‹ Latréaumont (volume 3)Chapitre 4 sur 11 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

€e Cabaret î»rs €rots-€uilUrs.

On parle d'une région (la cour) où les vieillards sont galants, polis et civils; les jeunes gens, au contraire, durs, féroces, sans mœurs ni politesse; ils se trouvent affranchis de la passion des femmes dans un âge où l'on commence ailleurs à la sentir ; ils leur préfèrent des repas, des viandes , et des amours ridicules et infâmes. Celui-là, chrz eux, est sobre et modéré, qui ne s'enivre que de vin ; l'usage immodéré qu'ils en ont fait le leur a rendu insipide,

Labruyère. — de la. cour de louis xiv.

Le 26 avril 1674, cinq ans environ s'étaient passés entre les faits dont on a parlé (en 1669) et ceux que Ton va raconter.

De grands événements avaient eu lien. La France, en guerre contre presque toulè l'Europe y ne comptait plus pour alliée que

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l'Angleterre , grâce aux subsides onéreux dont le cabinet de Versailles gageait secrètement Charles II. Ce joyeux, insouciant et besogneux monarque , qui , vendant ainsi à beaux louis d'or , l'avantageuse et suprême influence que la Grande-Bretagne aurait pu exercer sur les affaires de ce temps-là, restait sourd aux nationales et sévères remontrances des communes, indignées de la trahison de Louis XIV, qui, lors des batailles navales de 1672 et 1673, malgré la foi des traités et l'obligation expresse de ses engagements, avait ordonné a ses amiraux de ne pas prendre part au combat que les Anglais, ses alliés , livrèrent aux Hollandais. Aussi , dans cette rencontre, les flottes de la Grande-Bretagne et de la république des Sept- Provinces-Unies , se battant avec une rare intrépidité, se ruinèrent-elles mutuellement au profit de la marine française , laquelle , selon les vues de Colbert, plus fin politique qu'aveugle partisan du point d'honneur , devait profiter de la destruction des deux puissances maritimes ses rivales.

Mais il n'en allait pas de même sur terre.

La farouche omnipotence de Louvois se révélait alors, dans Joute sa belliqueuse et fatale splendeur; trois grandes armées étaient sur pied pour soutenir une guerre aussi foi le que criminelle et désastreuse, contre l'Empire, l'Espagne, les Sept-Provinces-Unies , et presque tous les Électorals , que la profonde et sourde habileté du jeune prince d'Orange avait peu a peu détachés de l'alliance française. L'indignation générale était à son comble, et les épouvantables ravages de la Hollande et du Palatinat , complètement incendié , exaspérait encore la haine de l'Europe contre l'implacable Louvois, qui avait ordonné ces sanglantes dévastations, et contre le roi son maître, qui subissait si honteusement la féroce volonté de cet impérieux ministre.

Les finances étaient en outre dans un tel état d'épuisement , que déjà Colbert se voyait réduit aux impôts les plus écrasants (1) pour subvenir aux frais énormes de la guerre, et aux monstrueuses profusions de

(1) Voir aux notes. Le titra et dangtr.

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Louis XIV. Louvois était forcé de convoquer V Arrière-Ban, afin d'assurer à l'intérieur la tranquillité du pays, que trois grandes armées avaient complètement dégarni de troupes. Or, cette convocation de la milice nationale semblait d'autant plus nécessaire, que des symptômes alarmants de rébellion commençant à se manifesterai! Daupliiné , en Languedoc et en Bretagne, les gouverneurs et intendants des provinces étaient obligés d'avoir recours à la plus extrême sévérité pour effrayer les mécontents, et tâchaient de masquer ainsi, par le terrible appareil des échafauds , la véritable faiblesse du gouvernement.

Puis, le luxe effréné que Louis XIV vou~ lait voir déployer à ses courtisans, en faisant affîuer la liante noblesse à. la cour de France; cet abîme éblouissant avait englouti les plus grandes fortunes. Les traitants, enrichis dans les maltôtes, prêtaient sur les terres à de gros intérêts, et souvent, même en devenaient les maîtres , aussi , ce noble et fécond patronage qui attachait les seigneurs au sol et aux habitants de leurs domaines,

n'existant plus, leurs vassaux ne les voyant jamais, et ayant à supporter les exactions d'avides intendants ou de propriétaires inconnus et sans clientelle, l'action salutaire que l'aristocratie aurait pu exercer pour le service du roi dans les provinces où elle comptait tant de possessions, s'effaçant peu à peu, chaque jour se rompait une de ces mille racines par lesquelles l'ancien édifice féodal et monarchique tenait autrefois si profondément au sol.

Pourtant malgré les taxes énormes, cet épuisement d'hommes et d'argent , ce mécontentement général, et même ces élémens de désordre qu'on a dit , le souvenir récent des guerres civiles de la minorité était encore si présent à la mémoire et aux intérêts du plus grand nombre , que la crainte de voir se renouveler les malheurs passés, l'emportait de beaucoup sur les velléités qu'on avait pourtant ça et la de réclamer violemment la réunion des Etals-Généraux (promis d'ailleurs par le roi en 1658), assemblée dans laquelle on eût avisé aux moyens

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de limiter le despotisme ruineux et exorbitant de Louis XIV.

En un mot, la nation , guidée par cette espèce de bon sens égoïste, de sagesse toute personnelle, que les masses conservent toujours aussi longtemps qu'elles ressentent l'action cuisante des de'sastres qui les a frappées naguères, la nation, dis-je, voyait clairement que de nouveaux troubles profiteraient seulement, comme lors de la Fronde, aux ambitieux et aux habiles , tandis que, selon Phabitude des révolutions, Jacques Bonhomme (ainsi qu'on nommait encore le Tiers-Etat) , rarement Partisan , mais fort Mitigé (1) de sa nature, serait encore obligé de solder la façon des bannières, ou plutôt, qu'on permette celte exquise vulgarité , de payer les pots cassés..

Ainsi donc, au commencement de Fannée 1674, le mécontentement en France se montrait plus universel et plus profond

(i) On sait que du temps de la Fronde , les gens qui demeuraient neutres entre les frondeurs et les royalistes (ou Mazarins), c'est-à-dire la majorité exploitée par les deux partis, se nommaient les mitiijcs.

qu'il ne Pétait en 1669; il s'exprimait même quelquefois assez haut ; mais il eut fallu , pour lui mettre les armes à la main et le pousser à une révolte ouverte , il eût fallu, soit l'influence d'un génie considéré , puissant et hardi, soit un de ces hasards aussi imprévus, que l'étincelle qui fait sauter une poudrière.

Or, si la province s'agitait et murmurait à propos des taxes et des recrues , Paris demeurait à ce sujet dans une parfaite quiétude , et les joies de toutes sortes y abondaient comme d^habitude-

Parmi les endroits de plaisir renommés dece temps-Fa, aucun ne jouissait alors d'une vogue plus méritée que le cabaret des Trois- Cuillers, situé près le cimetière Saint-Jean, et tenu par la Guerbois\ rôtisseuse; on y vendait le meilleur vin de Bourgogne qu'il y eût dans tout Paris; à ce point, que Bi. le marquis de Villarceaux en ayant bu à souper, le trouva si bon, qu'il se fit aussitôt remplir devant lui cinq cents bouteilles de ce nectar, craignant qu'on ne trompât ses gens, s'il n'assistait à cette opération.

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Ce n'était pourtant pas qu'on put faire une chère grande, délicate, ni surtout très variée , clans ces sortes de cabarets ; car le menu se bornait généralement a de la volaille ou a du gibier qu'on mettait a la broche, selon la demande des consommateurs.

Mais il faut dire aussi, que jamais rôti ne fut cuit plus à point et plus au goût des habitués.

Le cabaret des Trois-Cuillers était donc souvent le rendez-vous de la jeunesse dorée du temps, qui venait y faire la débauche; et presque toujours les vastes salles et les petits salons retirés de l'hôtellerie se remplissaient de monde depuis ^midi jusqu'au soir.

Au dehors , ce n'était que chaises , chevaux et carrosses; pages, laquais ou porteurs de flambeaux , dont les cris assourdissants et les fréquentes disputes ne témoignaient pas un grand respect pour les trépassés qui reposaient tout près, dans le cimetière Saint Jean, sans compter que souvent, quelques querelles de table ou de jeu ayant pris naissance au cabaret entre jeunes seigneurs , le

tout se terminait à l'instant, l'épée a la main, soit dans une salle des T r ois -Cuiller s i soit dans une petite ruelle longeant le champ du repos.

Lors de ces occasions solennelles, les laquais et pages des habitues du cabaret se serraient à chaque bout de la ruelle en masses compactes, afin d'empêcher le guet d'approcher, pendant que leurs maitres s'escrimaient bravement sous les yeux d'un assez grand nombre de témoins , et cela , malgré ou a cause de la sévérité excessive des édits contre les duels.

Généralement aussi, les seigneurs qui hantaient les TPois- Cuillers , au lieu de se retirer dans une chambre particulière , préféraient de se tenir dans la salle commune du cabaret, autant pour jouir du coup-d'oeil vivant et animé qu'elle offrait , que pour s'amuser de l'embarras ou de la tournure grotesque d'honnêtes citadins, qui, attirés par la renommée de la taverne, y venaient quelquefois, afin de voir de près la figure cl les manières des courtisans habitués a cette rôtisserie, et de contempler ainsi inter po-

cula , ces astres resplendissants qui rayonnaient d'ordinaire dans une sphère si élevée.

Or, ce jour-là même , grâce a une singulière bonne fortune , la curiosité de ces dignes bourgeois pouvait être des mieux satisfaite, car la fleur des gens du bel air de l'époque dinait dans la grand' salle du cabaret; M. le Marquis de Chateauvillain (1), fils aîné de M. le duc de Vitry, payant un pari qu'il avait perdu contre M. le vicomte de Dreux , et ayant prié plusieurs de ses amis, parmi lesquels étaient le comte de Roquefeuille , l'abbé de Barfleur, le comte de Marcilly, le chevalier de Lusignan, et d'autres seigneurs des plus comptés.

Placée en face de la porte , la table où trônaient ces gentilshommes semblait une sorte de tribunal railleur, devant lequel comparaissaient les airs gauches de ceux qui entraient ou sortaient du cabaret; mais il faut dire que les gens de cour imposaient

(1) On voil dans les lettres manuscrites de Colbert (bib. ro\ .), que M. Chateauvillain fut tué trois mois plus tard d'un coup de pistolet dans un duel qui eut lieu la nuit sous les arceaux de la place Royale.

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encore assez, pour que les vastes perruques parfumées , les plumes flottantes , les justaucorps de soie et les écharpes brodées de ces maitres en impertinences, enfin jusqu'à leur air suprêmement débraillé , alors de la plus parfaite élégance ,' leur assurassent une sorte d'impunité: aussi, les sarcasmes et les quolibets dits tout haut , avec cette voix flùtée et ce grasseyement alors à la mode, ne manquaient jamais à chaque nouveau venu.

Heureux donc les citadins, qu'on reconnaissait à leurs habits et à leurs manteaux bruns, noirs ou de couleurs sombres, à leur petite perruque & calotte , proprement renouée d'un ruban de fil, et à leurs chapeaux ambigus , comme on disait à cette époque ; heureux donc ceux qui déjà arrivés et placés modestement à leur écot, n'avaient pas à subir l'inspection ironique de la table redoutée-; mais d'un autre coté , leur repas terminé, il leur fallait sortir du cabaret; or, pour ce faire , leur timidité devenait aussi grande que pour y entrer.

Quelquefois pourtant, un hardi citadin

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