‹ Latréaumont (volume 4)Chapitre 10 sur 42 · CHAPITRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIEME

..♦.,. Il accomplira , oh ! dites -le -lui, ce songe , ce noble songe d'une politique nouvelle, celte conception di- TÎne de notre amitié ; — il mettra la première main à à ces matériaux informes. Pourra-t-il acheTer ? sera t- il interrompu ? Que lui importe ! il y mettra la main.

— Schiller, — Don Carlos. — Act. iv , se. ai.

ît Uoungf.

On Ta dit, il serait difficile d'exprimer l'espèce d'indifférence calme et dédaigneuse avec laquelle Yan-den-Enden supportait d'habitude les insolentes familiarités de Latréaumont, dans lequel il ne voyait qu'un instrument Lrutal, mais nécessaire; car, malgré l'aveuglement où était ce philosophe I. G

sur la réalisation de ses projets favoris , il n'avait pu méconnaître la nature arrogante et vénale de celui qui jouait un rôle si important dans cette affaire. Ainsi, lors de Featretien qui va suivre, le docteur interroge , écoute , mais répond à peine à Latréaumont; sa parole est préoccupée, brève, souvent hautaine, et toujours sérieuse; on voit qu'il poursuit opiniâtrement son but à lui, sans tenir compte des mille détours par lesquels l'esprit railleur et fantasque du partisan fait passer la narration , et quand le récit inspire à Yan-den-Enden quelque réflexion soudaine et involontaire , c'est à soimême qu'il l'adresse, comme si Latréaumont était indigne de la comprendre.

— Enfin, colonel, et ce voyage ? — demanda Van-den-Enden avec une impatience qu'il ne pouvait maîtriser.

— Calmez-vous, mon vénérable ami....

calmez-vous... Je vais tout vous dire... M'y voici : En partant d'Amsterdam, grâce aux vingt pistoles que vous m'avez prêtées, ou plutôt que vous avez prêtées à la noble cause de la liberté, qui vous les comptera un jour,

en hf^n/'cliclions do toutes sortes, je me suis rendu à La Haye pour noire affaire ; j'avais donc à voir l'Isola et Jean de Witt; or, comme le premier passe pour un coquin , et le second pour un ^^rand homme de bien, je commençai par l'homme de bien, par cette raison qu'à table on commence par les mets sains, naturels, pour arriver aux saupiquets les plus épicés et les plus diaboliques.

— Le sujet est grave et sérieux, colonel ; ces comparaisons sont inutiles.

— Ah 1 tenez, doctissime docteur! — reprit le colonel en jetant quelques bûches au feu, — pour que je ne sois pas incommode, il faut me laisser dire et faire tout ce que je veux, c'est le seul moyen de ne pas me contrarier , moyen dont je vous livre d'ailleurs le secret... Or, pour en revenir à ma comparaison de saupiquets, empruntée au vocabulaire de la déesse Goinfrerie, je maintiens qu'elle n'est pas hors d'œuvre en parlant d'un de ses prêtres... autrement dit d'un cuisinier, puisque tout le monde affirme que le baron d'isola, aujourd'hui ambassadeur de Léopold, commença de s'illustrer ,

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comme marmiton (i)dans la rôtisserie de cet empereur. . . Tous voyez donc que mon image ne manquait pas d'à-propos.

Yan^den Enden ne dit mot , mais leva les épaules d'un air de résignation dédaigneuse, que le partisan interpréta parfaitement, car il reprit :

— Je vous fais pitié, n'est-ce pas?... A votre aise, mort-dieu! à votre aise... Vous n'en perdrez pas un mot pour cela.,, mais je continue... sans figure cette fois. J'allai donc d'abord voir Jean de Witt, pour lui remettre votre lettre; or, moi qui m'attendais à me trouver devant une manière d'important, depremierministre, qui penserait me commander le respect , j'avais justement pris pour cela mon masque le plus impertinent, parce que (je l'avoue en toute humilité) rien ne me prédispose plus à linsolence,que de savoir que je me trouve face à face avec un des grands de la terre; mais, que j'avais tort, cette fois 1 quel homme que votre Jean de Witt 1 mort-dieu ! avec sa sim-

(i) Voir Bay le — et plus bas les pamphlets du temps.

plicilc... il m a tout stupéfaill moi!...inoil qui n'avais jamais baisse la prunelle devant les plus éblouissantes splendeurs î Enfin , j'arrive devant un petit degré, peut-être encore plus modeste que celui de votre école ; triple-dieu! je l'avoue... cette apparence commence déjà de me faire un peu réfléchir. . . Je frappe ; et au lieu d'un suisse à hallebarde, ou d'un laquais galonné, qui vient m'ouvrir. . . je vous prie ?. . . une bonne grosse servante flamande, qui tenait un balai à la main ! Je demande le Grand Pensionnaire^ en m'apprêtant toujours à me bien révolter contre les délais sans fin que je vais être obligé de subir ; mais point... la grosse fille me dit au contraire, en me faisant sa plus belle révérence : — Monsieur, suivez-moi , s'il vous plaît ; M. Jean est là dans son cabinet, — Que dites-vous de cela, père la Sagesse ? M, Jean est là dans son cabinet ! ! ^ M. Jean!!... le Grand Pensionnaire de Hollande! M. Jean!... le premier personnage de la république! ayant un huissier en jupon qui fait la révérence un balai à la main 1... Que vous dirai-je? Je suis cette servante à travers un corridor ; une petite porte s'ou-

vre , et je me trouve dans un cabinet , ma foi! certainement beaucoup moins bien meublé que le vôtre!

— Grand homme! toujours le môme, — se dit le docteur avec admiration.

— J'entre donc ; votre Jean de Witt écrivait... Au bruit de la porte il se retourne, et, me voyant, se lève de son siège... Par le sang-dieu! je n'ai jamais rencontré de taille plus noble , et de figure à la fois plus fière et plus avenante ; il était tout vêtu de noir comme un clerc. — Que désirezvous, monsieur? — me dit-il d'une voix pleine de douceur et de fermeté. Or, vous allez rire. .. mais que le démon nous serve à tous deux de parrain, si je ne sentis pas alors mon cœur battre.. . mais là , vraiment battre comme il n'avait jamais battu ; et puis, pendant un moment, je suis devenu... comme triste...

— Le cœur vous a battu à la vue de Jean de Witt, colonel?— dit le vieillard en attachant un regard perçant et étonné sur le colosse ; — et vous êtes devenu comme triste.,. Tant mieux pour vous...

— Tant mieux ou tant pis, peu m'importe,

Li: VOYAGF.

— repondit brusquement le partisan, sans vouloir paraître comprendre la pensée de Yan-dcn-Enden; — tout ce que je sais, c*esl que le cœur m'a battu , et je n'ai pas honte de l'avouer; était-ce le contraste si imprévu de ce que je voyais et de ce que je m'attendais à voir? Élait-ce son grand air ?... Étaitce cotte fameuse vertu que le monde proclame, qui m'imposait ainsi? je l'ignore ; mais, triple-di( u ! tout ce que je sais, c'est que moi, qui jusque là avais eu le gosier trop étroit pour le mot de monseigneur, et qui de ma vie n'avais seigneurisé personne. . . pas même M. le Prince... je répondis, malgré moi , à votre diable de Jean de Witt : Monseigneur, la lettre que voici est de maître Aiïinius Van-den-Enden , d'Amsterdam.

«D'Affinius 1... et comment se porte cet • austère vieillard... ce rare esprit... ce » modèle des gens de bien sur la terre ? » me demanda Jean de Witt avec empressement.

A ces mots , Van-den-Enden essuya silencieusement une larme qui coula le long de ses joues creuses.

— Tous pleurez , mon digne philosophe ,

88 r.ATHÉAUMONÏ.

— reprit le partisan, — et vous avez raison... mort-dieu; car il me semble que cela doit être fort touchant de savoir qu'un pareil homme dit de pareilles choses de vous... C'est comme moi... si je pouvais pleurer, je sanglotterais pour le moins... en pensant que le grand pensionnaire de la république d'enfer demande aussi aux compagnons qui le vont visiter... Eh bien, mes maîtres! comment va ce sacripant de Latréaumont? ce grand pécheur? ce modèle des vauriens sur la terre ?

— Ceci est une triste et méchante raillerie, colonel!... — dit gravement le docteur.

— Si votre vie passée a été mauvaise , le noble but auquel vous concourez pourra peutêtre l'expier un jour aux yeux des hommes... mais je vous plains, si la grandeur de votre dessein ne peut vous relever à vos propres yeux! Quant à la cause de la liberté , votre action seule lui est de quelque intérêt; et d'ailleurs, qu'importe le fer de la charrue, pourvu que le sol , débarrassé par elle des plantes parasites qui le rongent , produise un jour de fraîches et riches moissons ! — s'écria Van-den-Enden avec enthousiasme*

— (Jiiiinpotie la cliarruel Par J)icu! vous avez raison; je dis comme vous , père la Sagesse, qa importe la cliarruel et j'adopte la comparaison! Jean de Witt ayant donc pris votre lettre des mains de la charrue ^ votre très humble servante, lut attentivement; sa figure se colora un moment, ses yeux brillèrent, puis il soupira, jjarut réprimer un sentiment d'exaltation involontaire, et après m'avoir prié de nVasseoir, car, mort-dieu î je restais debout devant lui, tracassant la poignée de mon épée, ou roulant mon feutre pour me donner une manière de contenance assurée... Jean de Witt me dit : « Monsieur, vous venez à moi pour une » telle cause et sous un tel patronage, que je » dois vous exprimer ma pensée entière et « inébranlable : en mon âme et conscience, » le gouvernement que je représente com- » mettrait une action criminelle , et consé- » quemment une faute politique, en favori- » sant une rébellion en France. Louis XÏY » est notre allié, monsieur; entre lui et nous » il y a la foi jurée, le serment!... C'est vous » dire : que quelque profonde que soit mon » éternelle sympathie pour la hberté au nom

9d LATRÉAUMONT.

» de laquelle on tenterait cette révolte; c'est «vous dire que malgré les griefs que notre » république doit peut-être reprocher à votre • roi, le respect dû à la sainteté des allian- 7/ ces, m'empêchera toujours d'appuyer au- » cune sédition dans votre pays, monsieur.»

— Or, voyez-vous , je vivrais cent ans ( et entre nous, sérénissime docteur, je le désire plus que vous ne le pensez) , que j'entendrais encore , comme si j'étais dans le cabinet de Jean de Witt, sa voix sonore et pénétrante prononcer ces mots, que je vous rends sans altération aucune, car ils sont à jamais gravés dans mon esprit!

En apprenant le refus de Jean de Witt , Van-den-Enden ne put cacher son étonnement; une douloureuse expression d'amer désappointement contracta ses traits, mais il resta muet.

LatréaumoQt parut comprendre le silence du vieillard , car il reprit :

— Eh bien, vous voilà absolument comme j'étais, père la Sagesse! demeurant coi devant Jean de Witt , sans trouver un mot à lui dire. . . un seul 1 pour combattre une résolution qui ruinait en partie notre projet.. |

Cela est pourtant vrai 1 je ne trouvai rien à lui objeclcr... rien! Car je jure Dieu que son accent, son regard, sa parole, son mainlien, révélaient une foi si inaltérable à ce qu'il disait, une volonté si résolue d'agir selon cette pensée , qu'en ce moment-là il m'eût semblé, voyez-vous , que vouloir le faire changer de détermination par mes paroles... eût été aussi fou que de vouloir changer par des paroles, le sens et la lettre de ces inscriptions de marbre qu'on lit au front des grands monuments!

Cette singulière comparaison , l'air sérieux et convaincu de Latréaumont , parut cette fois, faire quelque impression surYanden-Enden , qui lui répondit après un long silence , en secouant la tête avec tristesse :

— Vous dites vrai, colonel; rien au monde ne pourra changer la détermination de Jean de Witt! et pourtant... j'avais cru... oui, j'avais fermement cru : que les trahisons répétées du roi de France contre la république; que l'amour de la liberté; que le désir ardent de voir se propager au ioinnos saintes et fécondes doctrines , auraient pu décider Jean de Witt à ne pas ménager une alliance

g 2 LATRÉAU3I0NT.

que nos ennemis TÎolent cruellement chaque jour!. . Mais non... non, j'aurais dû le prévoir; cette âme est si pure et si élevée, qu'à chaque nouvelle félonie , elle répond par quelque noble action! encore une fois... cela est décidé, bien irrévocablement décidé... Je connais Jean deWitt... Désormais toute instance auprès de lui serait vaine... Et risola, colonel? — ajouta le vieillard avec un soupir.

— L'Isola. . . Oh ! mort-dieu ! ce fut une autre chanson avec ce faquin ; mais attendez donc la fin de votre Jean deWitt. Voyant que je restais là, comme un écolier, le Grand Pensionnaire ajouta : « Veuillez dire , mon- » sieur, au vénérable savant qui vous envoie, » que mon frère doit se rendre prochainejb ment à Amsterdam , et qu'il lui remettra «ma réponse, longue, précise et détaillée ; » en attendant , répétez à Van-den-Enden » que nos vœux et nos chagrins sont com- »muns, et que si malheureusement les » temps ne sont pas encore venus , la convic- » tion que l'avenir est à nous. . . doit au moins » nous donner patience , espoir et courage. »

Puis Jean de Witt m'offrit ses services que

je n'acceptai pas; l'huissier en jupons me reconduisit avec son balai, et je me trouvai dans la rue, aussi abasourdi que si je me trouvais devant le Père éternel, ou que si j'avais reçu un bon horion sur la tête.

— Oui, l'avenir est à nous!... L'avenir!!... j'y crois de toute la puissance de ma foi dans le triomphe de notre sainte cause... mais ne pouvoir seulement soulever un coin du voile qui cache encore à nos yeux cet éblouissant et majestueux tableau ! — dit le vieillard avec un douloureux accablement

— Ah! cela est cruel , je l'avoue... lorsqu en un coin de ce magnifique tableau que vous dites, doctissime docteur, on pourrait espérer de voir aussi la potence de cet Artaban, de ce brutal visir deLouvois que je retrouverai un jour en enfer ou sur terre î !. . . — reprit le colonel en fermanlle poing, d'un air menaçant. — Mais revenons à noire affaire... J'arrive au saupiquet., au coquin., à l'Isola en un mot ; oh ! celui là, mort-dieu 1 ne m'inquiétait guère. En allant à son hôtel je respiraisà mon aise, je relevais ma moustache , je m'insultais pour ainsi dire à moimême, tant j'avais l'air hautain ; la rue n'é-

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taitpas assezlarge pour moi; enfin j'arriveau palais du seigneur l'Isola. Selon ce que je prévoyais bien, là rien d'intimidant : gardes, laquais , officiers, gentilshommes, encombraient les salles, tout cela sentait fort son grand seigneur, et me donnait conséquemment mille démangeaisons d'insolence... Je monte donc le degré : le suisse m'arrête, et au nom de sa hallebarde me demande qui je suis. Moi... je le regarde... Vous comprenez bien, père la Sagesse, — ditle géant, en feignant de baisser dédaigneusement les yeux au-dessous de lui. — Je le regarde. . . et je passe. Les lar quais me demandent où je vais?... Je les regarde.. „ et je passe; enfin j'arrive à un salon où se tenaient quelques mignons vêtus de velours noir avec des chaînes d'or autour du cou. Je dis à l'un de ces velours noirs : Prévenez votre maître que Latréaumont, colonel, veut lui parler de la part de don Omodeï d'Amsterdam... mais comme le velours noir semblait hésiter , je le regarde... et il se hâte de m*aller annoncer. En vérité, ce palais de Tancien cuisinier semblait une maison royale , comparée à la pauvre demeure de Jean de Witt , de sorte que, mort-

LE VOYAGE. gS

dieu ! je me sentais là comme chez moi, sans gène ni vergogne; aussi, comme j'étais fatigué de ma roule , je commençai, à la grande stupéfaction des velours noirs restants dans le salon , par m'étendre bel et bien sur une sorte de divan de soie que mes éperons éraillèrent quelque peu, je crois ; puis je me mis, pour passer le temps, à fredonner une vieille chanson que mes braves Enfants perdus chantaient à la bataille du pontdeMassouri; tenez, la connaissez-vous , docteur?

Et le colosse entonna d'une voix de stentor ces deux premiers vers d'une chanson de la Fronde :

Que Mazarin se raille

De nos cordons de paille, etc.

Puis il continua son récit, en voyant l'air impassible et dédaigneux du philosophe :

— Or, après dix pater de cette chanson , qui, bien que fort réjouissante pour moi, ne m'empêchait pas de trouver le temps long... je me lève, et prenant un autre velours noir par sa chaîne d'or... Est-ce que ton maître, lui dis-je , ignore que j'attends ici depuis une demi-heure? et que la compa-

gnie de faquins de ta sorte n'est pas faite pour moi? «Mais...» dit le velours noir. Mais, mortdieu , monsieur de V annonce ^ lui repli quaije, marche ou cachetés oreilles î! Le drôle sort 5 et 5 deux minutes après, il revient me chercher. J'entre alors dans un magnifique appartement, et je me trouve en face d'un petit homme noiraud, maigre, à la figure de singe , au teint olivâtre , aux yeux perçants et faux, à moitié cachés sous une perruque brune , poudrée , toute rabattue et étalée par devant; cette espèce était fort splendidement vêtue d'un justaucorps de velours orange, à passements d'argent, avec des rubans bleus. Or, le tout , homme , perruque et justaucorps , me venait à peine à la ceinture , et s'appelait l'Isola. « — Le sujet » qui vous amène, monsieur, est sans doute « fort pressant ? » — me dit le ministre d'une voix aigre, en me regardant fièrement le dessous du menton. — Fort pressant en effet, monsieur, vu que je suis fort pressé, et que je n'aime pas à attendre. — -Le petithomme tâcha bravement de lever ses yeux sur les miens; mais la projection de ma moustache arrêta tout net son regard,., se résignant

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alors, il reprit d'un air toujours fâcheux : a N'avez-vous pas une lettre de don José » Oinodeï, monsieur?» Oui, monsieur, la voici. L'Isola la prit, la lut, et un sourire diabolique plissa ses traits , jaunis et ridés comme ceux d'une vieille sorcière. « Vous êtes bien le colonel Latréaumont? » me dit le ministre en paraissant comparer ma personne, au signalement qu'Omodeï lui donnait , sans doute , de moi dans sa lettre. — Aussi vrai que vous êtes le baron de l'Isola, monsieur. « Eh bien, monsieur » le colonel, » reprit-il d'un air railleur, « voilà » donc enfin cette pauvre France, toujours si » débonnaire , qui commence à compter le «restant de ses pistoles, et à comj^rendre » qu'il vaut mieux peut-être les garder pour » soi que de les porter au trésor du roi ? » Yoilà donc que ces honnêtes citadins com- » mencent à sentir que le fouet du maître » leur est rude et cuisant ? Sur ma parole , » moi , je croyais qu'ils ne s'aviseraient de » dire holà l qu'alors que leurs bourses se- » raient à sec et leurs dos à vif; mais enfin ;> ils se décident, et c'est déjà beaucoup... » s'ils se décident, les pauvres pacifiques ! -

^S tATRKAUMONT.

— Triple-dieu! docteur, voyez-vous, je suis un mécréant, un vaurien, soit; mais le sang me montait au visage en entendant cet avorton parler ainsi de la France 1 Vous me direz que cette indignation n'était pas conséquente avec ma conduite pendant nos guerres civiles; c'est possible... mais ce qu'il y a de sûr, c'est que je me sentais fu-

rieux î

— Il se peut, colonel, parce qu'au fond des cœurs les plus. . . endurcis, il est certaines fibres qu'une insulte à la patrie fera toujours vibrer.

— Ohl mille dieux! la fibre vibra, je vous jure... et si vigoureusement que je pris le bras du petit justaucorps orange dans ma main, et je le serrai de telle farce, que si je ne l'eusse pas tenu ferme comme dans un étau , l'Isola sautait sur une sonnette placée près de lui. «Colonel! s'écria-t-il en X) passant de l'olivâtre au jaunâtre ; colonel , ..que faites-vous?» Rien, monsieur; c'est l'effet de l'assaisonnement de vos paroles, que je trouve trop épicées, et qui me donnent de ces mouvements-là; car, voyez-vous, mon digne monsieur! ce n'est pas le tout pour un fa-

quîn de cuisinier, que d'accommoder bravement une accolade de lapereaux , une sauce auverjus (i) une tourte aux pigeons , ou des perdrix au gingembre !.. il faut encore qu'il sache servir chacun selon son goût. Or, moi, monsieur, je n'aime pas le sel de certaines plaisanteries , et vos railleries sur la France me sont de trop piquante saveur ; comprenez-vous ? « Parfaitement , » meditl'Isola avec un diabolique sang-froid; » mais vous m'excuserez , colonel , parce que «vous savez qu'on dit : A palais de fer.,, rar> goût (le feu. ^^ Cette assurance me surprit, et risola , qui s'était tout - a - fait remis de l'espèce de frayeur que je lui avais causée , reprit : « Tenez, on dit que j'ai été cuisinier, » n'est-ce pas ?... eh bienl soit.. C'est peut- » être parce que j'ai servi cà aucuns , certains » plats de mon métier, qu'on en parle si fort ! »mais le temps presse, causons sérieuse-

(i) Pour comprendre ce jeu de mots, il faut savoir que le baron do l'isola élait auteur d'un pamphlet intitulé : La Sauce au verjus^ destiné à réfuter un écrit de M. de Verjus, envoyé du roi en Suède. — Ce pamphlet Tut publié sous le nom de Fr. IVaretxdorp.— M. de Louvois y fît répondre par un autre sous le titre ô^Auis au pUnipotentiaira Cuisinier.

100 LATRÉAL'MONT.

» ment. » Eh bien donc, lui dis-je, venons au fait en peu de mots. Ainsi que vous avez dû le voir plus au long dans la lettre qu'Omodeï vous écrit, ma famille est de Normandie ; je connais cette province, j'y ai des amis et une influence certaine ; les taxes sont énormes, le peuple en souffre, la bourgeoisie s'en plaint, et la noblesse s'irrite; je crois donc une sédition possible dans ces quartiers-là , sédition qui pourra peut-être amener un soulèvement général en France. Maintenant, voulez-vous appuyer cette révolte de votre argent , de vos munitions et de vos vaisseaux , c'est un oui ou un non que je vous demande?

— A cette proposition, que réponditl'Isola, colonel ?

— Après avoir réfléchi quelques moments et parcouru une carte de France avec attention , il me dit : « Je ne vous parlerai pas , «colonel, de l'intérêt que l'Empire et l'Es- » pagne (c'est tout un) ont à ce soulèvement, » car s'il réussit , si les provinces de France » se déclarent indépendantes, l'unité monar- » chique disparaît, et le colosse qui nous ef- » fraie n'est plus à craindre; s'il ne réussit

»pas, nous avons au moins favorise en «France des désordres toujours graves et B dangereux; ainsi donc, notre politique » veut que nous appuyions les séditieux ; oui> vertement ^ si les événements amènent de « nouveau la guerre avec la France ; secrète- » ment^ si les choses demeurent où elles sont. » Mais vous, colonel, qui, selon ce que m'ap- » prend Omodeï , » ajouta le petit homme avec un sourire de singe, » vous qui avez une « longue et habile expérience des partis, vous » n'ignorez pas sans doute que, pour rendre » une sédition réelle et considérable, il faut » pouvoir montrer un drapeau , pouvoir » mettre à la tête de la révolte un nom illus- » tre et retentissant, auquel la noblesse, la » bourgeoisie et le peuple veuillent bien se » rallier et se soumettre ! un nom enfin qui, » par la haute position de celui qui le porte, puisse donner assez de confiance aux gouvernements étrangers, pour soutenir effica- » cément une rébellion tentée sous son pa- » tronage. Or, colonel, » ajouta l'Isola avec un air humblement narquois qui me fai sait bouillir le sang dans les veines : « bien » que vous soyez un fort brave , fort hono-

lOQ LATREAUMONT.

» rable, et fort bon gentilhomme, et, de plus, > fort influent en Normandie, ainsi qu'on » m'en assure dans cette lettre, franchement, » je ne pense pas que tous puissiez être le «chef reconnu, avoué, de cette révolte. Or, » avant d'aller plus loin , dites-moi au nom ') de quel grand seigneur vous agissez ? car il •) m'est impossible de rien conclure sans ce «renseignement... Quant à ma discrétion, «l'intérêt de ma politique vous en ré- »pond. »

— Au nom de quel grand seigneur ! — s'écria Van-den-Enden , qui depuis quelques moments contenait à peine son indignation : — au nom de quel grand seigneur 1 La cause de la liberté n'est-elle donc pas assez belle, assez sainte, assez noble, pour qu'on la défende en son seul et propre nom? Oh ! étrange folie des hommes ! il s'agit d'abattre un pouvoir de nom, de caste, de privilège, et voilà qu'avant tout on invoque, pour cela faire, le nom , la caste et le privilège!

Lâtréaumont haussa imperceptiblement les épaules, ne voulant pas sans cloute choquer absolument le vieillard dont il avait encore besoin , et lui dit :

LE VOYAGE. 1 o3

— Calmez-vous, sérénissime docicur...

calmez-vous... Sans doute, cela semble peu logique, d'abord, et puis fou ensuite ; mais que voulez-vous? cela s'est toujours pratiqué de la sorte : voyez , dans toutes les séditions : c'est le duc de Bourgogne, c'est le duc de Guise, c'est le duc de Montmorency, c'est le duc de Eiron, c'est le marquis de Cinq-Mars, c'est le duc de Rohan, c'est le prince de Condé; enfin, partout, les chefs de ligue et de mécontents ont été de grands seigneurs. Pourquoi? parce que peuple, bourgeois ou nobles, le veulent ainsi; et, mort-dieu 1 ne savez-vous pas d'ailieurs, que les moulons ne marchent jamais qu'à la suite du seigneur bélier! quoique le seigneur bélier les crève çà et là de coups de cornes ; encore une fois, que voulez vous?... la bête est ainsi faite... Aussi, franchement, bien que mon envie de quereller l'Isola fût grande , je ne pus m'empêcher d'avouer en moi qu il avait raison, et fort raison; car je vous assure que malgré l'estime profonde où je tiens messire Jules Duhamel de Latréaumont. je ne pouvais véritablement l'adrpettre ni le proposer comme continuateur

des grands séditieux que je viens de \ou3 nommer.

— Enfin, que lui avez-vous répondu?

— Yous sentez bien, mon vénérable ami , que j'aurais eu l'air d'une pécore, en paraissant m'être aventuré de la sorte sans base et sans appui; aussi, pour éluder la question, je me retranchai sur ce que l'éminentissime personnage dont j'étais l'agent ne m'avait autorisé à le nommer qu'alors que je lui aurais rendu compte démon entrevue avec l'Isola.— «Eh bien î colonel, » me dit le petit homme, « dès que vous m'aurez nommé » ce personnage, et prouvé sa participation au » complot , je vous le répète , s'il a un nom qui » puisse nous donner créance, nous traiterons a avec vous sur l'heure, et ni l'argent, ni les » munitions ne manqueront à votre entre- » prise. » A cela que dire?... Entre nous, docteur; c'était raison et bon sens s'il en fut; aussi , prenant congé de l'Isola , aussi fièrement que je l'avais abordé , je remontai à cheval , et me voici.

— Encore une vaine tentative , encore un espoir déçul — se dit Yan-den-Enden avec amertume ; puis il ajouta : — Je regrette

sincèrement, colonel, que les scrupules politiques de Jean cIcWitt et les conditions de l'Isola fassent ainsi avorter vos projets; grâce à l'appui de tous deux, je croyais possible un soulèvement tenté au nom de la liberté, je comptais sur un cri d'indépendance poussé par toute une province , auquel la France entière eut peut-être répondu... je me suis trompé, il n'y faut plus songer... — Comment, mort-dieu! n'y plus songer, docteur! — s'écria le colosse, en frappant si violemment sur la table de travail de Vanden-Enden , qu'il fit tomber plusieurs dés livres qui s'y trouvaient. — N'y plus songer, triple-dieu ! au moment où tout nous sourit! au moment où nous avons l'appui certain de l'Empire et de l'Espagne , si nous avons seulement un nom à jeter à ce faquin de l'Isola ! Ah çà, mais vous êtes donc malade, mon vénérable ami?

— Et que prétendez-vous faire à cette heure , colonel ? — répondit froidement le philosophe.

— Ce que je prétends faire ? mort-dieu ! . . mais retourner en France et m'y mettre aussitôt en quête de quelque grand seigneur,

qui , mécontent de la cour, de sa maîtresse, ou de ses créanciers , veuille bien , par occasion, délivrer son pays du joug qui l'opprime^ et nous donner l'occasion d'appliquer votre beau système de république à ma chère patrie ?

Van-den-Enden , d'abord surpris de l'assurance du partisan, sembla néanmoins réfléchir à sa proposition , puis il ajouta :

— Mais vous êtes proscrit, colonel?

— Proscrit... proscrit... c'est-à-dire que cet impertinent de Louvois m'a fait conseiller de voyager. Or , comme cela entrait assez dans mes vues, j'ai suivi son conseil ; mais comme maintenant il entre dans mes vues de revenir en France, j'y reviendrai; d'ailleurs, n'étant sous le coup d'aucune condamnation, je ferai une apparente soumission et me tiendrai tranquille pour chercher à mon aise l'homme qu'il nousfaut, pour donner figure et bon air à notre révolte, révolte qui, laissant ainsi dans le sillon, son sarrau populacier , deviendra , mort-dieu I un soulèvement de qvialité, tel que le veut monseigneur l'Isola , ancien marmiton de ^. M. impériale.

— Oui, cela est toujours ainsi,— dilVaadcri-Kndon avec une poignante ironie ; — lorsque la révolte aux cent bras s'est dresse?e menaçante , vient alors un chef nul, misérable, ou ambitieux, mais d'antique -et de noble lignage , qui , pour donner bon air^ comme ils disent, à cette révolte, lui impose son nom; de sorte que Tinsurrection, cette sainte et commune protestation de tout un peuple opprimé, finit par s'appeler Guise, Bourgogne, ou Condé ! !

Puis après quelques moments de profonde réflexion , et relevant la tête avec orgueil , le vieillard ajouta : — Mais enfin , avant que d'accepter pour chef Bourgogne ou Condé, le peuple a toujours fait acte de volonté et de vie : il a exercé sa puissance , il a parlé de sa grande voix et il a été écouté! 11 a enfin senti et prouvé tout cequ'il pourrait faire, quand il voudrait seulement se compter... et compter ses oppresseurs!... Eh bien, qu'importe! quand il n'aurait été maître qu'un jour!... qu'une heure! Ce jour, cette heure de souveraineté lui donneront au moins une terrible conscience de sa force et de son droit ; et c^

sera toujours un pas immense vers son émancipation !

Alors , s'adressant à Latréaumont , le vieillard lui dit d'une voix nette et brève : — Pensez-vous, en effet, colonel, trouver en France un grand seigneur qui veuille se mettre à la tête de ce mouvement populaire?... le pensez-vous?

— Si je le pense!... assurément je le pense , — dit le partisan avec son imperturbable présomption. — La cour regorge de mécontents , et des plus hauts nommés encore ! II s'agit seulement d'arriver à propos, de profiler d'un moment de déj^it, de colère, de ruine , alors de bien pousser mondit seigneur, d'engager aussitôt l'affaire , et de le compromettre de telle sorte qu'il ne s'en puisse plus tirer; or pour cela, comptez sur moi, mon digne savant; je suis unfinlimier; et je veux que vous soyez pendu, si avant six moisje ne revienspasici, avec unécusson aussi noble que celui de Montmorency, pour servir d'enseigne à notre sédition! Alors nos projets s'exécutent; et, croyez-moi, jamais république ne se sera implantée dans un terrain plus fertile que dans cette grasse Normandie, et

LE VOYACE. lOy

surtout ! si nous déposons les premiers germes de ma loi de récupération libre (projet législatif en faveur des dépossédés , dont je vous parlerai plus au long) du côté de certains fiefs de Craconville et de Charmoy , fiefs adorés dont j'ai été dépouillé par la monstrueuse avidité de mes créanciers, et dont je voudrais sincèrement, pour l'exemple et la gloire de notre cause, voir reverdir la possession en ma faveur.

— Quand pensez-vous partir, colonel ? — dit le vieillard tout pensif.

— Je partirai demain après votre déjeuner, vu que le temps presse, et qu'Amsterdam n'est pas tout-à-fait aussi joyeux que Venise la folle, durant son carnaval. Mais, sérénissime docteur, pour que l'oiseau vole, il lui faut des ailes, et je n'ai d'ailes, ni de plumes, ni d'or, ni d'argent, ni de cuivre; car, de vos vingt pistoles, il ne me reste rien, ou peu de chose. Je compte donc que vous m'en avancerez trente ou quarante autres encore... ce qu'il me faut enfin pour arriver à Paris, car, une fois là , oh! je dis comme votre Jean deWitt : X avenir esta tnoiï parce que, voyez-vous , dans cette glorieuse ville-là , un

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brave et vigoureux gentilhomme qui a ses dés dans sa poche et son épée sur la hanche, trouvera toujours à souper, à coucher, et encore chaque matin , au fond de sa bourse, l'éternel écu du juif errant. Tandis que vos damnés marécages, mille-ti'iples-dieux 1 les talents ne sont ni payés , ni connus ; ainsi donc , ajoutez trente pistoles aux vingt que vous m'avez déjà données, et ce sera pour la somme de cinquante pistoles, que la cause delaliberté vous devra éternellement bénir.

Après un long silence , Yan-den-Enden se leva, alla vers un meuble où il prit de l'argent, et dit à Latréaumont en lui donnant la somme qu'il demandait :

— Tous me trompez peut-être? Peut-être, «ne fois hors de cette maison , vous rirez du vieillard assez fou pour aventurer le peu qu'il possède sur vos promesses fanfaronnes, au lieu d'employer cet argent à secourir ses frères!... Mais il est possible aussi que vous pensiez véritablement à servir notre sainte cause , non par dévouement pour elle, mais par intérêt pour vous, mais enfin, comme vous la pouvez servir... Yoici cet argent; en ne vous le donnant pas , j'aurais , je

tK VOYAGE. 1 1 1

le sens , un étrrnol romords d'avoir pu, par ma défiance, nuire peut-être au triomphe de ma foi ; allez donc en France chercher un nom , puisqu'il faut un nom , — dit le vieillard avec un soupir.

— Et je trouverai ce nom, mon digne docteur , croyez-moi. Quant à me rire de vous... le sujet serait mal choisi; et puis je suis brutal, querelleur, avide; enfin j'ai, si vous le voulez, tous les défauts et tous les vices du monde, mais quand on m'a fait du bien... et que je n'ai pas véritablement de raisons pour en être ingrat, je ne l'oublie pas. Je sais, mort-dieu! que c'est à la cause que je sers indirectement, que vous vous intéressez, et non pas à moi, Duhamel de La tréaumont , qui ne mérite rien de vous; mais je dis aussi , qu'importe ! \ous m'avez accueilli , secouru, vous m'avez aidé dans une entreprise qui, jusqu'ici vague, devient maintenant presqu'assurée... Eh bien , vénérable docteur , ce sont choses et faits que je n'oublierai pas ..je le jure par... Mais — reprit le partisan en s'interrompant;mais, comme après tout, je n'ai rien au monde de sacré à invoquer, je vous dirai simplement

que je n'oublierai pas votre accueil... Adieu donc, brave et digne docteur... Adieu donc et à bientôt , si le diable ne m'appelle à son aide , — ajouta Latréaumont en serrant dans ses larges mains les mains tremblantes du vieillard.

— Adieu donc, colonel!

Et le lendemain, Latréaumont partit pour la France. . .

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