I. lO
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prétentions à la jeunesse ; aussi Diane, embrassant la jolie Thérèse pour la payer de sa malice, continua de la sorte:
— Mais, hélas ! ce n'est pas tout; car, en Terité , ce pauvre chevalier semble avoir à combattre le présent et le passé, et devoir être la victime de ses plus nobles qualités: ne Savez-Yous pas, mes amies, ce qui lui lui arriva autrefois au jeu avec le roi?
En entendant ces mots, Louis XIV rougit d'indignation ; car cette aventure rappelait à son souvenir, une scène fâcheuse et humiliante, dans laquelle M. de Rohan avait eu sur lui tout Tavanlage; mais ne pouvant alors qu'écouter, le roi se résigna...
— Raconte donc cette histoire, — dirent Thérèse et Marie.
— Je le veux bien , mes amies, car je tiens ceci de la pauvre duchesse de Mazarin elle-même, qui me le contait, comme un trait du plus merveilleux à-propos. Cela se passait un peu avant la mort de feu M. le cardinal, dans le salon delà reine-mère. Le roi jouait à la bassctle avec M. de Rohan, et S. M. avait mis pour condition du jeu, qu'on se paierait en or d'Espagne, et non de
LES FILLFS D*IIONXEUn DE LA REINE. l/^J
France, l'or d'Cspa^^nc étant alors, disait-on, d'un meilleur allia*,^e. M. de Rohan perdit mille louis contre le roi ; et le lendemain, envoya la somme à S. M. dans une bourse de brocard d'or, brodée aux armes de France, et merveilleusement enrichie de perles fines. Madame de Mazarin me disait que celte bourse avait dû coûter au moins cinquante louis !
— Mon Dieu! que cela est donc délicat! — dit Marie en joignant les mains avec admiration; —quelle charmante recherche!
au lieu d'envoyer cet or dans un sac, ou dans un coffre grossier !
— Le fait est que cela sent extrêmement son grand seiv;neur , — ajouta Olympe.
— Assurément; mais voilà qui ne sent j^as autant son grand roi, — ajouta Diane en baissant la voix, et regardant autour d'elle avecunesorlede crainte involontaire.— S. M. reçoit donc la bourse, et l'envoie à son épargne. Mais, sur ce que le bonhomme Rose (i) lui lit observer, que des mille louis qu'elle coa tenait, quatre cents étaient d'or de France,
(xj Xrésoriur parllcullcr du roi.
S. M. dit le lenrlemain à M. de Rohan, qui venait lui faire la révérence dans son cabinet: «Monsieur de Rohan, ces quatre cents louis » sont en or de France, veuillez me ren- » voyer de For d'Esj)agne; car, vous le savez , «c'est une condition de notre jeu. »
— Est-ce donc bien possible I -— s'écrièrent les jeunes flJles.
— J'avais en effet entendu parler de ce trait , — dit Olympe ; — mais, bien que différemment rajonté, je n'avais pu y croire.
— Je le tienSj te dis-je, de la pauvre duchesse de Mazarin elle-même, qui assistait à cette scène, ainsi que M. le cardinal, —reprit Diane ; — mais ce n'est pas tout : le chevalier de Rohan, saluant alors le roi, avec cette grâce charmante, et cet air à la fois respectueux et fier, qui n'appartient qu'à lui , prit les quatre cents louis , et s'approchant d'une fenêtre ouverte sur le fossé (cela se passait à Vincennes), il les y jeta, puis dit au roi : « Sire, puisque l^. M. a » refusé cet or, il nest plus bon à rien. » Lnc heure après, le roi reçut, dans une autre bourse magnifique, la somme en or d'Espagne, qu'il garda bel et bien.
trs FirxEs n'iioxNEun de l\ retnf. 149
— Qu'il garda ? — demanda Marie.
— Qu'il garda, — rrprit Diane. — Néanmoins S. M. se plaignit fort à fou M. le caroinal de la conduite irrévérenle de M. de Rohan dans celte occasion; mais M. le cardinal répondit : 1 Sire ^ que voulez-vous l t>M. de Rohan a perdu en roiy et vous avez • gai^néen cadet de famille^ «faisant allusion à ce que M. de Rohan était puîné de la maison de Guémenée.
Maintenant, qu'on songe à l'exaspération qui dut transporter Louis XIV, lorsque, du fond de sa cachette , il entendit faire le récit de cette aventure, à propos de laquelle Mazarin lui avait donné une si juste leçon , et où M. de Rohan s'était montré si fièrement magnifique; mais malheureusement pour le chevalier, le roi devait s'entendre encore plus d'une fois comparer au Grand Yeneur, et ne pas avoir l'avantage dans ce parallèle; aussi, bénissant pour le succès de sa vengeance , le singulier hasard qui le mettait à même d'entendre de telles choses, le roi voulut demeurer là jusqu'au bout.
— J'avoue que la réponse de feu M. le cardinal est tout-à-fait pleine de sens et de
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justesse, — reprît Olympe; — et puisque nous parlons de M. de Roban, moi aussi j'ai une histoire à vous conlcr; mais, à mon avis, le trait est encore plus beau, parce qu'à la magnificence et à la galanterie, se joint je ne sais quel clan débouté touchante, qui honore à la (ois la femme qui l'inspire, et l'homme qui l'éprouve.
— Mais, mon Dieu! dis donc vite! — s'écrièrent les jeunes filles, dont la curiosité était vivement excitée par cet cxorde.
— Eh bien! ily a de cela... quelque temps, M. de Pvohan s'occupait alors... mais au lait, je ne sais si je dois...
— Olympe... chère... bonne... gentille... gracieuse Olympe! — dirent les jeunes filles suppliantes, en se rapprochant de leur compagne avec des calineries toutes féminines.
— Après tout , — reprit 01^ mpe en suite d'un moment de réflexion, — personne au monde ne nous peut entendre, et celle qui répéterait ceci serait aussi terriblement disgraciée et chassée, que si elle avait ellemême inventé l'aventure. Or, je continue : M. de Rohan s'occupait donc alors de cer- ^iqe belle marquise, blaqchc comme la
IE5 riLir^s d'honneur de la reine. i5i
neige , ayant la gorge el les bras adniira])les, les plus beaux y(uix noirs qui se puissent voir, avec cela les cheveux d'un blond cendré magnifique, et douée enfin de l'esprit le plus moqueur et le plus plaisant du monde ; seulement un peu trop grasse, et beaucoup trop mariée au plus fâcheux des marquis. N'y étes-vous pas?...
— J'y suis tout-à-fait, — dit Diane.
— J'y suis! — s'écria Marie; — c'était la belle Alhénaïs...
— Do Montespan ! — ajouta vivement Thérèse.
A ce nom , les jeunes filles se regardèrent presque avec effroi , et se serrèrent encore plus près les unes des autres
Aux premiers mois du récit d'Olympe, Louis XIV avait eu, comme un secret pressentiment du nom qu'elle a'iait citer...
après quelques mots il n'en douta plus. On l'a dit, l'étrange fatuité de ce prince jalousait cruellement le présent, aussi bien que l'avenir et le passé, en sorte que toute allusion à un sentiment qui n'avait pas été inspiré par lui , le mettait en fureur. Or, jusauc là, madame de Montespan avait été asse^i
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adroite, OU la terreur des courtisans assez discrète, pour que le bruit de cette liaison de la marquise et du chevalier, ne fût arrivé aux oreilles du roi, que comme un de ces vagues propos du monde, sans fondement et sans vérité; mais le récit d'Olympe, semblant devoir préciser le fait , et lui donner un grand air d'évidence et de réalité , on pense si le roi continua d'écouter, avec une horrible anxiété d'orgueil.
Olympe reprit : — M. de Rohan s'occupait donc alors de madame de Montespan; disons vite le nom pour n'y plus revenir; le roi qui commençait à posséder la doucereuse , pleureuse , boiteuse et bayeuse Lavallière , ne trouvant pas en elle ce qui lui manquait totalement à soi-même, s'ennuyait nécessairement à périr... Un jour il entendit labelle marquise dire un mal horrible de tous les gens de la cour, et cela avec cette gaieté satirique, cette moquerie acérée qui distinguera toujours l'esprit des Mortemart... Ces médisances réjouirent fort le roi; d'ailleurs la médisante était belle, accorte, d'une merveilleuse recherche de propreté; aussi S. M., désirant toujours naturellement chez Ici
LES FILLES d'honneur DE LA RRINE. 1 53
autres ce qu'il ne possédait pas, fit dire à la marquise que si elle voulait lui faire quelques avances, il les aurait pour agréables. M. de Rohan sachant cette rivalité royale, s'en piqua fièrement, se montra plus épris, plus passionné que jamais, enfin redoubla de soins ci de belle galanterie; de son côté, la marquise tint tendrement compte au chevalier, d'une persistance aussi amoureuse que hardie, qui lui faisait ainsi braver lecourroux d'un maître, si imi^lacable en de telles rencontres.
— Oh! que je conçois ce sentiment ! — s'écria Diane, — et que j'aurais méprisé l'amant qui se serait lâchement éloigné, par terreur de cette rivalité redoutable!
— En un mot, le chevalier fut tour à tour si triste et si tendre, si impérieuxet si tremblant, si timide et surtout si pressant, qu'un soir, dans une promenade qui suivit un médianoche, donné par la reine à Saint-Germain, la marquise fit à M. de Rohan le plus décisif et le plus charmant aveu... Alors le che, valier, ivre de joie, prenant une magnifique chaîne de diamants qu'il portait au cou, la rompit en morceaux, et jetant celte poignée de pierreries dans le parc, il s*écria : « Quau,
1 54 tATRÉAUMONT.
njourdliui^ du moins ^ ne soit pas pour moi • seul un jour de bonheur ! »
— Ah! que cela est donc passionne! — s'écria Diane, — et que j'admire celte ivresse de l'âme , après un aveu , qui gonflant le cœur d'une joie ineffable, le fait déborder ainsi de tendresse et de bonté ! Aussi, après avoir eu un pareil amant, comment encore aimer quelque chose au monde!
Ces détails avaient un cachet de vérité trop évident, pour que le roi, déjà prévenu d'ailleurs par de vagues soupçons , pût douter un instant de la réalité de cette aventure; aussi s'écria- t-il d'une voix étouffée par les mille émotions de la haine , de la colère et de l'orgueil outragé: — Athénaïs ! . . . Rohan !. . . Oh! Rohan!. . . je me vengerai !. . .
Puis , son abattement fut tel, qu'il s'appuya sur un des côtés de la loge lie , et pendant quelque temps, abîmé dans ses pensées, à peine il écouta la suite de cette conversation.
— Mais pensez donc au bonheur des pauvres jardiniers , qui le lendemain au point du jour, trouvèrent toutes ces pierreries fjfins le pç^rc ! — reprit Marie,
tes FTTJTÎS D*nONNEUR DE LA RÏINE. 1 55
— Et par qui donc a-t-on connu celte délicieuse galanterie? — demanda Thérèse.
— La marquise n'y tint pas, — repritOlympe; —ravie, enchantée, elle rapporta ce trait charmant à sa sœur, madame de Thianges. Aussitôt voilà madame de Thianges qui se met à se mourir d'amour pour M. deRohan, tant et si bien, qu'elle vécut depuis avec lui, dans la plus étroite intimité, au grand regret jaloux de madame de Montespan.
A son tour, madame de Thianges conta la merveille à madame de Cœuvres, son amie intime. Or, la plus que fort tendre madame de Cœuvres, qui n'avait rien de caché pour l'épée, la robe et l'église , et principalement pour MM. de Eéthune, le président Tambonneau et l'abbé Têtu, qui représentaient, à vrai dire , les états-généraux de son peuple d'amants, madame de Cœuvres, donc, leur conta l'histoire; aussi, le moins discret des trois ordres , M. de Béthune, confia le tout au chevalier de Saint-Paul , qui me le dit à moi , bienconfidcmment,commevousvoyez.
— Mais pourtant la marquise se montre à cette heure tout-à-fait des ennemies de M. de Ilohan? — dit Marie avec étonnemenl.
l56 lATRÉAUMONT.
— Sans doute, — reprit Olympe, — dabord, partage d'avoir été sacrifiée à sa sœur, par le beau chevalier , et puis ensuite, parce qu'elle sait Teffroyable jalousie du maître, et combien en amour, il déteste les précédents ; aussi veut-elle tout le mal possible à M. deRohaupourôterdeTimaginationduroila pensée qu'elle ait jamais aimé le chevalier ; de sorte que s'il fallait, comme on dit, tendre une paille à M. de Rohan pour l'empêcher de se noyer, la marquise donnerait plutôt ce fétu à Lavallière, pour faire des bulles de savon ( i ) , passe-temps favori de cette sotte et maigre beauté.
— Pauvre chevalier de Rohan ! — dit tristement Thérèse; — être ainsi haï parle roi et par la maîtresse, et le ministre du roi!
— Et par sa mère, donc ! voilà ce qu'il y a de plus terrible! — reprit Diane.
— Il est vrai , — dit Olympe , — que madame la princesse de Guémenée (2) se
(1) On sait que mademoiselle Lavallière aimait fort celle innocente distraction.
(2) M. de Rohan était fils de Louis de Rohan , prince de Guémenée , duc de Mcutbazon. (Voir plus bas la note généalogique.)
LES riLLIS d'H0\5EUR DE LA REIM. 167
moQlrc bien cruelle pour son fils , et qu'elle le traite en Yéri table marâtre, lui retenant, dit-on. ses biens, et animant contre lui, sans pitié, les créanciers que sa magnificence lui fait.
—On dit d'ailleurs .— ajouta Diane. — que le chevalier s'endette fort. Quel dommage ! si grandi si généreux' Ah! voilà de ces cavaliers, qui devraient bien trouver le secret du grand œuvre î la pierre philosophale 1
— M. de Rohan s'en est occupé . en effet, — dit Olympe;— mais il a laissé là tout l'attirail de la magie et de la soufilerie, par peur du diable, qui lui est, dit-on , véritablement apparu.
— Ahî s'il eût découvert ce beau trésor, — dit Thérèse, — quelles merveilles on aurait vues à la cour I
— A propos, —reprit Marie, — avez-vous Taulre jour, remarqué M. de Rohan à ce gala chez madame la comtesse de Soissons? comme il était merveilleusement bien ajuste 1 avec celle garniture de rubis d'Orient et de perles fines, sur son justaucorps de tabis vert-tendre , orné de rubans couleur de feu ! Mon Dieu , que cela était donc
l58 Î.ATRÉAUMONT.
galant et éblouissant ! Kien que son nœud d'épée valait, dit-on, plus de dix mille écus ! — Et avez-Yous admiré,— rejDrit Olympe, — le merveilleux point de ses dentelles ?
— Et sa canne d'ivoire ! entourée d'une vigne, dont le cep est en corail, les feuilles en émeraudes , et les grappes en saphirs ! — dit Marie.
— Ce qui est certain, — ajouta Diane, — c'est qu'en entrant dans la galerie de l'hôtel de Soissons, il avait un port si fier et si majestueux , que tout le monde lui trouva un air véritablement royal !
— Comment, royal? Tu trouves qu'il ressemble à S. M.? — demanda Olympe.
— Oh î non; je dis royal pour exprimer tout ce qu'il y a au monde d'imposant et de gracieux. Le roi est beau sans doute ; mais d'une beauté bien différente de celle do M. de Rohan.
Ces mots tirèrent le roi de l'esi^cce de rêverie où il s'était plongé, en songeant aux moyens de se venger de M. de Rohan. Entendant son nom, encore accolé à celui du chevalier, il prêtadenouveauuneattention inquiète et colère auxcauseries des jeunes filles.
LES FILLES d'iIONNEUR DE LA REINE. 169
— Voyons, mesdemoiselles, soyons franches. Qui préféreriez-Yous du chevalier? ou du roi ? — demanda Olympe.
— Voilà de ces questions bien embarrassantes! — répondirent avec lenteur Thérèse et Marie.
— Enfin, dites toujours.
Me demandes-tu si je préférerais avoir
pour amant , un roi ? ou un beau gentilhomme ? — reprit Diane.
— Sans doute.
— Eh bien! chère Olympe, le gentilhomme fût il un Adonis, et le roi un monstre, vous allez, mes amies, me trouver la plus effrontée du monde, mais je préférerais d'abord le roi.
— Par vanité , par orgueil , ma belle amazone ?
—Eh! mais sans doute; paspour autre chose!
— Tu as raison , — reprit Olympe.
— Quelle horreur ! — s'écria Marie.
— Voulez-vous bien vous taire! petite ignorante,— lui dit Olympe. — Apprenez que sur cent femmcs,il y en aura toujours au moins... au moins cent! qui sacrifieront, avec raison, tous les gentilshommes adonis du monde, au plaisir de voir à leurs pieds celui aux
l6o LATRÉAUMONT.
pieds duquel tout le mondj se prosterne. Louis XIV croyait sa qualité de roi, tellement liée, identifiée à lui-même, qu'elle ressortait enfin si évidemment de son proj^re mérite, qu'il ne vit pas d'abord tout ce que celte préférence avait d'offensant, en cela que c'était seulement adorer la couronne, sans s'occuper du front qui la portait; mais la suite de la conversation lui en apprit davantage.
— Voyez un peu l'intéressée , — reprit DiaT)e en répondant à Olympe. — J'avais cru d'abord, moi, que tu me demandais, lequel je préférerais , de M. de Rohan ou de S. M., tout deux gentilshommes, et sanscouronncs.
— Oh! ceci, Diane, est une autre question; et pour y répondre franchement, je t'avouerai que je préférerais alors, mille fois, M. de Rohan ; mais toujours bien à condition que ni lui , ni le roi devenu simple gentilhomme, ne pourraient mettre dans la balance, la moindrepauvre petite couronne, fût-ce même celle de Pologne ou de Portugal!
— Sans couronne? — reprit Diane; — mais je dirais aussi à l'instant que je préfère M. de Rohan I
LES FILLES d'iIONNEUR DE LA REINE. I (h
— Moi aussi, M. d(3Rohan, — dit Marie.
— Moi aussi, — ajouta Thérèse.
Louis XIV venait d'être cruellement éclairé, par cette seconde phase de la question; alors, comprenant mieux la distinction de rhommeet du roi, sa rage s'en augmenta d'autant contre M. de Rohan et contre ces pauvres fdles , qui payèrent plus tard et chèrement l'indiscrétion de leurs communes confidences (i).
— Tenez, — reprit Olympe, — le roi est beau de figure ; sa taille, quoique petite, est bien prise; il a même une allure impérieuse si l'on veut, mais que je trouve, moi , roide à l'excès.
— Et puis, — ajouta Diane , — S. M.
mange tant , et si gloutonnement !. . . Aussi , vous direz peut-être que je suis précieuse ; mais je hais cette voracité, qui n'est pas du bel air, et qui fait que le roi est toujours si horriblement rouge et pesant après dîner.
— Moi , — dit Marie , — ce que je n'aime pas dans S. M., c'est qu'elle ne monte guère plus à cheval poi^ chasser ; suivre la chasse
(i) Elles furent supprioiées, et la iciiie u'iut plus que Jes dftmes d'honneur.
l6a LATUÉAUMOM.
dans une petite calèche, comme le bonhomme vSaint-Rémi , cela n'est pas de l'âge du roi y et sent trop la timidité.
— Moi 5 — dit Olympe , — ce que je me permettrai de reprocher à la royale personne de S. M., c'est qu'elle ne prend pas d'ellemême , ainsi que M. de Ptohan, par exemple (en cela plus raffiné , plus coquet que la femme la plus difficile), tous ces soins délicats et recherchés , sans lesquels un amant ne saurait me plaire. Ainsi, entre autres choses , le roi ne se rase que tous les deux ou trois jours; or, je l'avoue, cette insouciance de la propreté me choque fort ! Que d'honnêtes citadins, fidèles à leurs femmes, aient de ces manières de cynique , soit. . . Ils achètent , par leur marilale constance , tous les droits possibles a se fort négliger... Mais cela sent trop son Diogène pour un prince
amoureux î
— Pour un roi galant ! — dit Thérèse. — Un monarque qui a pris le divin Phœbus pour emblème, — ajouta Diane, — devrait toujours, ce me seijible, reluire et rayonner d'élégance. Mais à propos du Soleil. — dit tout-à-coup la brune jeune
LliS III.LES D'HO.iNFlT, DE I.A IirLNT.. lf)3
fille , — ne savez-voiis pas le nouveau uoël, sur ÏJttelage du SoleW)
— Non ! non ! — s'écrièrent toutes les voix.
— Eh bien! je vais vous le dire; M. de ÎSoaillt'sme l'apprit hier, pendant h» sermon du R. P. Mascaron ; il est du dernier joli... Tenez, éeoutez-le; il se chante sur le noufel air du Traquenard (i).
l/all(l;igc d'aujourd'hui
(Jui inèuo ce Dieu '|ui lui!,
Mais u'esl [)as rueué par lui,
ILsl de (jualre vieux c Fie vaux ,
Précédés de deux cavales,
J)e dimx cavafes rovales ;
E.st de quatre vieux chevaux,
Dieu u)eilleurs qu'ils nv. soûl In aux.
— C'est charmant . — dit OKmpe ; — les quatre secrétaires d'État , et les djux maîtresses... Rien déplus clair.
— Voyons maintenant si vous reconnaîtrez les portraits , — reprit Diane.
Ou sail hiou que le prcnvior Ksi u«i Certain vieux routior.
Qui, counbÎ8!««nl èoii mdlîni*, î^'eii vn toujours par rcTm]M*»
Cl) Celle rliansOu est i.xlraiie du Uectlell dcja cilé, toi. Tl (lUfij)'. — Bîl)l. rovale, mauascrits.
l64 LATKÉAUMONT-
Et d'ambler a la manière (i); Qui, fournissant sa carrière, S'en va toujours par compas, Et ne fait point de faux pas.
— 11 est évident que c'est le vieux Letellier,
— dit Olympe après une minute de réflexion.
— 11 rampe beaucoup trop près de terre pour jamais broncherc
Diane fit un signe affirmatif , et continua :
Le lecoud;, quoique son fils, Gros, courtaud , ragol , boufli.
Est emporté comme six.
Visant au cheval de guerre, Au soleil qui vitupère Le rétif n'obéit guère ; Et colère, furibond, Va toujours par saut , par bond !
— C'est le gros Louvois à n'en pas douter, — dit Marie. — Le fait est qu'il se rebecque plus que grossièrement envers S. M. , qui , dit-on , se laisse intimider par les emportements de ce fier Artaban.
Diane continua :
(r Amblcr, aller riaul)Ic ; ftnbler, cuiporlcr, enlever.
LFS riTJ.ES n*IIONNEUR DF T, \ PEINE. 1 65
Le Iroisièine , cheval fin , Dont on ne peut voir la fin, Porta plus d'un faux dauphin (i); Et quoi qu'il soit fort gouUeuï, Ne pensant qu'à sa pilance, Pressé de boire, il s'avance (9.) :
Et quoiqu'il soit fort goutteux, Il passe les autres deux !
— C'est M. de Lyonnc, — dit Marie,
— Mais non, c'est Colbert, l'homme de marbre, — reprit Olympe ; ne le reconnaissez-vous pas à cette ardeur de boire ^ bien que maintenant, dit-on, ce furieux goût d'ivrognerie lui soit passé.
Diane continua :
Le qualrièiïic est l'élon ,
Sournois et cornard, dit- on ;
Furieux comme un lion ,
On sait que d'un coup de pied
ïl a renversé Brienue (3)
Au grand dam de la de Fienne !
On sait que d'un coup de pied ,
Il l'a tout estropié.
(1) Allusion ta ce que Colbert l'ut chargé dos enfanta ilt^ luademoiselle de Lavallière.
(2) On lui reprochait son ivrognerie.
(3) AI. de Lyonne avait évincé M. ilo Ihirnno iln nti nislèrc do* aiïaires étrangères.
XCÇ lATKÉAUMOîsT.
— Voici pour cette fois M. de Lyonne, —
dit Thérèse , je le reconnais à madame de
Fienne ; mais par quel hasard ne parle-t-on pas de cette pauvre madame de Lyonne, si habituée à fig^urer dans ces noëls?
— Parce qu'on fait maintenant toutes les chansons nouvelles sur l'air du Traquenard, petite fille, — dit Olympe; — et que ce n'est pas en huit vers qu'on pourrait nommer tous les amants delà grande louve ^ comme on appelle cette chère dame.
Diane reprit : — Maintenant, écoutez :
voici qui* devient du dernier intérêt.
Les juimiils sont t!e bon tr;nn , Kt connaissenl le lorrain, Foiiqucl, Jiolian,(Iaiis tout chemin, Ijis menaienl à Saint-Germ.)in :
L'une boite, tt niprclie en caue (r, L'autre est forte et rubicane(a ; L'une esltnaigre au deriucr point, Ij'autre crève frcmbunpoiiit.
T- Ceci n'a pas besoin de commentaire,—
{\. Madeuioii^elle (le Lavallière boitait. (a Mft'.l.ime (le Monlespan (Hait bloncb»,
Lr.s Firu:s d'fionmir n:: r,v r.i:i\r.. 1G7
dit Olympe, — et vous voyez que mon aventure de Saint-Germain s'y trouve confirmée. — Quant à ce qui suit, petites filles, bouchez bien vos oreilles, — dit Diane en s'adressant à Thérèse et à Marie, qui les ouvrirent au contraire de toutes leurs forces :
Mais le soleil radieux
Vain , trompé , disait : () Dieu !
Mf3s maîtresses me
A ce moment, madame de Yatable, sousgouvernante, entrant dans l'appartement, interrompit Diane ;, qui de la sorte ne put terminer le dernier couplet de sa chanson.
Peu de temps aj^rès l'arrivée de la sousgouvernante, les femmes des fdles d'honneur vinrent les habiller; aussi les confidences intimes cessèrent-elles bientôt , et ces jeunes personnes ne furent plus occupées que de leur toilette
Lorsque Diane de Saint-André eut chanté le couplet dans lequel les noms
1 68 tATRÉAUMONT.
abhorrés de Fouquet (i) et de Rohan vinrent encore si dangereusement irriter les poignants souvenirs de Louis XIV, ce roi se contenait à peine. Aussi ces imprudentes filles ne surent jamais quel ardent foyer de vengeance et de haine elles avaient allumé dans le cœur de ce prince !
Mais l'arrivée de la sous-gouvernante, en mettant fin à la conversation des jeunes personnes, rappela le roi à soi-même, et sortant enfin de sa logette , il regagna son cabinet.
Là, il se jeta sur un sofa, pour se reposer de tant d'horribles agitations , et mûrir plus sûrement son projet de vengeance.
Après une heure de méditation, LouisXIV se leva rayonnant. .. on eût dit sa haine déjà satisfaite ; aussi regagna-t-il sa chambre à coucher et se mit au lit afin que le service
(i) On|lil dans les fragments historiques de Racine : « Le roi, peu avant le jugement de M. Fouquet, dit à la reine , dans son oratoire, qu'il voulait qu'elle lui promît une chose qu'il lui demandait : c'était, si Fouquet était condamné, de ne pas lui demander sa grâce. » Le jour de l'arrêt, il liit, eu regardant mademoiselle de Lavallière : S'il eût vie condamm à mortf ^ je C aurais laissé mourir.
LES FILLES d'hONNEUR DE LA REINE. 1 C9
cérémonieux de son lever pût se faire coinmo d'habitude.
Seulement, lorsque le valet intérieur entra, le roi donna des ordres pour que son lever fût strictement le môme qu'il était lors de ses jours de médecine, afin d'éviter sans doute la présence de M. de Rohan , quij bien que pourvu d'une grande charge delacouronne, n'avaitpas l'honneur de jouir des entrées particulières à ce jour, et absolument réservées aux princes du sang et aux ambassadeurs.
Puis le roi, réitérant lui-même au premier gentilhomme de sa chambre en service , l'assurance qu'il chasserait ce jour-là , ordonna expressément, d'en aller prévenir de nouveau le Grand-Veneur, et fixa l'heure de l'assemblée pour midi précis au carrefour de la Vente au Diable,
Maintenant, dans les haineuses et menaçantes dispositions où se trouvait Louis XIV contre M. de Pvohan , pourquoi donnait-il des ordres aussi formels pour cette chasse , dans laquelle, par ses fonctions obligées , le Grand-Veneur de France, M. de Rohan , devait nécesairement avoir de fré quentset
, ^o LATRÉAUMONT.
inévitables rapports avec le roi son maître ï On tâchera , dans le chapitre suivant , d'expliquer le motif de cette apparente contradiction.
CHAPSTRK SIXIEME.
— Spumanfenique dari, pecora iater ineiiia, votis Optât aprum, aut IuItuih doscendere monte leoiiem.
Virgil., 7En,, iv, i58.
Dédaignant les animaux timides , il voudrait qu'un sanglier écumant vînt s'oiïiir à lui, ou qu'un lion fauve descendit de la montagne.
ia mnxic Ircô petite c\)uns bu Cabinet.
Vers la partie méridionale de la forêt de Bière ou Fontainebleau , du côte de Thomery,esi un large carrefour, auquel viennent aboutir six routes, formant les rayons d'une étoile, dont ce point fait le centre.
Onappelaitalors ce carrefour : IciFenlcan diable, une ancienne tradition voulant que
1 74 LATKÉALMONT.
le diable eût choisi cette partie de la forêt , afin d'y apparaître plus particulièrement, et ciy recei>oii\ pour ainsi dire, ceux qu'un mystérieux et infernal commerce mettait en rapport avec lui.
Du reste, le site paraissait terriblement bien approprié à ces diaboliques rendezvous; rien de plus solitaire, de plus sauvage, de plus âpre ; à l'horizon , on voyait les immenses rochers gris et nus dcAo. Mâle Montagne^ d'où s'élançaient quelques sapins au sombre et triste feuillage; et puis, tout autour de la Vente au diable, c'étaient des chênes séculaires, à l'ombrage impénétrable, entourés de grands massifs de houx , d'où s'élançaient çà et là d'énormes blocs de grès, bizarrement taillés par la nature, et qui, vus de loin, se détachanten blanc sur ces voûtes de sombre verdure, semblaient les statues gigantesques de quelques mauvais esprits.
Malgré son infernale réputation , la Fente au diable avait donc été désignée pour le rendez-vous de la chasse qui se devait faire ce jour-là , d*après les ordres réitérés et apparemment si contradictoires et si ittex* plicables de Louis XIV»
J.ES l'ETITS CHIENS bL CABINET. 176
II étail huit heures du malin. Assis au pied d'un poleauvert à six bras, sur chacun desquels se lisait le nom d'une roule, un homme et un chien semblaient faire Tacueil le plus empressé à un panier de provisions placé prés d'eux.
L'homme paraissait âgé d'c^nviron cinquante ans; sa figure brune et hâlée respirait la santé, la force et la bonne humeur , jointes à cette espèce de gravi té, presque mélancolique, particulière aux gens qui ont vécu long-temps dans la contemplation habituelle des grandes solitudes de la nature.
Cet homme, revêtu, par-dessus son justaucorps, d'une casaque de peau de chèvre , dont les poils étaient tournés en dehors , portait des chausses de daim; et ses grandes guêtres de basane, encore toutes trempéesde la rosée du matin, se laçaient étroitement sur ses souliers ferrés; son feutre i\ larges bords laissait échapper quelques mèches de cheveux gris , et il avait déposé près de lui son couteau de chasse à manche de corne, ainsi que la laisse (ou t/ai/) garni de son collier
(ou l/otte) de cuir, qui lui servait à conduire son limier.
En un mot, cet homme était Ivon Cloarec dit La Fanfare (selon l'habitude des veneurs de ce temps-là, qui empruntaient généralement un surnom, au vocabulaire de leur profession)^ maître valet de limier à l'équipage du cerf de la vénerie du roi, et venu des bruyères de Léon , à la suite de feu M. le prince de Guémenée, qui s'était fort intéressé à cet homme , fils d'un de ses forestiers de Bretagne.
Quant au chien , compagnon fidèle de ce veneur, il se nommait fièrement Rodomont ; son pelage lisse et blanc se marquait çà et là de larges taches orangées, qui, déjà mélangées de gris , annonçaient que cet excellent limier commençait à vieillir; il était de taille moyenne, mais ses reins hauts et larges, ses hanches grandement développées, son jarret court, sa tête carrée, ses yeux vifs, pleins de feu et bien sortis , annonçaient une vigueur et une intelligence peu communes.
D'ailleurs, par les caresses et les attentions délicates que maître La Fanfare prodiguait