LA VENTE AU DIABLE
Cette meute, plus tard renforcée des relais qui donnent à mesure que l'animal chassé paraît à leur portée , poursuit donc incessamment le cerf, collée, acharnée à sa voie... en foret, sur les monts, dans les eaux, dans les plaines... gravissant où il a gravi , sautant où il a sauté, nageant où il a nagé... Et cela pendant 12 ou i5 lieues, jusqu'à ce qu'enfin, après trois ou quatre heures (1) de cette terrible agonie, le cerf forcé, tombe mort de fatigue , se fasse noyer dans un étang , ou furieux , et tenant tête à la meute, se défende à coups d'andouillers, funestes abois qui presque toujours coûtent la vie aux meilleurs chiens , et dans lesquels souvent même des hommes et des chevaux sont cruellement blessés.
Quant aux cavaliers, les plus hardis ou les mieux montés, suivant de près la meute et les piqueux, s'enfoncent avec eux dans les taillis, franchissent les obstacles qui se présentent, afin de jouir pleinement de l'intelligent et admirable travail des chiens , d'é-
(1; A part les hasards de la chass-^, le temps que l'on met k prendre un cerf dépend de la plus ou moins grande y\f lesse des chiens et des chevaux,
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couler la sauvage et puissante harmonie de leur voix retentir sous les futaies^ et surtout d'arriver les premiers à Fhallali ou mort du cerf.
Telle est l'analyse sommaire de l'office de valet de limier et des diverses phases qui suivent le laisser-courre.
Ceci entendu , et pour simplifier l'explication par un exemple, on donnera maintenant le détail des préparatifs de la chasse que Louis XIY devait faire ce jour à Fontainebleau.
Cette forêt était divisée en sept grands cantons, dans lesquels le roi chassait alternativement.
Louis XIY voulant donc, ainsi qu'on a dit, chasser dans le canton dit de Toinery^ le Grand-Yeneur avait la veille, désigné le rendez-vous à la Vente au Diable^ carrefour central de ce quartier de la foret.
Dès le matin , La Fanfare avait confié à chacun des valets de limier placés sous ses ordres 5 une quête à faire, c'est-à-dire le parcours et l'examen d'un certain nombre d'enceintes ; aussi , à 9 heures du matin . le maître valet devait-il savoir exactement, d'à-
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près le rapport de ses veneurs et le résultat de sa propre quête, le nombre , l'âge ella demeure des animaux , alors rembuchés dans le canton de T'omerj, puis en donner avis à qui de droit.
Or, maître La Fanfare ayant fini sa quête, s'était trouvé le premier au lieu de l'assemblée , et fêtait ainsi qu'on l'a vu, certain panier de provisions en compagnie de llodomont.
Peu à peu, les autres valets de limier se réunirent au carrefour; les uns joyeux, les autres mécontents du succès de leur quête; joie et mécontentement, qui se révélaient surtout par la façon dont ils traitaient leurs chiens en arrivant au rendez-vous. Pour les uns, c'étaient des compliments sans cesse ; c'était : — mon beau , mon brave, mon fin limier! épithètes flatteuses, accompagnées de quelques caresses; tandis que d'autres prodiguaient à leurs chiens d'outrageuses injures, telles que :— - carogne, maudit mulôlier (i)! — reproches navrants, qu'un coup de
(i) On appelle mulâlier un limier qui met h chnquc in- »lant le nez ù terre clans les coulées où il n'a passé aucun animal, ce qui perd ainsi un temps précieux.
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houssine , ou une rude secousse du trait , qui lui servait de laisse , rendaient surtout sensibles au pauvre animal.
Néanmoins, grâce a de nouveaux paniers de provisions, heureux ou non, les veneurs imitèrent bientôt à l'envi maître La Fanfare.
Il était neuf heures et demie du matin environ , et il y avait plaisir, à voir ces hommesgénéralement robustes, agiles et de joyeuse humeur, assis à l'ombre sur une herbe fleurie , partager avec leurs chiens intelligents qui ne les quittaient pas du regard, quelque pièce de venaison froide ^ et faire preuve d'une de ces faims monstrueuses , de ces soifs desséchantes , dues à un vigoureux exerciceetàrairvifetpurdesforéts. Aussi qui n'a partagé un de ces repas, dans de pareilles conditions, ne saura jamais , hélas ! jusqu'à quelle extase déplaisir sensuel peut s'élever l'appétit, bien qu'il n'ait pour s'assouvir que les mets les plus vulgaires.
Avant le déjeuner , les valets de limier avaient fait leur rapport à maître La Fanfare, et on n'attendait plus que Jean Cloarec, dit L'Andouiller , chargé de la quête de la Vente au diable, et fils aîné