‹ Latréaumont (volume 3)Chapitre 8 sur 11 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Cet €oQette ïm Wwbit.

« Faites le signe delà croix, et recommandez votre âme à « Dieu, car le voici.... »

BrmiLE. — La femme folle.

Depuis le commencement de cette année, 1674, le chevalier de Rohan , ruiné complètement et vivant au jour le jour de modiques rentrées ou de quelques emprunts difficiles, occupait à Saint-Mandé, près Vin-

ccnncs, une vaste maison; inhabitée depuis longues années.

Quant a la cause de l'abandon de celle. demeure, elle était tort concevable pour ce temps du moins, où les idées superstitieuses avaient encore singulièrement cours, alors qu'on parlait hautement; et avec quelque créance de sortilège et de magie, et que La Voisin et La Vigoureux par leurs épouvantables secrets, préparaient cette scène étrange , dans laquelle un magistrat demandait sérieusement a M. le maréchal de Luxembourg, jeté sur la sellette de la Bastille pour l'affaire des poisons» s'il avait véritablement vu le diable ?

En un mot, la maison qu'habitait M. de Rohan ayant été autrefois, disait-on, hantée par des esprits , avait gardée le surnom de la Logette au Diable; aussi, le propriétaire de cette terrible retraite, M. LhuUlier, conseiller au parlement de Rouen, s'était-il trouvé fort heureux de la louer a vil prix à Latréaumont. Ce dernier, loin d'être effrayé de cette diabolique réputation, avait au contraire, pour plusieurs raisons, conclu le mar-

chë , au grand regret de M. de Rohan, qui , on Ta dit', croyait quelquefois aux événements surnaturels. Mais , comme toujours , l'impérieuse volonté de Latréaumont remportant sur les craintes du chevalier, il se résigna, reconnaissant d'ailleurs qu'un logis aussi désert serait merveilleusement approprié aux conciliabules du complot à venir.

Il faut, avouer que l'extérieur lugubre et abandonné de cette maison semblait aussi donner quelque vraisemblance aux bruits effroyables répandus sur cette antique demeure: rien déplus triste et de plus dévasté; on y arrivait du côté de Saint-Mandé par une haute et large porte de chêne, encadrée dans des assises et un lourd entablement de pierres , noircies , dégradées par le temps , et sur lesquelles poussaient une infinité de plantes pariétaires, de chaque côté de cette porte vermoulue , s'étendait une grille de fer, rouillée, derrière laquelle on avait établi une sorte de palissade en planches grossières, sans- doute pour que l'oeil des passants ne pût pénétrer dans la cour d'honneur.

Mais, hélas! malgré son titre ambitieux ,

celte cour, ainsi que le reste du logis, témoignait tle la négligence du propriétaire ou des habitants; à l'exception de deux sentiers, dont l'un conduisait à l'écurie situé à gauche, et l'autre au vestibule de la maison, cette cour , quoique pavée , était couverte d'une herbe épaisse et verdoyante , car on élait au mois d'avril, et les pluies avaient été abondantes pendant l'hiver de 1674. — Enfin , comme pour compléter ce tableau de ruines et de désolation, le toit se dégradait en plusieurs endroits; les cheminées penchaient a moitié renversées, les murailles se lézardaient en tous sens, et la plupart des volets , déplacés de leurs gonds , pendaient ça et là le long des fenêtres.

Le matin même de ce jour , où Latréaumont venait de conquérir si vaillamment la Gazette de Hollande sur M. le marquis de Chàteauvillain, le ciel sombre et couvert de nuages, les longs murmures du vent, le bruit de la pluie qui tombait à torrents, tout concourait à donner un caractère plus mélancolique encore à la Logcttc au Diable.

Il élait huit heures Un homme vêtu

ISb LÂTR.ÉAUJMONT.

d'un vieux justaucorps vert, porlanl un large feutre rabattu, et de grandes guêtres de chamois toutes trempées d'eau, poussa une petite porte située à l'une des extrémités de la grille , et après avoir regardé dans la rue avec précaution, entra dans la cour, portant foii fusil sous le bras, et sur son dos un sac, d'où s'échappaient les pattes d'un lièvre, et le col pourpre et azuré d'un faisan.

Se dirigeant alors vers les bâtiments de l'écurie, cet homme, qui n'était autre que L'Andouiller, fils de La Fanfare, l'ancien maître valet de limier de la vénerie du roi, que l'on n'a peut-être pas oublié , déposa son sac dans une petite chambre délabrée où était un pauvre grabat, et suspendit son fusil au-dessus en l'accrochant à un bois de cerf planté dans le mur.

A l'entrée de l'ancien veneur, un vieux chien noir, marqué de feu , dont on se souvient peut-être aussi, Met-à-Mort , son limier, sortit de dessous le lit, et témoigna la joie qu'il avait de voir son maître , par ses caresses empressées.

Accueillant les avances de Met-à-Mort

avec distraction ,. L? Andouiller s'assit sur le grabat, et tira de son sac un faisan , deux lièvres et une perdrix, que le brave chien courant flaira avec une sorte de dédain.

— Hélas ! par Saint-Hubert ! mon vieux Met-à-Mort, — lui dit son maître, — tu

méprises la plume Mais c'est tini du

temps où nous travaillons gaiement ensemble quelque vaillant dix-corps par une belle matinée d'automne, sous la futaie de Fontainebleau, pour donner à courre au roi — Maintenant tu restes ici pendant que je vais braconner, au risque de me faire pendre!... et cela pour aider à vivre celui dont ma famille a toujours mangé le pain... et que mon pauvre père avant de mourir m'a recommandé de ne jamais quitter.

Et L'Andouiller poussa un profond soupir.

Deux mots suffiront pour expliquer la présence de ce brave homme à Saint-Mandé dans la Lcgette au Diable.

En 1669, lors du différent qui s'éleva entre M. de Rohan et M. de Villarceaux , La Fanfare et son fils ayant été déclarés coupables de voies de fait envers un gentil-

homme d'un des équipages du roi, furent condamnes à passer par les verges et a être emprisonnes durant deux années. Le vieux La Fanfare mourut d'un coup de sang causé par sa rage, pendant qu'on le fustigeait , L'Andouiller, son fils, subit les verges et la prison, et lorsqu'il en sortit, M. de Rohan, cause involontaire, mais pourtant réelle, du triste sort de ces malheureux, le prit à son service.

Tant que le chevalier posséda quelque argent, il eut un petit équipage de chiens d'Ecosse, avec lequel il allait chasser sur les terres de plusieurs de ses amis , qui , peu soucieux de cet exercice, lui donnaient toute latitude a cet égard. Mais sa ruine étant tout a-fait consommée, il ne put garder ni chiens ni chevaux, à l'exception pourtant de son cheval barbe, Selim , que Colbert lui voulut acheter \ tout prix pour le haras du roi , et que le chevalier , bien que réduit à la gène la plus extrême, ne voulut jamais vendre, tant il était attaché à ce bel animal, seul debris de son ancienne splendeur.

V Andouillcr resta donc au service du

chevalier, autant par attachement que pour tenir la promesse faite à La Fanfare de ne jamais quitter son maître; aussi ce fidèle serviteur non plus qu'un vieux cocher et un ancien valet de chambre de M. de Rohan , ne voulurent pas abandonner ce dernier, bien qu'ils n'en reçussent pas de gages réglés, mais seulement quelques écus ça et là lorsque le chevalier touchait un peu d'argent à l'insu de Latreaumont.

Quant à L'A.ndouiller, dès que le temps et la nuit étaient favorables , bravant les peines infamantes et même capitales portées contre ceux qui braconnaient sur les plaisirs du roi, il allait à l'affût dans le bois de Vincennes et des environs, et en rapportait presque toujours quelques pièces de gibier, destinées à augmenter le menu du diner de son maitre, et conséquemment aussi celui de l'office dont l'ancien veneur était commensal , avec maitre François le cocher, et Dupuis le valet de chambre.

Ayant donc déposé son gibier dans son taudis et bu quelques gorgées d'eau-de-vic pour chasser le froid de la nuit, VAn-

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douiller se dirigea vers une petite écurie où il comptait trouver Selim , car le brave homme s'était réservé le droit de soigner ce noble animal; mais quel fut son étonnement lorsque s'apprètant à ouvrir cette Box dont il gardait, et pour cause, toujours la clef sur lui, il vit la porte brisée et ne trouva plus son cheval favori! L'exclamation de surprise que poussa ce fidèle serviteur fut si violente qu'elle éveilla un dormeur placé dans l'écurie voisine , car aussitôt une grosse voix demanda : — Qui est la?

— C'est moi, c'est moi.... Mais où diable est donc Selim? — dit L'Andouiller en allant trouver maître François le cocher , gros homme à nez d'un rouge de cuivre , à longues moustaches grises , et pour l'heure enfoui dans une sorte de boite remplie de litière et chaudement enveloppé d'une couverture de laine, pour se préserver de l'humidité de cette immense écurie, qui ne contenait que deux chevaux et aurait pu en renfermer vingt.

— Où est donc mon cheval, maître François? est-ce que monseigneur est sorti? il

faut alors qu'il se soit levé de bon matin, ear je suis parti d'ici à trois heures.

— Monseigneur! monseigneur!.... est-ce que monseigneur a le droit de dire ou de faire quelque chose céans ! — s'écria maître François, d'un air brusque et irrité, en secouant la paille dont il était couvert, puis s'asscyant sur sa litière. — Eh! sarpejeu, c'est ce damné monsieur Tout-à-moi ( Latréaumont) qui ce matin a six heures a fait sauter la porte de votre écurie à grands coups de bûche, et a pris Selim sur lequel il est sorti sans lui laisser manger une avoine, voilà ce qui en est!

— Ainsi, par cet épouvantable temps, le pauvre animal est à attendre au froid, à la pluie, dans la boue , attaché sans doute aux barreaux d'une fenêtre, comme le roussin

"d'un boucher ! — s'écria L'Andouiller avec indignation. — Et monseigneur, qui justement m'avait expressément défendu de laisser jamais monter Selim par cette tonne de chair. Mais pourquoi cet enragé n'a-t-il pas pris, comme toujours, vos chevaux et votre carrosse, maître François?. —

— Nos chevaux ? c'est-à-dire ceux que M. de Sourdeval a prêtes à monseigneur,

n'est-ce pas? — Tenez.... regardez si

ce n'est pas à fendre l'âme

Et se levant furieux, maître François fit voir à L'Andouiller deux pauvres chevaux maigres, efflanqués, fatigués, arqués, au poil mort et hérissé, qui avaient tristement le nez dans leur mangeoire, et dont l'un semblait si cruellement souffrir d'une de ses jambes de derrière qu'il la tenait demi fléchie.

— Voilà pourtant comme ce monsieur Tout-à-moi arrange des chevaux qui ne sont seulement pas à nous! — dit maître François avec un soupir désespéré; — ils sont tellement fourbus qu'ils ne peuvent bouger; car depuis que monseigneur ne sort plus à cause de sa blessure, moi et ces malheureux animaux, nous avons été à toute heure, nuit et jour, sur pied pour voiturer le gros et grand vilain corps de ce monstrueux éléphant, et rester à l'attendre des journées et des nuitées entières au tripot et au cabaret.... J'ai eu beau me plaindre, mais bath ! — vous savez bien comment cela se passe ici, Mon-

seigneur m'a promis qu'il lui parlerait... et il s'en est bien garde'. Maintenant je vous le demande un peu, Lï Andouiller ^ vous qui connaissez les chevaux , une telle besogne est-elle raisonnable ? avec cela, que maître Brunet, grainetier , nous fournit du fourrage que c'est pitié, du vrai fourrage de crédit, du rebut, et même depuis hier il n'a plus voulu en donner du tout , disant que depuis cinq mois il n'avait pas encore vu la couleur de nos pistoles... mais qu'en revanche il avait vu plus d'une fois la grande canne de M. Tout-à-moi.

— C'est donc parce que le carrosse n'a pu sortir, qu'il a pris mon cheval, — dit L'Andouiller surtout préoccupé du sort de Seli?n.

— Sans doute, M. Tout-à-tnoi est arrivé ici ce matin rayonnant, pimpant, avec des habits neufs, sur ma foi, qu'il avait pêches le diable sait où, sans doute dans la bourse de monseigneur, et il me dit de son air insolent « Allons! mon vieil ivrogne, vite.... le carrosse! » Son vieil ivrogne , répéta maitre François, Dieu merci non, je ne suis

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pas son vieil ivrogne, car je n'ai bu de ma vie uo verre de vin à sa santé. Enfin il me dit : « Attelle le carrosse. » Le carrosse de monseigneur? lui ai-je dit? ça ne se peut pas, monsieur; les chevaux de monseigneur boitent. « Fais-les sortir que je les voie , me dit-il. » Vous savez si Ton ose refuser quelque chose à ce démon; je sors donc les chevaux en main; à chaque pas les pauvres bètes buttaient et boitaient à fendre Pâme. « Ah bath, ça irait comme un enterrement, et je suis pressé ; alors selle-moi Sélim ? » dit M. Tout-à-moi , voyant bien que le carrosse ne pouvait servir. Mais, monsieur, monseigneur ne veut pas, et d'ailleurs, L'Andouilier a emporté la clef de l'écurie , lui dis-je, mais, sans me répondre , le vilain géant prend une poutre qui était là, en deux coups il défonce la porte, me fait seller ce pauvre Selim, et part

— Selim! porter un poids pareil!., mais

c'est a l'écraser comment cet énorme

corps a-l-il osé seulement l'enfourcher?

— Ah bien! s'il a osé! vous savez d'ailleurs qu'il monte à cheval comme Drécar(l)

(1) Grand homme de cheval de ce temps-là.

on ne peut pas lui refuser cela; aussi Selim, sans doute chagriné du poids , a commencé par vouloir pointer et se défendre ; mais bath! il a fallu voir comme les coups de canne et les coups de poing sur la tète Pont eu vite réduit , car ce colosse de M. Toutà-moi ferait peur à un taureau !

— Tenez , maître François ! — s'écria L'Àndouiller furieux, — si j'avais vu battre ainsi Selim , qui esl doux comme un agneau et joue avec moi comme un chien , j'aurais

fait quelque malheur Et monseigneur !

monseigneur! que va-t-il dire?....

— Eh , mon Dieu , mon pauvre garçon , ce qu'il dit toujours quand ce gros corps n'est pas là; qu'il le chassera, qu'il le fera jeter par les fenêtres! et puis, sitôt que M. Tout-à-moi parait seulement , c'est une autre chanson , monseigneur devient aussi calme qu'un cheval qui a le caveçon à double scie sur le chanfrein.

— Ah! par saint-Hubert ! si je me croyais, voyez-vous, maître François, quand je pense à tout cela , et à ce qu'il a fait à Selim , je chargerais ma vieille carabine à deux lingots avec une bonne bourre de cuir bien grais-

ISO LATRÉaUMONT.

sée et j'enverrais le tout clans la casaque de ce sanglier !

— Hum.... hum.... mon brave veneur...

— dit maître François d'un air de mystère en secouant la tète, — il faudrait peut-être auparavant infuser vos lingots dans l'eau bénite ; car ce n'est pas parce que nous habitons la Logette du Diable , comme ils disent dans le bourg, mais le sanglier dont vous parlez , pourrait bien n'être jamais force que par la meute du chasseur noir !

— Tout ce que je sais', maître François , répondit L'Andouiller qui n'était pas fort au-dessus des craintes superstitieuses de l'époque , — tout ce que je sais.... c'est que je ne crois pas monseigneur en bonne compagnie pour le salut de son âme ! Avez-vous vu ce grand fourneau avec des machines de cuivre, et ces bouteilles qu'il a dans son cabinet?.... Tenez, tenez, maître François, tont cela ne me parait guère chrétien.

— Et puis, L'Andouiller.... avez-vous vu ce vieux Hollandais en robe noire et en chaperon qui vient ici souvent?

— Van-den-Endcn , le maître d'école de Picpus !

— Lui-même.... et cet autre avocat, Na-

zelles comme ils rappellent, je vous le

demande, L'Àndouilier? Un avocat et un maître d'école, est-ce cela une société pour monseigneur ? pour un prince de la maison de Rolian?

— Ah! le fait est, maitre François, dit L'Andouilier d'un air tristement pensif, — qu'on ne voit jamais les nobles cerfs s'accompagner de blaireaux, ou de renards, et autres vermines et bêtes- puantes... Aussi, je crains bien, mon garçon, qu'il ne se passe ici quelque chose d'extraordinaire ; et si ce n'était que je me suis juré à moi-même de ne jamais quitter monseigneur, à moins qu'il ne me dise : Maître François, va-t-en ! j'aimerais mieux être ailleurs.

— Ce n'est pas non plus pour me plaindre, maitre François; mais enfin.... j'ai toujours du guignon depuis 1669. Mon pauvre vieux père est mort... ma femme est morte pendant que j'étais en prison , j'avais pincé

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une petite somme d'argent chez un receveur des tailles; il s'est enfui avec... Ah! maître François! maître François! est-ce qu'il serait vrai qu'il y a des maisons qui vous portent malheur ?,...

Maître François allait sans doute répondre, mais le bruit d'itn carrosse qui s'arrêta à la grille, attira l'attention des deux domestiques, qui sortirent la tète de l'e'curie pour voir quel était ce nouvel arrivant.

Au même instant, une femme bien enveloppée dans ses coiffes, et dont le visage était caché par le masque de velours qu'on portait encore alors, ouvrit la pelite porte par laquelle était entré L'Andouiller, et malgré la pluie se dirigea d'un pas rapide et sur vers le vestibule.

Bien que cette femme fut masquée , elle n'était sans doute pas inconnue à maître François ni à L'Andouiller, car ce dernier dit d'un air sérieux à son camarade en lui jetant un regard expressif:

— Après tout, maître François, s'il y a un diable en enfer, il y a aussi de bien bonnes âmes sur la terre.

Et tous deux rentrèrent discrètement dans récurie , pendant que la femme dont on a parlé poussait la porte du vestibule , qui cria tristement sur ses gonds rouilles...

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