LA TU É A U M ONT
voulant braver le terrible tribunal, se drapait avee majesté dans son manteau, assurait son feutre sur la tête, et passait intrépidement; mais souvent son embarras, jusque-là dissimulé sous cette digne apparence, se révélait, hélas! tout-a-coup, soit par la chute d'une table maladroitement heurtée , soit encore par une brusque et insolite invasion dans une espèce de comptoir, que d'autres, intimidés, confondaient avec la porte; alors c'était, de la part des seigneurs, d'inépuisables plaisanteries, auxquelles les bourgeois restants applaudissaient avec une barbare et hypocrite lâcheté.
A ce moment même , un malheureux citadin venait de provoquer une explosion de rires immodérés en entraînant, sous les plis de son lourd manteau , tout ce qui s'était trouvé sur une table placée près de lui. A ce bruit de vaisselle cassée, le pauvre diable avait pris éperdùment la fuite, et on entendait encore les huées des pages et laquais rassemblés dans la cour qui le poursuivais de leurs cris.
— Pardicu! — dit le chevalier de Lusi-
gnan à M. de Chatcauvillain , — as-tu vu, marquis, ce petit ragot, grassouillet et rond comme une pomme , qui , de même que la comète furibonde dontnous menace Nostradamus, entraînait à la queue de son manteau tous ces mondes de verres et de bouteilles.
— A le voir rouler tout effaré , renversant ainsi les chaises et les escabeaux , on eût dit , mon Dieu ! une boule égarée dans un jeu de mail, — reprit l'abbé
— IVIais par l'àme ! ou plutôt par l'estomac sacré de Luculus , — s'écria le marquis en voyant entrer un garçon qui portait sur un plat une écuelle de soupe à la bière, — quel est l'Allemand ou le cheval qui peut impunément braver l'empifrerie d'une pareille galimafrée ?
— Comment la Guerbois souffre-t-elle qu'une telle peste infecte son cabaret P — reprit l'abbé.
— Voyons un peu que j'en mortifie la délicatesse sensuelle de mon odorat, en manière de discipline infligée à ma furieuse gourmandise, ajouta le marquis dans le jargon précieux du vieux temps.
Cependant , deux ou trois hem ! hem !
assez secs avaient suffisamment trahi le malheureux amateur de cette malheureuse soupe.
C'était un gros homme vêtu de gris, à figure rubiconde, et qui devint pourpre de mauvaise honte en entendant ces sarcasmes ; aussi, lorsque le garçon se dirigea vers sa table, le gros homme leva-t-il les yeux en Pair, chantonnant entre ses dents de Pair le plus indifférent du monde.
— Voila votre soupe à la bière , maitre Bernard ! — dit le garçon en élevant malicieusement sa voix glapissante.
— Que voulez-vous dire avec votre soupe à la bière, butor que vous êtes ? Qui vous a demandé une soupe à la bière? — reprit le gros homme à voix basse ; — est-ce que je mange de pareilles choses P. .. Emportez donc cela au plus vite, drôle ! — ajouta-t-il en regardant le garçon d'un air courroucé et repoussant l'écuelle.
— Comment , maître Bernard , vous ne m'avez pas demandé votre soupe à la bière, selon votre accoutumée? Comment, vous n'avez pas dit de mettre dedans , comme
LE CABARET DES TRÔI5-CUILLSKS. 1 13
toujours, une bonne pincée de safran? — reprenait le garçon d'un ton (fautant plus criard, que le gros homme avait parlé plus bas et d'un air plus confus, de sorte que l'attention générale se porta de ce côlé ; au grand embarras de maître Bernard.
— Comment, c'est une coutume ! — s'écria i\ bbé.
— Cette potagère monstruosité est d'habitude! ajouta le marquis.
— Quelle terrible infirmité !
— Quelle horrible difformité !
— Il n'est pas baptisé.
— C'est un Turc î
— Un Juif!
— Un Maure de Mauritanie?
— Un nègre blanc !
— C'est le diable enfin ! car il n'y a que le pied fourchu qui puisse nager dans un tel potage.
— Fade rétro, Satanasl — s'écria enfin l'abbé en exorcisant maître Bernard avec sa fourchette.
Mais le citadin, poussé à bout par ces moqueries, et perdant patience, saisit i'écuelle, ii. 8
] 14 LATRÉAIIMONT.
la plaça intrépidement devant lui, et regardant les gentilshommes bien en face comme pour les narguer, il plongea bravement sa cuiller dans le potage, ouvrit une bouche énorme, et tout en continuant de jeter un superbe regard sur les rieurs , il engloutit fièrement une cuillerée de cette damnée soupe, qui malheureusement se trouva bouillante.
A Tépouvantable grimace que fit maître Bernard en rejetant la cuiller et repoussant le potage, on pense quels rires éclatèrent.
Aussi, maître Bernard ne pouvant résister soit à la douleur de la biùlure , soit aux quolibets dont on Taccablait, paya son écot et partit d\in air furieux.
On a omis de dire que, depuis le commencement de cette scène, un des garçons de la Guerbois, descendant de Pelage supérieur du cabaret, était venu huit ou dix fois demander à son camarade de la grand\salle « si le messager n'avait pas encore apporté » la Gazette de Hollande, car le grand ■>■> gentilhomme d'en haut l'attendait impa- ■» tiemment. »
Maître Bernard venait donc à peine de sortir parmi les huées, que la porte s'ouvrit de nouveau, et le garçon vint faire sa même question : « La Gazette de Hollande est- » elle arrivée? le grand gentilhomme d'en- » haut la demande avec une terrible impa- » lience. »
Fatigué d'entendre continuellement cette même requête, ou voulant s'amuser aux dépens du valet, le marquis saisit le demandeur de gazette a la cravate, Pâtura près de la table, et lui dit :
— AlIi ça, maraud ! auras-tu bientôt fini de venir ici marquer tous les demi-quurts d'heure, comme l'insipide mécanique d'une horloge, par ton cri monotome de : La Gazette de Hollande est-elle arrivée (l) ?
— Monseigneur, c'est le grand gentilhomme d'en-haut qui m'envoie ; il est comme un déchaîné pour avoir cette gazette, et il m'a même dit que dans le cas où quelqu'un voudrait la prendre, de le nommer!
(1) Les numéros de ce journal étranger venaient directement de Hollande dans celle taverne , qui en était le dépôt.
— Comment , de le nouimer? et pourquoi faire? — reprit le marquis stupéfait.
— Mais , monseigneur , parce que ce grand gentilhomme dit comme ça que si on s'avisait de vouloir retenir la gazette qu'il demande, son nom ferait perdre l'envie de la garder une minute.
En entendant cet étrange discours, les éclats de rire redoublèrent.
— C'est M. de Pot'.rceaugnac! — dit l'abbé, — tout frais débarqué de sa province !
— Ou M. de Sottenville ! — reprit le vicomte.
— Mais voyons donc le nom merveilleux, mirifique, formidable et écrasant de ce fier Artaban, amateur de gazette? — demanda le marquis.
— Cest M. de Latréaumont, — dit naïvement le garçon; — un gentilhomme gros et rond comme la tour Saint-Jacques, et qui boit toujours dans un verre qui tient deux pintes.
— Latréaumont !... — fit le marquis d'un air aussi étonné que méprisant , puis regardant sos amis : — Concevez-vous l'audace
d'un pareil impudent? cela ne mérite-il pas une rude leçon ?
— Bah... — dit l'abbé, — a quoi bon?
Si, le sort de ce pauvre Rolian nie fait
pitié , et morbleu je veux châtier ce matamore !
A ce moment , on entendit un vacarme effroyable au-dessus de la salle commune, et un autre garçon ouvrant précipitamment la porte, s'écria: — Eh bien, Petit-Pierre, la
gazette ? la gazette ? M. de Latréaumont
s'impatiente et va tout briser là-haut : vous savez son humeur ;
— Mais je ne puis rien y faire... moi, — dit Petit-Pierre; puis avant de remonter auprès de Latréaumont, il recommanda de nouveau et très expressément au valet restant, de le prévenir aussitôt l'arrivée de la gazette.
— Et moi , drôle , — dit le marquis , — je t'ordonne au contraire de me l'apporter a moi, la gazette !
— Mais, monseigneur?
— Mais... deux louis pour boire ou vingt coups de bâton, choisis?
Le choix n'étant pas douteux 9 le garçon alla près de la porte guetter l'arrivée du journal, pour le remettre a M. de Chateauvillain, malgré les contraires et terribles recommandations de Latréaumont.
Maintenant, on va retrouver ce dernier dans une des chambres du cabaret des Trots Cuillers»