne puis plus long-temps vous voir aussi malheureux, je vous le dis, Louis! ces rêves sont un avertissement du ciel ; par grâce , ne me refusez pas : que voulez-vous que je fasse de cette fortune, moi? à quoi me sert-elle puisqu'elle ne vous est rien? Par pitié! acceptez, Louis, acceptez!!

— Non! non! vous dîs-je... mille fois non.

Après avoir longuement attaché sur Rouan un regard pénétrant, Maurice sourit tristement, et dit en lui tendant une lettre : — Tenez, pauvre âme malade,... lisez.

Et Rohan parcourut la lettre que Maurice lui présenta. — Que vois-je ! vous , Maurice?... vous, chanoinesse du chapitre de Munich?

— Oui, Louis, ce dernier mot de moi assure mon entrée au chapitre, toutes les formalités sont ainsi remplies.

— Mais à quoi bon ?

Maurice répondit avec une calme et noble simplicité :

— Pardon , Louis,,., mais je vous ai deviné... Oui, vous sachant assez malheureux pour ne pas croire à un dévouement saint, religieux, sans arrière-pensée, j^ai voulu rcfengager par des liens indissolubles , afin que si vous acceptiez mes offres, jamais vous ne puissiez vous croire lié à mon avenir par la reconnaissance.

— Ah ï — s'écria Rohan en se cachant la figure, écrasé de honte, car il sentait que Maurice avait justement pressenti qu'il re'-

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pondrait à une offre loyale et grande par une basse et ignoble défiance; qu1il craindrait enfin que le but caché de Maurice, en se montrant si généreuse, ne fût de se faire épouser plus tard. Mais en reconnaissant tout ce qu'il y avait de dévouement et de prévoyante tendresse dans l'action de la jeune femme, M. de Rohan parut [si douloureusement accablé sous le poids de la confusion et du remords, que Maurice se sentit prête h pleurer.

— Oh! mon Louis bien-aimé ! — lui ditelle avec un accent de tendresse inexprimable, — si vous saviez combien je vous plains d'avoir de telles pensées! de ne pouvoir croire à rien de noble et de pur!... Pauvre âme! n'est-ce pas vous qui en souffrez le premier , et le plus cruellement ? Mais enfin, qu'importe, je saurai bien vous forcer à croire à mon amour, et un jour... mon jour viendra!... Ainsi, Louis, acceptez, je vous en conjure, acceptez et partez! ! Si vous voulez me permettre de vous accompagner, si la vie dont je vous ai parlé vous convient, je puis vous suivre en Bretagne, car la rési-

dence au chapitre n'est pas obligée ; si vous préferez partir seul, je me rends à Munich. Mais , avant toutes choses , acceptez et partez ! Au nom du ciel, partez! vous m'épouvantez ici... Ne voyez-vous pas que ces songes -là sont un avertissement du ciel? Ah! cet homme surtout! cet homme! il me fait horreur, c'est lui qui a causé toutes vos infortunes ; à tout prix fuyez-le , Louis , fuyez-le ! car, j'en suis sûre, c'est votre mauvais génie ! !

— Oui, comme tu es mon bon ange, toi ! — s'écria le chevalier avec ivresse en se jetant aux pied de Maurice.

— Louis, que dites-vous ?

— J'accepte!... j'accepte!

— Il est sauvé... 0 mon Dieu ! mon Dieu! je te rends grâces, il est sauvé ! dit Maurice en tombant à genoux devant le crucifix, et joignant ses mains avec ferveur.

— Oui, j'accepte! reprit M. de Rohan avec un inexprimable élan de confiance et de tendresse ; oui, mon ange, ma bien aimée Maurice! j'accepte! j'accepte... Ah! tiens, je le sens là, le bonheur arrive, le malheur

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s'en va ! jamais cette voix ne m'a trompé. J'accepte... Je ferai tout ce que tu voudras, demain je verrai ma mère, demain je verrai le roi!

— Louis! mon bien-aimé Louis ! — Et Maurice pouvant a peine le croire le regardait en extase.

— Et puis, nous partons pour Penhoet... Mais, je ne pars qu'à une condition... c'est que cette admission au chapitre de Munich est nulle ! — et Rohan la de'chira ; car, j'ai mes droits aussi, madame, à vous posséder ! et si le chapitre de Munich est le plus noble de l'empire, la maison de Rohan ne lui cède en rien ! — dit le chevalier avec une grâce charmante.

— Et tu acceptes? et tu verras ta mère ?... tu verras le roi ?

— Je verrai ma mère ! je verrai le roi, et j'accepte, te dis-je! !... j'accepte tout avec bonheur!!... avec fierté. .. avec orgueil; parce que , vois-tu , Maurice, maintenant, celte pensée, que je te devrai tout, m'enivre et me transporte ! parce que cette pensée double pour moi le prix de tout ! ainsi, être

heureux, sera encore te prouver ma reconnaissance! puisque tout sera pour toi ! puisqu'enfin je ne pourrai pas même respirer le parfum crime fleur, sans me dire : Encore merci à Maurice, a qui je dois tout! merci à Maurice qui m'a rendu à ma mère, à mon roi , a mon pays ! ! Merci, enfin , à toi » mon Dieu, qui m'as envoyé cet ange, de ton saint paradis !

— Louis, Louis... ah! je suis bien heureuse.

— Et puis , vois-tu , quand , à force d'amour, je t'aurai fait oublier ma vie d^autrefois , ces cinq années pendant lesquelles tu m'as rendu dévouement et tendresse, pour froideur et cruauté!!... quand enfin je me serai fait pardonner tant de méchants souvenirs, et que tu me trouveras digne d'être à toi devant Dieu ! comme je l'ai été devant ton amour... Alors, Maurice, alors, à deux genoux devant toi, ma bien-aimée, je te dirai : Viens, le chapelain nous attend !

— Ah! Louis! pardonne-moi, mais je voudrais que nous pussions partir à Flicure même!

— Folle, tu crains ma faiblesse, n'est-ce pas ? tu crains mon caractère indécis et changeant?... Ah! moi aussi, comme toi j'aurais craint cela tout-à-l'heure!... mais plus à présent, Maurice... plus à présent. L'homme qu'une main divine arrache de l'abîme... sert bien fort cette main dans les siennes, va !... et il n'y a pas de puissance humaine capable de l'en séparer.

— Oh ! vrai , dis? oh! je t'en supplie, rassure-moi... tiens... je ne sais... mais je te crois... et malgré cela, j'ai peur...

— De qui ? de cet homme de ton rêve, de ce misérable, que j'ai recueilli chez moi par pitié?... Assez long-temps, Maurice, j'ai toléré ce sauvage matamore!... C'était Tours privé qu'on tient à la chaîne.... il me divertissait parfois, je l'avoue.... mes jours étaient si vides et si longs ! mais à présent, Maurice , à présent que j'ai un avenir immense devant moi , mais à présent que j'ai à expier toute une vie de désordre et de faiblesse, par une vie plus noble ! mais à présent , Maurice , que j'ai à me rendre digne

cTun nom , que je ne te donnerai que resplendissant d'honneur et lavé de toute souillure... à présent, le temps de l'insouciance et du désordre est passé... Qu'à cette heure on me chasse cet homme ! Dans la splendeur de leur cour souveraine, mes ancêtres avaient aussi de ces gladiateurs bouffons et insolents, pour amuser leurs hôtes ; mais s'ils devenaient à charge ou trop familiers , on les chassait sur l'heure.

— Ah ! ah ! nous allons donc voir , mille triple-dieux, si ce sera toi ou cette gaupc qui me chasserez de céans, monsieur l'homme aux ancêtres souverains ! — dit tout-àcoup une grosse voix moqueuse.

C'était Latréaumont;... depuis dix minutes , il écoutait à travers le carreau brisé de la porte.

Maurice poussa un cri terrible, ouvrit une petite porte placée près de la cheminée, et disparut...

Le chevalier de Rohan, pâle comme un mort, demeura d'abord debout, immobile ; regardant Latréaumont d'un air fixe et ha-

gard, tandis que sa main crispée serrait convulsivement l'angle de la table sur laquelle il s'appuyait.

— A nous deux maintenant, cher fils repentant! cher sujet soumis!... Tonnerre et sang ! beau tourtereau ! comme nous traitons nos amis absents! ah! ah! tu mérites les étrivières et tu les auras bonnes, mon petit saint du paradis! ajouta le colosse en jetant sur le chevalier un regard audacieux et méprisant.

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