CHAPITRE XV
£e Complot.
Udum et molle liiluni est ; mine , mine properandus et acri
Flugendus sine fine rota
(Pebse, iii , 23.) L'argile est encore molle et humide ; vite, vile, hâlonsnous! et sans perdre un instant façonnons-la sur la roue.
Alors que la scène qu'on vient rie décrire se passait dans la graricTsalle des Trois- Cuillers, deux cavaliers, retranchés au fond d'un des cabinets de la Gucrbois, s'apprêtaient li faire le plus vif accueil au gibier de la rôtisserie; par cette journée pluvieuse, un
]1G LATRF.ÀUBTOXT.
bon feu bi illait dans la cheminée, la nappe était fine et blanche, l'argenterie bien brillante, les cristaux bien limpides; enfin, pour compléter ces apprêts de sensualité, la Guerbois avait complaisamment cédé les deux larges et excellents fauteuils de sa chambre à coucher aux sybarites, qui ne s'étaient pas contentés des chaises de noyer de Pap parlement.
En attendant leur rôti, les deux convives, les pieds sur les ehenels, devisaient donc assez paisiblement, soit en vidant une bouteille de ce vin de Bourgogne pur , vermeil et généreux! si glorieusement apprécié par M. de Villarceaux, soit en mangeant quelques olives au gingembre.
Enfin, Petit-Pierre, un des aides de la Gucrbois, entra, et posa gravement sur la table, à travers un nuage de fumée odorante, deux appétissants canards sauvages et un succulent dindonneau de Bresse , le tout sortant de la broche et d'un beau jaune doré, le gibier un peu saignant, la volaille plus cuite et baignant dans un jus savoureux et moiré, relevé par deux ou trois brins
d'estragon et quelques rouelles de citron ; enfin, comme accessoires obligés, l'aide aiouta d'un côté, une ample salade de cresson frais et vert, et de l'autre des tranches de jambon sur une couche de céleri cru avec une sauce à la moutarde.
— Bravo! triple dieux!... cela vient h son heure, — dit une grosse voix railleuse que Ton connait déjà. — Un instant plus tard , et tu ne trouvais plus que nos épées et nos boucles de ceinturon ! car nous nous serions dévorés tout vivants sans nous peler, tant la faim nous aiguisait les dents... Ah ça, maintenant, ne montre plus ton visage de rôti manqué avant que je ne te sonne, et songe bien, mille diables! à m'appoiter la gazette de Bruxelles aussitôt qu'elle sera arrivée.... et pour la dixième fois, je te le répète, si quelque fâcheux la demande, tu n'auras qu'à lui dire, vois-tu, que c'est moi., moi, qui l'attend et qui la veux! et par le saint ventre du pape, qui n'est pas si creux que le mien , je le jure, cet avertissement suffira! Maintenant laisse-nous, et quand tu entendras casser les bouteilles ça sera
122 LATKÉAUMOJST.
signe qu'elles sont vides et qu'il faut en remonter de pleines!... Allons, marche.
Et le valet sortit à reculons en saluant le colonel (car c'était lui) d'un air respectueux et craintif.
Latréaumont avait alors quarante-six ans; son air matamore, ses habitudes brutales , son ton soldatesque, étaient les mêmes; seulement, il avait considérablement engraissé: mais sa taille colossale pouvait néanmoins, sans s'alourdir outre mesure , supporter ce surcroit d'embonpoint, qui eût écrasé un homme d'une stature ordinaire. Latréaumont était splendidement vêtu de neuf, depuis son feutre jusqu'à ses bas de soie vertpomme, qui pouvaient a peine contenir ses mollets énormes et des proportions herculéennes; son justaucorps écarlate, garni de rubans vert comme ses bas, laissait voir une belle veste de drap d'argent, qui, bien qu'aux trois quarts déboutonnée , crevait presque sous la puissante rotondité de l'abdomen du partisan ; enfin, son cou de taureau s'enveloppait galamment d'une magnifique cravate de dentelles, rattachée par un
ruban verl aussi: mais ce qui donnait un air étrange à la figure du colonel , beaucoup moins caractérisée qu'autrefois , d'abord parce qu'il avait de moins ses longues moustaches brunes, et de plus, trois ou quatre mentons lisses, replets et vermeils, c'était son immense perruque noire, qui joignant brusquement sa tète à ses épaules presque cachées par cette forêt de cheveux d'emprunt, faisait ressembler le partisan à un lion sous sa crinière.
Aussi, en comparant le Latréaumont de 1669, géant osseux, hàlé, mal vêtu, fatigué par les privations de toutes sortes et les incertitudes d'une vie de hasard, au Latréaumont de 1674, on pouvait présumer que ce dernier devait cet énorme embonpoint, ce visage gras et fleuri , à l'existence calme et abondante qu'il menait depuis cinq ans.
Le convive du colonel formait avec lui un étrange contraste ; c'était un petit homme de trente ans , grêle , maigre et anguleux , vêtu d'un justaucorps et d'un manteau noir; il portait une courte perruque blonde et une cravate de fine batiste; sa physionomie
l'ii X.ÀTRÉÀUMONT.
repoussante; blafarde, effacée , terreuse et sans jeunesse , tant elle semblait dure et froide, n'avait de remarquable que l'éclat de deux yeux fauves, ronds, perçants et d'une extrême mobilité, qui, placés fort près de son nez long, pointu et profondément marqué de petite vérole, imprimaient à sa physionomie fine et sagaee, à son visage effilé, un caractère frappant de ressemblance avec la fouine ou la belette ; du reste, le laisser-aller de son attitude révélait une complète assurance; il semblait fort a Taise avec Latréaumont, lui rendait raillerie pour raillerie, et il eût été difficile de voir lequel de ces deux personnages avait sur l'autre le plus d'empire,!
Pendant que le colonel s'occupait de découper artistement le rôti, son compagnon, que nous nommerons Jérôme du Cansé, sieur de Nazelle, avocat au parlement de Paris, remplit son verre et celui du partisan; mais avant de porter ce vin à ses lèvres; il lui dit: — \u bon succès de vos affaires de Bruxelles, mon gros Titan !
— Que le diable et surtout Monterey
vous entendent! — répondit Latre'aumont en faisant raison du toast de son convive. — Aussi, triple dieux! je donnerais tout à riieure cent coups de pieds dans le ventre du premier maltôtier venu, pour que cette Gazette de Hollande fui arrivée!
— Patientez, compère! elle viendra sûrement , puisqu'elle arrive ici d'abord et directement de Hollande. Mais que pouvez vous avoir ainsi à toujours maugréer contre les maltôtiersi On ne vous ruine plus, vous! car en homme avisé, il y a long-temps que vous vous êtes chargé de ce soin, afin que le tout fut fait selon votre goût.
— Mais , sang-Dieu , compère , et mes amis donc? est-ce que leur ruine m'est indifférente ? est-ce que je ne considère pas leurs biens comme les miens?
— Sagement pensé! Minerve parlant par la bouche d'Hercule, n'aurait pas mieux dit.
— Est-ce que vous croyez, par exemple, que lorsque je vois Berryer, sous je ne sais quel misérable prétexte de droits et frais de succession, nous retenir presqu'en entier les dernières huit mille livres qui nous de-
128 LATRÉAUMOWT.
vaient revenir, à nous deux Rohan, de la succession de papa Guémené, cela , mille tonnerres î ne m'exaspère pas î
— Comment, magnifique bedaine! vous en êtes réduits Ta ?... à compter sur des reliquats de créances, comme on vit des restes du souper de la veille?
— Comme vous ditps , compère , nous rongeons nos derniers os, car c'est tout au plus si , a force de menaces , j^ai pu tirer de Berryer quatre cents méchantes pistoles, qui sont, dit le drôle, le fond du Sac, et grâce a une partie desquelles vous me \ oyez, j'espère, assez galamment trousse', car cette garniture est de Régnier (1), mon très cher! — dit le géant en s'examinant avec complaisance.
— Le fait est que vous êtes merveilleusement ajusté!.... mais ce doit être coûteux, car on tapisserait une chambre entière avec l'étoffe qu'il faut pour draper Votre Énormité,. et en vérité, M. de Rohan habillerait dix amis comme moi contre un, tel que vous!
(i) Tailleur lort a In mode.
lc COMPLOT. 127
— Mais précisément ! vous ne voyez pas que j'ai engraissé exprès pour ruiner plus vite mon Oreste! et que j'augmente chaque jour l'Intéressante rotondité de cet autre Pylade, — dit le colosse en frappant sur son ventre énorme, — afin de compter par toises d'étoffes au lieu d'aunes !
— Ainsi, les ressources de votre chevalier sont aussi étiqties que vous êtes apoplectique.
— Par Dieu! est-ce que sans cela j'aurais écrit a Montcrey pour cette révolte de Normandie, que je gardais comme ma poire pour la soif!.... Oui, digne compère, nous sommes ruinés à fond, ruinés à plat, ruinés sans sou ni maille, libres comme l'air enfin ! de vrais Bohèmes! qui pouvons aller planter notre tente sous tous les soleils, en laissant pour une centaine de mille livres de souvenirs à nos créanciers ! nous qui étions riches de cinq cent mille livres quand nous nous connûmes!... Comme le temps passe pourtant ! !
— Et eeltc ruine... en deux ans? trois ans? colonel?
— Ali! fi! vous nous jugez mal, compère, nous avons de Tordre , et nous nous piquons d'une certaine économie. Voyons... quand j'ai pris ïlohan, c'était en 1669; ainsi... 70, 71 , 72, 73, 74... cela fait presque cinq ans;... or, vous croyez que lorsqu'on a vécu comme nous avons vécu pendant ce tempslà, faisant gros jeu, grande chère, tenant maison princière, enfin, en voyage et partout , on peut se plaindre lorsqu'on en est quitte pour cinq cents méchantes mille livres?
— Non certes ! surtout lorsqu'on les a mangées en compagnie de votre énormité; mais ces cinq cent mille livres n'étaient-elles pas le prix de sa charge de Grand-Veneur? la dernière ressource de I\J. de Rohan , après que son patrimoine eut rendu le dernier souffle ?
— Justement, le surlendemain du jour où je lui sauvai la vie à Fontainebleau , en mettant bas une Troisième Tête qui commençait de travailler rudement notre chevalier , il vendit sa charge au grand Soyccourt, comme dit la chanson , vous savez :
Enfin Soyecourt,
Le brave et grand Soyecourt ,
A la cour Tant en estime, Toujours sert de rime
A l'amour (4).
— Un humble bourgeois comme moi, mon gentilhomme, n'entend rien a ces malices... mais pour revenir au prédécesseur de M. de Soyecourt, ce fut avec une résolution et une fierté tout-à-fait dignes du feu duc de Kohan lui-même, que le chevalier, dit-on, donna sa démission au roi ?
— Qui ça? lui, Rohan?un homme résolu?
— reprit Latréaumont avec un éclat de rire, — Kohau un homme énergique ? Ah ça !
où diable votre exiguïté a-t-elle mis ses lunettes ? Rohan est colère quelquefois, quand la haine, l'orgueil ou l'envie Se grisent ; alors il s'exalte ou se furibonde un moment ; mais
(1) Celte chanson , qu'on ne peut donner en entier, est extraite du manuscrit déjà cité, qui en renferme une extrême quantité sur le môme acteur et sur ses mêmes prouesses; elle se chaule sut l'air du yrand Soyecourt, et est intitulée • Chanson sur le marquis de Soyecourt , Grand-Veneur de France , d'une grande réputation pour ses exploits... ( Note du manuscrit, p. 113, vol. 24.)
ir. 9
130 LATRÉAUMOKT.
presque aussitôt il retombe dans la mollesse et l'indécision... Tenez... Rohan... c'est un enfant égoïste, irritable et pleurard, qui me craint comme le feu et qui pourtant ne peut pas se passer de moi , à qui je suis souvent odieux, et qui ne quittera jamais ses lisières; enfin il ressemble encore, si vous le voulez, à ces femmes qui sont battues, ruinées par leur amant, et qui ne peuvent ni n'osent le quitter !
— Et vous ne craignez pas , vénérable Ruffian, qu'un beau jour la malheureuse irritée n'égratigne?
— Lui?... il m'a cent fois dit... Ce serait une lâcheté de ta part de m insulter... parce que, je le sens, contre toi l'épék me manquerait ! ! ! (1). Cela vient aussi de ce qu'il me croit un peu le cousin de Satan... et cette alliance lui impose fort.
— Alors, je vois que c^est de la fascination toute pure, mon gros serpent !,.. et que cet oiseau babillard et doré ne vous échappera pas, — ditNazelles en souriant d^un air incrédule et goguenard.
(1) Voir le procès.
— Vous riez, compère, et vous avez tort! d'abord, parce que vous montrez quatre vilaines dents noires en grandissime deuil de toutes leurs sœurs! — Ce qui était vrai, Nazelles avait une affreuse dentition. — Et puis, — ajouta le géant en affeclant une pitié bouffonne, — parce qu'il n'y a rien de lisible dans le sort du puîné de la maison de Rohan-MoYilhazon-Guê?nenèe-Snubise . . , qui a juste autant de noms que vous avez de quenottes!
— Ne vous moquez pas de mes dents, mon gros molosse! la vipère muette n'en a que deux vilaines aussi... et sa morsure est pourtant plus terrible que la large mâchoire du dogue aboyeur, — dit M.. de INazelles d\m imperturbable sang-froid.
— Mille tonnerres , votre exiguïté a raison! un venin subtil est cent fois pire qu'un hardi coup de gueule! Je m'en rapporte à vous... mais sérieusement, Kohan ne peut m'échapper. . . Car voyez-vous , compère. . . c'est une terrible chose que l'habitude et la faiblesse; or, ïlohan est un de ces êtres qui ne sont jamais bruit, mais écho; el puis, je
l'amuse, j<; le fais rire, je le remonte, je lui donne du cœur, et il m'a dit cent fois que lorsqu'il m'avait au bras, il se sentait plus fort et plus résolu ; et puis, entre nous, mort- Dieu! ne lui ai-jc pas sauvé la vie deux fois? ;i Fontainebleau d'abord, et dernièrement nu siège de Maastricht, où je rai dégagé d'un parti de Ilulans de Spurzcim qui lui avait déjà prêté deux bons coups de sabre qu'il ne paraissait guère disposé a leur rendre.
— Excellent et digne ami! qui ne voulait pas laisser son espoir de complot sur le champ de bataille, — dit M. de Nazelles avec ironie.
— Triple-dieux ! croyez-vous pas que sans cela, je me serais soucié de la peau de Rohan et que je nie serais donné avec lui des airs de Pélican! Les Hulaus se seraient trouvés par hasard sous mon sabre , que je n'en aurais pas frustré ma lame... mais à mon âge, je n'aurais pas été, par Dieu! faire exprès pour ce damoiseau-la... celte campagne de 73!
— Mais a ce propos, comment, après sa démission si fièrement donnée à Fontaine-
blcau, il y a cinq ans, M. de Rohan a-l-il fait Ja guerre comme volontaire dans Parméc du roi?., comment votre énormilé ne Pen a-lellc pas empè'dié ? ne craignait-elle pas un rapprochement ? un remords ? un repentir? et alors... au diable Ici; projets de révolte déjà une fois si compromis par les Ilulans de Spurzeim.
— D^abord, vous saurez rpic la girouette la plus folle [n'est pas plus vacillante que les volontés du chevalier; ainsi , je Pai entendu vingt fois s'écrier. Ah! je mourrais content si je pouvais tirer l'épée contre le roi dans une bonne révolte! et le lendemain, me dire: Ah! si je pouvais avoir seulement une année de faveur comme Lauzun , je mourrais heureux! (I).
— Mais encore une fois, compère... vous ne redoutez pas celle versatilité... ce désir de laveur?
— Et mille-dieux! que n^imporlait ce désir de faveur... puisque c'était une chimère! Au contraire, je voulais Pen faire revenir une bonne fois! Est-ce que je ne con-
(i) Voirie procès.
naissais pas le grand roi ! esl-ce que Brissac ne m'avait pas dit cent fois qu'il était, dans sa haine , d'une invincible opiniâtreté! estce qu'alors je n'étais pas sûr que plus Rohan s'humilierait devant le monarque , plus il demanderait pardon de la scène de Fontainebleau, comme il a eu la lâcheté de le faire, en attribuant ses emportements de ce jourlà , au chagrin furieux qu'il avait eu de se voir odieux à S. M.) pour laquelle il éprouvait , disait-il , un amour aussi violent, a ussi fort qu un amant pour sa maîtresse(Vfî est-ce que je ne savais pas enfin , que plus Rohan se mettrait sur le ventre, plus notre Royal danseur de ballets lui sauterait intrépidement sur le dos!!!, et c'est ce qui est arrivé... Lorsque Rohan lui a fait demander par la princesse de Soubise, sa cousine, pardon de la scène de Fontainebleau , le roi a dit qu'il avait été ravi de cette scène qui le débarrassait de son Grand-Veneur ; quand Rohan a fait demander par Colbert , son parent, l'honneur de suivre sa rayonnante majcslédans ses armées pour expier ses torts;
(1) Voir le procès.
Je roi a répondu que tout gentilhomme pouvait se battre comme volontaire, mais que jamais Pex-Grand- Veneur n'aurait de charge militaire! Enfin , quand Rohan , ayant à IVfaëstricht reçu ce horion dont il n'est pas encore guëri, se présenta sur le passage du roi, et qu'étalant bien son bras en écharpe, il lui dit: «Sire, c'est le plus humble de « vos soldats qui vient lui demander à Vo- « tre Majesté pardon de ne s'être pas ence core fait tuer a son service, » — le roi le regarda en face, haussa les épaules, et lui tourna le dos sans répondre une seule parole (1).
— Et, en se voyant si profondément méprisé du roi, Rohan devint furieux, j'espère..? et le feu prit à vos poudres, digne ingénieur de sapes souterraines!
— Juste! la mine éclata... Rohan , ne se possédant plus, me parla le premier de l'insurrection de Normandie, dont je le berçais depuis que nous étions à moitié ruinés!... Mille tonnerres! il ne rêvait alors que vengeance, révolte et massacre! et ne
(1) Voir le procès.
130 LATRÉALMOXT.
parlait plus du grand roi qu'avec des grincements de dents pour virgules, et des blasphèmes pour exclamations!
— Et dans cette belle accentuation d'enfer , que votre énormité enseigne si bien, gain et pillage ne servaient-ils jamais de points d'interrogation?
— Rarement!... Sa haine d'abord; oh!
sa haine, car il voyait clairement que c'était fini de lui avec son monarque ; oh ! je Pavais deviné. Aussi le chevalier revint-il à moi ; vite je dépêchai le marchand portugais à Bruxelles; et si on accepte le nom de Kohan pour enseigne de la révolte de Normandie, le chevalier est b moi, triple-dieux, comme le patient au bourreau!
— Et il n'hésitera pas a pousser les choses?
— Que peut-il faire ? Il est ruiné, sans un sou ; de nos deux dernières mille livres, mon habit payé, ce repas payé, il ne nous restera pas vingt pistoles; de plus, il n'a pas un ami qui ose l'approcher depuis que le courroux du roi se montre aussi persistant contre lui... Il esta moi, vous dis-jc!
— Mais sa mère? madame la princesse de Guémenée?
— Ali çà! votre exiguïté veut rire P Ne sait-elle pas que lorsque j'ai amené ttohan à forcer l'hôtel de Guémenée pour y enlever violemment, l'épée à la main, des titres et des papiers de famille , par là je mettais le chevalier dans la position de ne jamais pouvoir se présenter devant cette marâtre, qui le haïssait déjà de toutes ses forces.
— Que votre énormité me pardonne, on peut oublier quelques saints dans la légende du paradis; mais cette mademoiselle Maurice d'O***, qui depuis cinq ans l'aime, diton, éperdument d'un amour sans pareil?
— Ah ! par Vénus bégueule, ce fut là mon chef-d'œuvre; du moment où je vis cette pécore , le jour de la chasse de Fontainebleau, je l'ai détestée, et redouté son influence. Or, chère vipère que vous êtes, j'imaginai d'abord de pousser Rohan à toutes sortes d'infidélités éclatantes en exaspérant sa vanité, et récemment encore à lui l'aire faire ce voyage de Bavière, dans lequel l'E-
lectrice s'éprit si amoureusement (1) du chevalier, que l'Electeur nous a chassés, bien qu'il n'en fût pas a sa Prcmière-Tète, comme on dit en Vénerie , mais au moins à sa Quatrième, s'il n'était pas Dix-cors...
— Eh bien! l'amour de cette Maurice résista malgré tant d'infidélités ?
— C'était l'enfer , mort-Dieu! une vraie sainte! souffrant tout, et aimant d'autant son infidèle, qui, parfois, s'y laissait prendre et toucher. Alors j'imaginai , pour ruiner ces velléités de confiance , d'empoisonner la source de ce pur et frais ruisseau de croyance, comme dirait Scudéri, en y jetant quelques noirs soupçons de jalousie; en un mot, je donnai a Rohan des doutes sur la fidélité de Maurice ; et, qui mieux est, je fis planer ces soupçons sur d'Effiat et de Lorraine, ennemis implacables de Rohan.
— Mais on dit que mademoiselle d'O*** vit en recluse!... Comment alors le chevalier croit-il à vos calomnies?
— Il y croit , chère vipère , parce que.
(I) Voir le procès, fin du volume.
comme toutes les âmes petites et faibles, il est aussi orgueilleux que jaloux et défiant; aussi n'r.-1-il pas de certitude; mais ce qui est bien pis, mort-Dieu! il doute! ! ! Aujourd'hui il la croit fidèle et dévouée; demain, au contraire , elle est un vrai monstre de perfidie ! en un mot , toute influence durable est ruinée de ce côté.
— Diable ! votre énormité sait son monde ; mais maintenant ne craignez-vous pas que Rohan n'aille découvrir le complot au roi, pour obtenir son pardon et se remettre bien en cour ?
Latréaumont resta un moment pensif, et reprit avec assurance et conviction : — Non, jamais ! malgré tous ses vices, toute son irrésolution, sa faiblesse , il y a en lui un vieux levain de grande et noble race... qui dans ces extrêmes ne faillira pas.
— Ainsi, voilà Rohan, grâce à vous, sans argent , sans parents, sans ami, sans maitresse, et par-dessus tout, compromis dans un crime de lèze •majesté! mon gros compère !
140 LATIlÉAUMOJNT.
— Compromis! — s'écria Latréaumon!, — compromis! Dieu le veuille... si Moutcrcy accepte; puis il dit en frappant du pied. — AlIi! cette gazette, cette gazette!!
— Mais vous l'aurez assurément , compère, et des premiers !
— A propos de cette gazelle, — reprit Latrémont en parlant d'un bruyant éclat de rire, — ne trouvez-vous pas, mort-Dieu!
du dernier plaisant , que ce soit justement les messagers du roi qui se donnent la peine de venir apporter ici, en pleine taverne, la réponse de Monterey, la réponse d'un ennemi de la France, à une proposition de révolte en France ? N'y a-t-il pas de quoi rire jusque sous la roue, en songeant que si j'ai le bonheur de lire dans ïa Gazette de Hollande qui arrivera aujourd'hui à Paris , ces mots apparemment si insignifiants pour tout a litre que pour moi inscrits à l'article de France :
lu OncJità Paris que S. M. fart ira pour se rendre à Compiègne le 29 ou le 30 , et quelle fera deux maréchaux de France*
2° On dit qu'il arrive un courrier e.i traordinaire d'Espagne (1).
— JVy a-l-il pas encore une fois de quoi crever, en songeant que ces mots-là, que notre potentat et ses ministres liront assurément sanss'y appesantir, signifieront pourtant : — M. de Monter ey , gourer neur-général des Pays-Bas : consent aujourd'hui, comme y consentait il y a cinq ans le baron d Isola, à appuyer de Varient et des armes de la Hollande et de l'Espagne , une rébellion en Normandie, tendant à établir la république en France, rébellion à la tête de laquelle sera le chevalier de Rohan.
— Le faites!, compère, que rien n'est plus commode et plus sûr, pour échapper a l'inquisition qui s'étend sur la poste, les lettres étant habituellement toutes décachetées; et je trouve la plus jolie au monde , cette fa-
(1) Voir le procès. Après le premier voyage de Van don- Enden en Hollande, Latréanmont avait envoyé à Bruxelles un marchand portugais affidé de Monlerey, et chargé des propositions de M. de Rohan. Dans le cas où elles convenaient à Monterey. il devait aussitôt faire insérer ces nouvelles dans la Gazette de Hollande, comme signe de son adhésion au complot , afin d'éviter une correspondance dan-
'crensc.
çon de correspondre avec les ennemis de l'État.
— Sans compter, chère vipère, que si cette bienheureuse nouvelle se trouve dans la gazette , le marchand portugais recevra en même temps Tordre de nous compter cinquante bonnes mille livres, afin d'être en fonds pour travailler activement h notre rébellion, la révolte ouverte étant cette année hors de prix.
— À.h ça, pourriez-vous me dire si réellement votre énormité prend autant de peine pour assurer la suprématie de M. de Rohan sur cette future république normande ?
Pourriez-vous me dire enfin ce que deviendra ce Seigneur, dans le cas où la révolte irait à bien?.. — demanda Nazelles d'un air ironique.
— Pourriez-vous me dire , compère , ce qu'on fait d'un drapeau après le combat ?.. . pourriez-vous me dire quelle part prend au gouvernement des affaires, ce flasque brin d'étoffe brodée d'or et de soie perche au bout d'un bâton... et qu'on appelle une enseigne, répondit le géant d'un air significatif.
— Je comprends... je comprends... ainsi, j'ai riionneur d'avoir devant les yeux le véritable et futur chef de la libre république normande ?
Lalréaumont fit d'un air bouffon , un signe de tête affirmatif.
— Et comment se gouverne-t-on dans vos futures possessions, monseigneur ? — ditNazelles avec ironie; — comment vont les esprits en Normandie?
■ — On y est exaspe'ré , mille-dieux! les impôts irritent endiablé, la noblesse aboie, le parlement grogne , et le peuple gémit comme la broussaille sous l'ouragan.
— Soit ; mais aboyer, grogner, gémir, ce n'est pas mordre, et souvent le fouet a raison de ces impertinents murmures.
Aussi , mort-Dieu ! je compte sur la promulgation du nouvel impôt du tiers et danger (1), ainsi que sur la convocation de Var-
(1) Voir aux pièces , plus au long , le texte de l'édit ; au pays de Normandie , ce droit était de treize livres sur trente livris. Voir le Guidon des financiers ou annotations. C'est pour conserver ce droit que \esseiijneurs Dangereux ont été institués. (Raçucneau , Glossaire du droit français. Paris, 4704, in-fol.,2«43)
rière-ban (2) dont on menace la province, pour faire enfin montrer les dents à ces timides aboycurs.
— \li ça, ce nouvel impôt est donc fort pesant?
— Le tiers et danger! pesant? non, non, mille tonnerres , il est des pins allégeants, au contraire! ! vu qu'il ôtera des lourdes sacoches de nos buveurs de cidre, a peu près la moitié de leur revenu.
— La moitié?. . c'est impossible!...
— Très possible, trop possible, caria proportion du droit à payer est de treize livres sur trente que vous possédez... Or, vous croyez que lorsque nos hobereaux, faisant le total du revenu de leurs biens, diront: Je pose trente , et que le fisc viendra dire, et moi je retiens treize, on ne répondra pas au fisc par treize millions de milliards de coups de bâton ! accompagnés d'autant de milliards de coups de fusil! si les troupes du grand monarque étaient en goût de soutenir le fisc!
(2) Voir plus bas les dispositions relatives à celte mil ce
nationale.
— Le fait est, qu'heureusement pour le complot, cet impôt me parait exorbitant ; aussi la Normandie serait-elle digne de porter une quenouille dans son écusson, si elle souffrait cette royale pillerie.
— Mais ce qu'il y a de mieux , — reprit Latrëaumont en riant aux éclats, — c'est que notre roi de carrousel se charge, mort- Dieu ! de rassembler et d'armer lui-même la noblesse! Ainsi, ce qui ordinairement éveille, toujours l'attention... les grandes réunions d'hommes armés, se trouve justement ordonné par Pédit du roi sur la convocation de V Arrière-Ban ; or, une fois nos hobereaux a cheval, c'est bien le diable si je ne mets la peur au ventre de ces campagnards, déjà si mécontents, en leur disant qu'on les envoie à la boucherie, et qu'au lieu de quitter leur pays pour aller se faire hacher en Allemagne, il vaut bien mieux rester dans leur province pour défendre leurs droits et leur argent contre Sultan XIV! S'ils mordent a l'hameçon, je leur prouve alors l'appui de la Hollande et de l'Espagne... je leur apporte notre grand flandrin de Bohan
ii. . 10
146 LATRF.AUMONT.
comme drapeau , et nous marcherons droit sur Ouillebceuf , où mes intelligences nous ménagent le débarquement de l'ennemi...
— Eh! eh!... votre plan de campagne n'est pas si maladroit, mon gros Titan. Mais parmi vos genlillàtres... qui ouvrira le bal le premier ? qui attachera le grelot de la rébellion?... C'est Fa l'important... car vous savez que si dans les campagnes, dès qu'un clocher a sonné le tocsin, tous les autres lui répondent sans trop savoir pourquoi, il faut au moins que quelqu'un donne le branle.
— Eh bien, ce clocher, ce tocsin de révolte , ce sera mon neveu ! — dit le colonel en se renversant sur son fauteuil d'un air triomphant.
— Auguste des Préaux ?... vous êtes fou... comment , Auguste des Préaux ?. . . des Préaux votre neveu ?
— Oui... des Préaux, mon propre neveu, ou , si vous l'aimez mieux , le fils de ma sœur.
— Allons donc! Auguste des Préaux?...
qui , m'avez-vous dit , va épouser cette ri-
che et jolie veuve, madame la marquise de Vilars? Il se mêlerait de votre affaire!!
. — Il s'en mêlera, vous dis-je! et c'est justement parce qu'il va épouser madame la marquise de Vilars, celte jeune et jolie veuve, qu'il faut qu'il soit non seulement du complot , mais encore qu'il en soit le grelot, le tocsin , comme vous dites, et il le sera.
— Il le sera ?...
— Il le sera...
— Et pourquoi ?
— Parce que je le veux!/
Il y eut , dans la manière dont Latréaumont prononça ces derniers mots, un accent de conviction si ferme, si inipéralive et si profonde , que Nazelles ne put s'empêcher de la partager un moment ; aussi le partisan, fier de l'impression qu'il avait causée, et voulant sans doute l'augmenter encore , ajouta négligemment :
— Vous sentez bien , compère, que madame de Yilars ayant au moins quarante ou cinquante mille livres de revenu en biens fonds, et pouvant, par ses mouvances et les
droits de ses terres , nous mettre une cinquantaine d'hommes à cheval; étant de plus femme d'une grande et solide vertu , d'un magnifique caractère, et, comme telle, infiniment comptée et respectée en Normanmandie., . vous sentez-Lien, dis-je , qu'il est de la dernière importance pour notre rébellion que cette belle veuve y soit fourrée jusqu'à son joli petit menlon, afin d'encourager et de décider par son exemple nos grossiers hobereaux, pour la plupart encore timides et irrésolus ; aussi, jamais plus charmante fauvette n'aura pipé autour d'elle autant de Buses, de Hiboux et de Butors! au profit de l'oiseleur, lequel oiseleur est fort votre serviteur!
Mais un instant de réflexion semblant démontrer a M. de INazelles l'impossibilité morale de ce qu'affirmait Latréaumont, il ajouta d'un ton ironique :
— Mais vous sentez bien aussi, mon digne oiseleur, que par cela même que madame de Vilars est jeune, belle , riche, veuve, et surtout amoureuse de votre neveu des Préaux, qui lui-même, m'avez-vous dit,
adore vertueusement cette vertueuse femme, du fond du coeur le plus noble et le plus pur qui soit au monde , vous sentez bien , dis-je, que ni lui, ni celle qu'il doit épouser bientôt, ne voudront se fourrer dans votre
guêpier
— Par la langue dorée de Cicéron, mon futur Démostliènes, — dit le géant en éclatant de rire, — vous concluez comme un cuistre ! C'est justement parce que la jolie veuve est riche et amoureuse, qu'elle conspirera ; c'est justement parce que mon noble neveu est vertueux et amoureux, qu'il conspirera, et que tous deux, comme vous dites, se fourreront dans mon guêpier!
Ah ça , — dit de Nazellcs en haussant
les épaules avec une impatience qu'il ne put dissimuler, — vous me supposez assez stupide pour croire une minute que votre neveu, sur le point d'épouser cette jolie madame deVilars, va s'embarquer de gaieté de cœur dans une affaire où il y va de son cou et de celui de sa maîtresse? Allons, allons , compère, le vin généreux de la Guerbois est encore plus capiteux que je ne le
150 LATRÉAliMONT.
pensais; et pour avoir tenu tète aux plus intrépides buveurs d'Allemagne et de Hollande, votre énormité me paraît facilement voir ce qu'elle désire , à travers le fond de la bouteille.
— Enfant! — dit le colosse d'un air dédaigneux, — qui ne sait pas encore que pour Jules Duhamel de Lalréaumont , vouloir et pouvoir... c'est tout un! Mais pour terminer 1 je vous dis, moi, que mon neveu et madame de Vilars conspireront avec moi parce que je le veux ; maintenant parlons d'autre chose. C'est bien assez que vous m'ayez déjà surpris un secret, mon Dieu! sans que j'aille vous en confier un autre...
Nazelles ne parut pas avoir entendu les derniers mots du partisan, et continua :
— Vous avez raison , respectable magicien , parlons d'autre chose, je ne crois pas ce que ma raison me démontre impossible, — car tout en regardant comme une fable ce qu'affirmait Lalréaumont , TNazelles ne pouvait pourtant s'empêcher d'être frappé de l'assurance extraordinaire avec laquelle
le colonel répondait de la future participation de son neveu et de madame Vilars, à ce dangereux complot; puis l'avocat reprit : — Et si Mon 1ère y accepte , qui envoyezvous en Hollande ; pour terminer et prendre les derniers arrangements?
— Comment, mort-Dieu! votre tendre coeur ne vous le dit pas?... eh mais, le vieux de Piquepuce , le père de votre infante , votre hôte enfin !
— Van-den-Enden?
— Certes , maître Aflnnius Van-den- Enden , lui-même. Mais à propos, et votre amour, beau cupidon si traîtreusement masque' en vilain monstre? et Clara-Maria? votre idole, vous meprise-t-elle toujours bien profondément ?
Malgré son impassibilité habituelle , Nazelles ne put retenir un geste de dépit et de colère , en entendant le colonel le narguer encore sur sa laideur, qui en effet était extrême, et sur le mauvais succès de son amour, non moins extrême ; aussi répondit-il au géant d'une voix aigre :
— Quand le lourd matin aura l'élégance
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du noble lévrier, nous pourrons tous deux oublier la laideur de notre visage, monsieur de Latre'aumont.
— Ali ah ! nous nous fâchons, notre beau sang-froid s'évapore, monsieur du Cansé, sieur de ÎSazeiles , — dit le colosse en riant aux éclats de la colère de l'avocat. Puis il reprit imperturbablement : — Pourquoi, diable, aussi votre exiguïté va-t-elle justement s'affoler de Clara Maria? cette statue de neige , cette femme pâle aux yeux clairs et glacés?... Mille tonnerres! il y a cinq ans, à Amsterdam , Je ne sais par quel malentendu, je lui ai baisé la main... brrr... c'était froid comme du marbre par une nuit de décembre, et... il m'a fallu boire au moins vingt verres d'eau-de-vie pour me réchauffer les lèvres.
Nazelles voulant mettre fin aux sarcasmes de Latre'aumont , et sachant , que lui répondre avec impatience serait exciter encore l'insupportable taquinerie du matamore, Nazelles parut se résigner de bonne grâce, et lui dit en soupirant : — Que voulez-vous, digne colonel, est-on maître de
son cœur et de sa figure ? Je suis laid et j'aime Clara Maria, elle est insensible et me méprise; en vain je me suis mis en pension dans l'école que son père est venu tenir en France , mon amour n'y gagne rien , tout cela est vrai, je l'avoue encore... aussi n'estil pas généreux à vous, heureux Céladon, de vous moquer ainsi.
— Moi ? heureux Céladon ! — s'écria le colonel, — avec cela que j'en ai l'encolure! non, non, je céladonne pour mes pistoles... et si les pistoles me manquent, ou si j'aime mieux les garder pour acheter des aubes à M. le curé, comme on dit, ch bien, par Hercule! quoiqu'il n'y ait jamais de Lucreces parmi mes amours! mort-Dieu, moi, je Tarquinise ! Allez allez ! faites comme moi, c'est le plus sur! remplacez la Carte du Tendre par la carte du brutal ; petits soins et billets doux , par ordres et menaces; au lieu de supplier a genoux, commandez la canne haute; si on ne frémit pas de plaisir, on frémira de peur, et si on ne vous donne pas , vous ravissez , tripledieux ! !
— Je suis loin de nier l'efficacité de vos
procèdes en amour, mon vaillant Tarquin ; seulement , comme je suis clans des conditions différentes avec Clara Maria, je m'en abstiendrai, et continuerai d'aimer sans espoir. Mais pour revenir à votre affaire , croyez-vous que Van-den-Enden voudra se charger de cette nouvelle mission auprès de Monterey ?
— S'il voudra?... d'abord, on veut toujours avec moi, compère; mais quant au docteur, il sera aux anges, car il verra la possibilité de réaliser ainsi un projet qu'il regardait presque comme une chimère il y a cinq ans , lorsque je le connus à Amsterdam, et que j'allai , de sa part, voir ce faquin de l'Isola , et le pauvre Jean de AA ittî... Jean de Witt... indignement massacré comme son frère par ces brutes de Hollandais, qui ont dépecé et attaché au pilori les membres de ces deux grands hommes , comme on accroche des quartiers de bœuf à l'étal d'un boucher! — dit Lalréaumont, en fronçant ses noirs sourcils comme s'ils eût été affecté passagèrement par un souvenir pénible.
— Avouez pourtant , colonel , — reprit
Pavocat, — que rien n'est plus étrangement fatal que l'arrivée de Yan-den-Enden en Franco : n'est-ce pas un jeu singulier de la destinée, que rétablissement de ce vieux docteur à Paris? ne dirait-on pas qu'il y vient juste à point pour vous donner les moyens de renouer des projets de rébellion rompus depuis cinq ans? Et ce, grâce aux intelligences que, malgré sa proscription , Yan-den-Enden, a conservées avec des gens considérables de Hollande? sans compter encore qu'il faut qu'il soit doué d'une rare énergie pour aller, à soixante-quatorze ans, traverser à cette heure deux armées afin de rencontrer M. de Monterey à Bruxelles. — Mais le vieux forcené, irait au diable et sur la tète pour trouver matière à appliquer ses rêvasseries de liberté, soit en Hollande, soit ici; ça a toujours été sa marotte... et depuis que nous avons reparlé de ce projet, que vous soyez roué vif! compère, s'il ne m'a pas montré dix plans de gouvernements républicains, tous applicables à cette grasse Normandie, une fois que nous l'aurons arrachée aux griffes de Sultan XIV, et
tous plus admirablement libres les uns que les autres; un véritable âge d'or, tout sucre et miel , des lois toutes embaumées de charité , de bonté, d'égalité, de fraternité, que sais-je , moi ! une manière de régénération sociale enfin, comme il appelle celte imagination d'estomac creux , grâce à laquelle les bas Normands d'abord, et le reste des hommes ensuite, iront tout droit au pararadis.., dès que les ailes leur seront poussées.
— De fait, le père de mon infante, comme vous dites, est un digne rêveur de l'école de cette pécore de Jean de Witt! — reprit dédaigneusement INazelles.
Pour la seconde fois depuis le commencement de la conversation , au nom de Jean de AVitt, la physionomie de Latréaumont perdit son expression habituellement insolente et railleuse, et prit un caractère sérieux. — Je ne veux pas , — dit le colosse en appuyant sur ces mots , — je ne veux pas qu'on parle mal de Jean Witt devant moi !
— Voila qui devient du dernier piquant !
— s^écria Nazelles, • — Latréaumont défendant la mémoire de Jean de Witt, ce candide imbécile! !
— Tonnerre et sang! je vous dis que je ne veux pas qu'on parle mal de Jean de Witt devant moi ! — répéta Latréaumont irrité; — honneur et respect a ce nom-là.
— Et pourquoi plutôt à celui-là qu'à tout autre ? — dit négligemment Nazelles.
— Parce que ce nom-là est celui du seul homme devant lequel Duhamel de Latréaumont se soit jamais trouvé Iriste et interdit !
— Triste!... interdit!... vous! devant Jean de Witl ! — dit Nazelles en scindant pour ainsi dire chaque mot, par un éclat de rire dédaigneux.
Le géant furieux se leva à demi , et , serrant ses deux poings énormes , attacha un regard étincelant sur le maigre avocat, dont le blême visage se colora une seconde; mais bientôt reprenant son sang-froid , le colonel ajouta : — Mort-Dieu , j^avais bien envie de vous rosser d^impoitance, et ensuite de vous tirer une pinte de sang, pour voir
si vous avez dans les veines autre chose que du venin.
— Telle soif que vous ayez de cette rouge liqueur, mon brave spadassin , il y a quelquefois loin de la coupe aux lèvres, — dit froidement Nazelles en jetant un coup d'eed significatif sur son épëe pendue à la muraille.
— J'entends... j'entends, — dit Latrëaumont avec insouciance. — Oui... je sais que vous maniez bien un rapière , et que vous êtes en état de vous défendre, même contre moi!... c'est pour cela que je vous parlais de cette pinte de sang jouée à Pointe- Pointe; mais comme j'aurais d'abord commencé par vous briser les os, la partie de Pointe-Pointe n'eût plus été égale, aussi j'y renonce.
— Vous n'auriez pas commis cette lâcheté! — s'écria de IXazclles, effrayé malgré lui en songeant a la force colossale de son adversaire.
— Non, vous dis-je , vous le savez bien... Mais voyez-vous, complice, nous sommes tous deux bons a pendre, mais pas à dépen-
pendre ; nous sommes deux sacripans sans foi ni loi , capables ou coupables de tous les crimes; mais, mille tonnerres! je ne sais pourquoi je suis aise que vous ne compreniez pas ce que j'ai éprouvé, moi, à la vue de Jean de Witt ! et ce dont je suis plus aise encore, c'est de n'avoir vu ce grand homme qu'une seule fois.
— Et pourquoi, compère?
— Parce qu'à la seconde fois je me serais peut-être familiarisé, et qu'a la troisième je l'aurais sans doute tutoyé!
A ce moment, la conversation du partisan et de l'avocat fut interrompue, car on ouvrit la porte de la salle inoccupée qui précédait leur cabinet (prudente précaution qui permettait aux deux convives de pirler aussi confidemment), et un valet de la Guerbois vint gratter timidement à I» serrure.
— Mille triples-dieux, — s'écria Latréaumont en se levant avec vivacité, — enfin ! voici la Gazette de Hollande , qui va nous dire si Monterey accepte... ou s'il n'accepte pas!!!