‹ Latréaumont (volume 3)Chapitre 7 sur 11 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

£a (Emette ï>* Jgollanfc.

Ocyor et cœli flammis et tigride fêta.

(Ltjcain, v. 405.)

Plus rapide que l'éclair, plus prompt que le tigre à qui on vient d'enlever ses petits.

— En effet, un garçon entra.

— Eh bien, mort-Dieu! et cette gazette? — dit Latre'aumont.

Mais le garçon, pale comme un mort, tenant son bonnet à la main , et tendant les

bras cTun air suppliant, répondit au colonel (Tune voix tremblante :

— Par le martyre des Saints-Innocents , mon gentilhomme , ce n'est pas faille de lui avoir répété vingt fois, je vous le jure!

— Répété quoi ? — demanda brusquement Latréaumont.

— Mon gentilhomme , lui avoir bien répété que vous Pattendiez , et que c'était pour vous !

— Mais quoi, triple butor?

— La Gazette! mon gentilhomme

— La gazette est ici , et je ne l'ai pas! — s'écria le colonel furieux, et saisissant le malheureux par sa cravate, il le secoua rumcnt.

— Grâce , mon gentilhomme ! — disait celui-ci, — ce nVst pas ma faute, c'est monseigneur le marquis de Chàteauvillain qui Pa prise, bien malgré moi, je vous le jure!

— Misérable! — continua Latréaumont exaspéré.

— Compère! compère ! — s^écria Nazelles, songez donc que cet imbécile ne s^appelle pas le marquis de Chàteauvillain!

ii. 11

— C'est juste., mon épée!... mon épée!... — dit le colosse en repoussant vigoureusement le pauvre valet, qui courut à la muraille, décrocher l'e'pée de Latreaumont, et la lui présenta, encore tout tremblant, mais fort aise de voir une aussi terrible colère prendre un autre cours.

Le colonel sifflant entre ses dents , sans dire un mot, saisit sa rapière, la tira du fourreau, examina sa lame, la fit ployer en appuyant son extrémité sur le bout de son soulier, craignant sans doute, qu'en se servant du carreau pour cet essai , la pointe du fer ne s'émoussàt; puis, maniant son arme par la poignée pour sentir si elle lui était bien en main, il la remit au fourreau, toujours dans le plus grand silence; pendant que Nazelles, qui s'attendait probablement à être le second du colonel , se livrait aux mêmes expériences sur la souplesse et l'acuité de sa lame.

— Maintenant , — dit Latreaumont en s'adressant au laquais , — parle vite, dis ce qui est arrivé, et n'aie pas peur, car il ne s'agit pas ici de ta maigre échine ?

LA GAZETTE DE HOLLASbE. 103

— Mon gentilhomme, vous allez tout savoir, — reprit le pauvre hère, qui, la gorge desséchée par la crainte , semblait , après chaque mot avaler une gorgée de breuvage. — Mon gentilhomme, le messager a donc apporté la gazette.. Petit-Pierre que j'avais placé là exprès , la prend, la donne à Jacques en lui disant : Va tout de suite porter cette gazette à M. de Latréaumont au no 6... tu sais? le grand gentilhomme qui n'aime pas à attendre Mais

alors; Dieu du paradis voilà que M. le

marquis de Chàteauvillain entendant cela, arrache la gazette à Petit-Pierre et lui dit : « Maintenant va dire à ce monsieur qui a n'aime pas à attendre, et qui veut qu'on a le nomme , que tu l'as nommé , et que a malgré ça , moi j'ai gardé la gazette. » Alors, par les Saints-Martyrs je

— Assez!... mène-moi vite à ce marquis, — dit Latréaumont en interrompant le garçon, puis il ajouta : — Nazelles, vous en êtes?

Tels furent les seuls mois que prononça Latréaumont, en se précipitant vers la porte

avec une rage froide , plus terrible à voir qu'aucun emportement.

Nazelles, qui avait répondu d'un signe affirmatif à ia question de Latréaumonl, le suivit, et tous deux descendirent préce'de's du garçon, qui, ne se souciant pas sans doute de servir d'introducteur à Latréaumont, fit un détour en arrivant au bas de l'escalier, et disparut par un obscur passage.

Mais Latréaumont, qui connaissait parfaitement la maison', traversant un couloir , arriva bientôt à la porte de la grand'salle des Trois- Cuiller s , où se tenaient alors M. de Chàteauvillain et ses amis.

Le colonel ouvrit violemment cette porte.... et, suivi de Nazelles, entra, tenant son épée sous son bras.

— Où est le marquis de Chàteauvillain ? — demanda Latréaumont de sa grosse voix , en jetant un regard circulaire et hautain autour de la salle.

K cette interrogation , faite d'un ton si provoquant, et en prévoyant sans doute les suites, la Guerbois, vieille hôtesse depuis

longtemps habituée à de pareilles scènes, courut d'abord fermer au verrou la porte du cabaret qui s'ouvrait sur la cour, puis disparut laissant le champ clos et libre aux acteurs et aux spectateurs de ce démêlé.

Alors aussi, les tranquilles citadins, qui, attirés par le renom des Trois-C ailiers , y étaient venus faire paisiblement une petite débauche, commencèrent a se regarder tristement, et à regretter de n'avoir pas suivi le prudent exemple de l'hôtesse; mais craignant de paraître trop timides , ils se résignèrent à demeurer témoins de la querelle qui menaçait; tandis qu'au contraire, la majorité des convives, composée de gens d'épée et de jeunes courtisans, prêtaient un vif et ardent intérêt à ce qui s'allait passer.

— Ah ça , mort-Dieu ! et ce marquis de Chateauvillain.. où est-il donc? est-ce qu'il se cache parce que Duhamel de Latréaumont le cherche ? — répéta le géant de sa

grosse voix retentissante.

A ces mots, un beau jeune homme a vaste perruque blonde, vêtu d'un justaucorps bleu de ciel, brodé d'argent et garni d'une

profusion de rubans et d'aiguillettes de satin rose, croisant sur son genou une de ses jambes chaussées de bas de soie à coins d'or, se balança sur sa chaise, aspira bruyamment une forte prise de tabac d'Espagne, et, secouant la dentelle de sa cravate, dit en grasseyant à un de ses compagnons :

— Eh bien, qu'est-ce que cela, vicomte? quel est le rustre qui ose ici beugler mon nom de la sorte? quelque porteur de chaise ou de falot, j'imagine, qui vient réclamer un écu pour des coups de bâton que je lui aurai donnés hier étant ivre? Holà ! le Basque, Lorrain, Bourguignon! qu'on me débarrasse de cet étourdissant maraud à grand coups d'étrivières !

En prononçant ces mots, M. de Chàteauvillain, assis sur une chaise, tournait le dos à la porte, et conséquemment ne pouvait apercevoir Latréaumont, bien qu'il l'eût reconnu à sa voix et a son interrogation.

Le colonel ne répondit pas un mot, mais usant de sa force atlétique, de sa main droite il saisit par son dossier la chaise où était assis ïc maïquis, et avant que ce dernier n'eût

eu le temps de la quitter, il la souleva et lui imprima un mouvement de rotation tel, que M. de Chàteauvillain se trouva face à face avec lui.

Ce revirement fut d'ailleurs exécuté avec tant de promptitude et d'adresse , que le marquis ne s'en trouva pas déplacé ; aussi , demeura-t-il assis avec le plus merveilleux sang-froid du monde, et dit à l'abbé : — Le drôle a le poignet vigoureux, aussi le feraije vigoureusement étriller ?

— Moi, j'aime a voir avec qui je parle ! — dit Latréaumont au marquis, en le parcourant des pieds à la télé d'un air insolent, puis il ajouta : — Et j'y gagne, car on ne peut, triple-dieux ! rencontrer un muguet plus galamment troussé! C'est seulement dommage que j'aille tout à l'heure rudement tracasser ces dentelles et ces rubanslà, car, mon joli plumet, vous êtes le marquis de Chàteauvillain, je suppose?

Et Latréaumont, debout, dominant et regardant du haut de sa taille énorme son adversaire toujours imperturbablement assis , s'approcha près de lui à le toucher, en ba-

168 LATRÉAUMOMT.

lançant avec arrogance ses larges épaules.

Mais le marquis conservant son sangfroid, croisant ses bras et penchant sa tète en arrière, regarda fixement le colonel, et lui répondit d'un air aussi dédaigneux qu'insultant: — Et vous, vous êtes l'homme à la gazette, je suppose?

Depuis le commencement de cette scène , les spectateurs , de plus en plus inquiets , s'étaient rapprochés , tandis que l'abbé , le vicomte de Dreux et les autres amis de Châtcauvillain s'étaient levés; mais comme rien jusqu'alors n'avait outre-passé les limites de l'attaque et de !a défense , le plus profond silence régnait dans la salle, et on attendait avec une muette anxiété le dénouement de cet étrange dialogue.

— Je ne me nomme pas l'homme à la gazette ! entendez-vous, l'homme aux rubans roses ! — s'écria le colonel qui perdait patience,— je m'appelle Duhamel de Latréaumont, je vous l'ai dit.

M. de Chàteauvillain se tourna vers le vicomte, et lui dit avec une rare expression de mépris, en montrant Latréaumont d'un

geste de tête des plus impertinents : — Et ca ose se nommer encore ! se nommer tout haut! devant une compagnie d'honnêtes gentilshommes! — Puis regardant Latréaumont en face: — Puisque vous avez eu vousmême l'impudence de vous nommer! que voulez-vous, monsieur Duhamel de Latrêaumont? il n'y a pas ici de joueurs friponnes à intimider par ces forfanteries-là.

Ce dernier sarcasme fit perdre à Latrêaumont le calme qu'il avait conservé jusque là; ses yeux étincelèrent, il frappa violemment du pied, et s'approchant plus près encore du marquis, il lai dit d'une voix terrible et éclatante : — D'abord , monsieur de Chàteauvillain ! quand je me suis nommé , et que je parle debout ! je veux qu'on me réponde debout !

— Il dit , je veux! — répéta le marquis en haussant les épaules et s'adressant a l'abbé.

— Oui, et je veux ce que je dis ! Allons, debout, mort-Dieu, debout! — s'écria Latréaumont exaspéré ; et ce disant , il saisit le marquis par les épaules , et de force le planta sur ses deux pieds.

170 LÀTRÉAUMOST.

Lors de l'espèce de lutte qui se passa avant que le marquis ne fut levé , a ce.tte voie de fait de Latreaumont enfin, plusieurs amis de M. Châteauvillain , se jetant entre lui et son adversaire, L'arrachèrent des mains du colonel, auquel ils reprochèrent sa brutalité.

Cependant le marquis s'écria au milieu d'épouvantables emportements.

— Et ce misérable a osé me toucher ! être obligé de croiser mon épée avec un pareil drôle !

De son côté Latreaumont répondait en le bravant du poing

— Il a bien fallu du temps pour te décider a te mettre debout, impertinent faquin !

— Oui,... et vous allez payer cher cette offense! — dit le jeune gentilhomme, pâle de colère.

— Payer? payer? j'y serai pour mon

écot, et vous pour le vôtre mais comme

je liens fort à la peau dont maman m'a fait cadeau le jour de ma naissance : je ferai de mon mieux, mort-et-Diable! pour que vous n'y fassiez pas d'accroc! vu que je n'ai pas

de quoi en changer! — dit le colonel de son air fanfaron et moqueur. — Mais avant tout, — ajouta-t-il , — j'ai une réclamation à faire, et j'espère que l'honorable compagnie m'approuvera. Il s'agit d'abord d'une gazette de Hollande que vous m'avez retenue, monsieur le marquis de Chàteauvillain, voulez-vous me la rendre, oui ou non ?

— Il s'agit bien ici de gazette! — s'écria le marquis furieux; — il s'agit, puisque je veux bien y condescendre, d'aller à l'instant ici près, derrière le cimetière Saint-Jean, nous couper la gorge , et là , morbleu! j'espère bien prouver que si le lorreador ne lutte pas de force brutale avec le taureau sauvage, il peut du moins l'abattre à ses pieds !

— Tudieu ! mon jeune Cid , c'est du Rodrigue tout pur; mais avant tout, la gazette! la gazette !

— Encore une fois, monsieur, sortons!

— s'écria le marquis ; — il ne s'agit pas de gazette, entendez-vous!

— Comment , mort-Dieu ! il ne s'agit pas de gazette! mais c'est justement la l'objet

172 LATRÉAUMOINT.

de la querelle. Or, je vous demande encore une fois , a la face des témoins que voici , monsieur le marquis de Chàteauvillain , si vous voulez, oui ou non, me rendre la gazette de Hollande que vous avez ? j^ai des raisons particulières pour fort insister à ce sujet.

— Eh bien ! puisque vous voulez continuer cette insolente et misérable raillerie, — dit le marquis avec rage , en prenant la gazette qui était demeurée sur la table, et la montrant au colonel qui ne Pavait pas vue : — Cette gazette, la voici ! maintenant venez la prendre !

Et cachant la gazette dans son pourpoint, le marquis mit Fepée à la main.

— Ici dans celte salle?., soit, — dit Latréaumont , qui dégaina pareillement ; — puis il ajouta d\in air gravé: — Pour la dernière fois, monsieur le marquis, vous ne voulez pas me rendre cette gazette ?

— Encore ! -- s'écria le marquis exaspéré, car il prenait l'insistance du colonel h ce sujet pour une insultante plaisanterie; — non, non, mille fois non défendez-vous... défendez-vous !

— Ah çîi, bien décidément ici, dans celle salle?

— Oui, oui, au plus vile et au plus près!

— Allons allons, bel impatient

on va vous servir, — dit Latréaumont en étant sa perruque pour se trouver plus à Taise.

Et le colonel et le marquis se préparèrent au combat.

Les trois fenêtres qui éclairaient la grand'salle du cabaret étant assez près du sol pour qu'on put voir du dehors ce qui se passait à l'intérieur, un des assistants alla prudemment tirer les rideaux de serge cramoisie; de sorte que le jour traversant cette étoffe , chaudement colorée , jetait sur la salle et sur toutes les figures émues qui la remplissaient, un rouge et sombre reflet, parfaitement en harmonie avec la scène sanglante qui allait se passer.

Enfin, témoins et spectateurs se plaçant sur les tables et les sièges rangés le longdès murs, chacun attendait avec anxiété le commencement du duel.

Latréaumont tomba pesamment en garde;

son torse à soulever un inonde était si carrément assis sur ses reins larges et cambrés, il semblait si inébranlable , si solidement érayé sur sts jambes d'Hercule, qu'on eût dit une tour sur une arche de pont !

Aussi, les assistants ne purent s'empêcher d'admirer la mâle et puissante attitude du partisan , qui eût fait l'envie ou la terreur du spadassin le plus raffiné.

Le marquis, au contraire, mince, frêle, élégant, ayant des poignets de femme et une taille à laquelle une jarretière de Latréaumont eût servi de ceinture, paraissait aussi svelte qu'agile; et la bizarre position qu'il prit sous les armes, sembla d'abord déconcerter le colonel, qui , rigoureux et parfait académiste, s'était mis sévèrement en garde, dans toute l'excellente pureté des principes pratiqués à Paris, a Venise ou h Tolède.

En un mot, M. de Chàteauvillain voyant que la force et la stature colossale de Latréaumont, habilement employées, devaient toujours donner a ce dernier un immense avantage, en cela qu'il pouvait atteindre son adversaire de beaucoup plus loin , le tenir

LA GAZETTE DE HOLLAïSDE. 175

à une plus grande distance, ou maîtriser impérieusement son épée par sa vigueur extraordinaire ; M. de Chàteauvillain voulant donc égaliser les chances de ce duel, en opposant la vitesse et la légèreté de sa main, au bras de fer de Latreaumont ; et par la mobilité de son jeu, neutraliser l'avantage que trouvait son ennemi dans une taille gigantesque; se mit en garde, la tète basse, accroupi, ramassé sur lui-même et rasant de si près le sol enfin, qu'il eût pu y appuyer le pommeau de son épée.... Puis — d'un bond il s'éloignait ou se rapprochait de Latreaumont. De cette manière, le colonel, au lieu de se trouver face à face avec son ennemi, au lieu de pouvoir, en croisant le fer avec lui , pressentir, ou parer le coup qu'on lui allait porter , grâce à ce tact exquis , à ce sentiment si fin et si inexplicable... (électrique peut-être), qui fait qu'à une pression insensible de l'épée, l'épée semble tressaillir et répond instinctivement à l'épée! au lieu de pouvoir essayer enfin sur son ail versai re, par un regard fixe et continu, celte espèce de fascination magnétique, qui souvent in-

tcrdit ou décourage les faibles , Latréaumont était donc obligé de baisser les yeux à terre pour chercher un ennemi dont il ne voyait le plus souvent que la nuque, qui tantôt s'avançait en rampant comme un reptile, tantôt bondissait en arrière comme un chat sauvage , et qui jamais ne lui livrait son fer !

Au bout de quelques minutes , le colonel , avec sa haute expérience des armes , vit qu'il avait à combattre un homme aussi adroit qu'intrépide, rempli de prudence et de sang-froid, qui pouvait faire preuve ainsi que lui d'une extrême régularité d'escrime, mais qui espérait d'avantage de ce jeu hasardé, bizarre, et terriblement dangereux pour lui surtout, Latréaumont, qui brillait moins par la vivacité de l'attaque, que par une riposte prompte comme la foudre et fournie a fond , avec une irrésistible impétuosité.

Aussi, était-ce un spectacle d'un intérêt terrible et saisissant , que ce duel, où la force et l'adressé se livraient un combat si acharné ; les assistant respiraient à peine ,

et, dans le plus profond silence, chacun en attendait l'issue!

Ce silence, qui depuis quelques instants n'avait été interrompu que par de rares froissements d'épées , déplut sans doute au colonel, qui sentait toujours le besoin de se griser, pour ainsi dire, par ses propres paroles.

Or, tous en restant sur la défensive, pour

étudier le jeu de M. de Chàteauvillain

suivant des yeux tous ses mouvements avec une infatigable présence d'esprit, parant ou rispotant avec calme, mais ne se livrant pas encore, ne voulant attaquer qu'avec une chance certaine, — Latréaumont dit au marquis d'un ton moqueur :

— Ah! notre infante! quelle vaillante méthode d'escrime ! elle vous a été enseignée, mort-Dieu , dans une académie tenue par un lézard et un crapaud, car vous rampez comme l'un, et vous sautez comme l'autre!.... Ah! bien fourni ce coup droit, s'il m'eut atteint! — ajouta le colonel en rompant et parant une rude attaque de son adversaire, qui d'un bond fut hors de portée.

— Allons, allons, mille diables! vous voila encore à une lieue de moi, beau papillon doré ! — continua Latréaumont en marchant contre son ennemi. — Prenez garde! car si je mets le pied sur vous, sang- Dieu!... à peine rcstera-t-il la poussière de vos ailes!

— Bien poussé, éléphant criard! — dit à son tour le marquis en évitant un dégagement du colonel; — vrai coup de bélier rontre le plumet d'une toque! — Mais ce disant, M. de Chàteauvillan froissa vivement l'épée de Latréaumont et se fendit sur lui avec la rapidité de la foudre.

Le coup fut terrible! aussi franchement porté qu'adroitement paré par Latréaumont, qui riposta aussitôt à fond avec une telle impétuosité, que les assistants ne purent retenir un cri d'effroi !

Mais le marquis se courbant avec une in? croyable agilité, le fer passa au-dessus de lui ; puis se redressant presque corps a corps avec le colonel, M. de Chàlcauvillain tacha de lui faire une dangereuse remise d'épée, à laquelle Latréaumont opposant vivement

une parade de quarte basse , riposta dans cette ligne , par un coup si furieusement fourni, que le marquis tomba a la renverse. Heureusement le fer s'était arrêté sur les dernières fausses côtes, ainsi la blessure e'tait légère; une ligne plus bas, elle était mortelle!

— A. moi cette fois, j'espère, la Gazette de Hollande! — s'écria Latréaumont en se remettant pourtant en garde de peur de surprise.

— C'est trop juste, — dit le marquis soutenu par plusieurs des assistants. — Vous l'avez gagnée, monsieur, la voilà, — et il la lui donna.

— Mort-Dieu! nous allons donc savoir ce qu'il nous faut savoir ! — s'écria le colonel en jetant son épée: puis déployant ce journal, il le parcourut avec une curiosité avide, qui indigna les témoins de ce malheureux combat.

Mais tout-à-coup il s'écria, ne pouvant maîtriser sa joie , et s'adressant à Nazellcs : — Compère, écoutez donc les nouvelles de Hollande ! — et il lut :

180 LATRÉAU3IONT.

On écrit de Paris le 6 avril 1674 :

« Que S. M. partira pour se rendre à « Compiègne avec la cour le 19 ou le 20 ( « et quelle y fera deux maréchaux de ce France. »

Puis Lairéaumont ajouta d'un air non moins rayonnant: — Et plus bas, compère, Ecoutez :

On écrit de Bruxelles :

« Qu'il arrive un courrier extraordi- « naire d Espagne. »

(C'était l'adhésion formelle de Monterey à la révolte de Normandie.)

Mais Latréaumont, pour donner une feinte explication de cette joie inopportune, s'approcha du marquis déjà pâle, et dont le sang coulait en abondance.

— Je vous demande pardon , monsieur, — lui dit-il , — de m'ètre ainsi réjoui devant vous, qui êtes blessé — mais c'est que l'un des maréchaux de France qu'on doit nommer, est l'oncle d'un de mes meilleurs amis, et le courrier d'Espagne dont on parle, a dû apporter la nouvelle qu'un galion des Indes, dans lequel je suis intéressé, était

arrivé à bon port: aussi vous m'excuserez, monsieur , si de pareilles nouvelles m'ont fait oublier ce que je devais a votre état, qui, mort-Dieu ! je l'espère , ne sera pas le moins du monde inquiétant.

Puis Latréaumont saluant le marquis , et serrant précieusement la gazette dans son pourpoint, se réhabilla et sortit avec Nazelles.

Une fois dehors du cabaret, le colonel s'écria: — A cheval, à cheval, Adieu, compère, je vais vite à Saint-Wandé retrouver Rohan à la Logetlc au Diable.

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