LA VENTE AU DIABLE
du vieux La Fanfare , qui l'avait élevé lui-même avec amour , dans sa rude profession , qu'il faut embrasser dès l'enfance pour s'y plaire, et la noblement exercer. Mais bientôt une voix sonore annonça l'arrivée du jeune veneur, dont la gaieté jouissait d'une réputation proverbiale dans la vénerie de S. M.
Que la royale sonne, C'est uu dix-cors!
Que l'hallali résonne , Le cerf est mort ! !
Tel était le refrain de la vieille chanson de chasse, que chantait L'Andouiller; aussi, lorsqu'il parut dans le carrefour, ce fut un murmure de joie générale.
C'était un agile et vigoureux garçon de vingt-cinq ans environ, à la large poitrine, aux membres lestement découplés, aux traits francs et hardis, au teint brun et coloré, coiffé d'un feutre noir, et vêtu , comme ses compagnons , d'un justaucorps bleu , doublé d'écarlate , à galons d'or et d'argent, ainsi que de chaussos et de guêtres de daim bien serrées; enfin, au lieu de garder son couteau de chasse à sa ceinture^
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il le portail en sautoir, afin de ne pas en être embarrassé dans sa marche, et il tenait en laisse son beau limier , d'un noir vif et luisant, marqué de feux.
—Eh bien, garçon ? — lui ditLa Fanfare d'un air interrogatif , du plus loin qu'il l'aperçut.
— Eh bien ! mon père , le proverbe a encore une fois raison : si vous rencontrez un prêtre en allant à votre quéte^ vous ne connaîtrez pas de cerf.
— Tu n'as rien détourné ?
— Par saint Hubert et saint Eustache , nos patrons! attendez donc, mon père, la fin du proverbe : mais si vous rencontrez une fille^ comptez sur un dix-cors. Aussi ce matin , au petit jour, en m'en allant faire le bois, j'ai eu connaissance de Guillemette Goglu qui débuchait lestement de la demeure du révérend i3ère ermite de la Madeleine qui l'avait daguée, c'est sur, en l'honneur de la patrone de sa chapelle. Aussi, en rapprochant Guillemette, Met-àmort a-t-il donné un tout petit coup de voix, comme s'il s'était déjà senti sûr de son dix- cors î le brave limier qu'il est. — ajouta L'Andoiiiller en flattant son chien.
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— Tu as un grand cerf dans la quetc ! — dit La Fanfare avec une expression de jalousie involontaire; — est-il séparé? est-il bien dixcors? — ajouta le vieux veneur avec une inquiète curiosité.
— Je le donne au moins pour dix corsjeunement ( i )î bien qu'entre nous, mon père, je le croie beaucoup plus cerf que cela; d'ailleurs... tenez... voilà ce qu'il a laissé à mon adresse, — dit L'AndouilIer en ôtant son feutre et montrant à son père les fumées de son cerf . soigneusement enveloppées de deux couches d'herbe.
La Fanfare prit les fumées , les examina, les pesa, les analysa, les supputa, et répondit : — Je crois aussi que ce cerf-là est plus que dix-cors-jcunement; mais il en est, mes garçons, de Tàge des cerfs, au rebours de Fâge que les femmes se donnent : il faut toujours, au juger, donner à ceux-ci un ou deux ans de moins, pour être sûr de ne pas se tromper.
(1) Le ccif tlii-cors-jcunemenlesl celui qui entre dans la sîxièmt' année de son âge ; dans lasoplième, il devient diicors, et conserve toujours ce nom, ou prend celui de grand vieux cerf.
îgO tATRlÊAUMÔNT.
— C'est ce que j'ai fait, mon père, bien qu'en travaillant mon cerf avec Met-à-mort ^ qui sifflait sur la voie tant il jouissait , j'en aie revu (i) en vingt endroits sur le sable, aussi bellement que sur la neige : c'est un fier pied , allez 1 la sole est large comme la bouche de Jean Hourdé que voilà... les côtés sont gros et usés comme les dents de Grégoire Boutevilain que voici... et enfin les pinces sont aussi rudement émoussées que le nez de Giles Legras, mon compère...
Après avoir ainsi épuisé , aux dépens de ses camarades , les points de comparaison qu'il trouvait en rapport avec la description du pied de son cerf, le joyeux forestier se mit à déjeuner en com^Si^xne àe Met-à-mort,
— S'il en est ainsi, — dit La Fanfare après un moment de réflexion ;, — décidément je croirais ton cerf vraiment un vieux dix-cors. Mais voilà, mesgarçons, — ajouta le vieillard €n montrant son fils avec un mouvement d'orgueil , — voilà comme doit faire un brave et modeste valet de limier, toujours dire moins au rapport, pour donner plus au laisserai) En revoir signifie revoir la trace des pas de l'animal.
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courre( i ) ! et non pas assurer impudemment des choses qui se découvrent menteries au lancer; car, rappelez-vous bien de ceci, mes garçons, il faut toujours douter à la chasse, tant qu'on n'a pas vu de ses yeux , et par corps. Aussi, j'ai toujours eu une très grande et très respectueuse estime pour saint Thomas, parce que, bien qu'il ne soit pas un des patrons de la vénerie , il montrait, à mon avis, l'une des belles qualités du véritable veneur, lorsque pour croire, il voulait toucher et uoirvkK corps les blessures de N. S.
— Eh bien, mon père, — dit L'Andouil- 1er, — vous pouvez m'accorder aussi votre très respectueuse et très grande estime , car les filles de Moret disent que je suis, pour voir et toucher par corps , mille fois plus saint Thomas que saint Thomas lui-même i
Cette saillie fit rire les valets de limier , et La Fanfare prenant dans son panier une
(l) On considère en vénerie le cerf dix-cors comme étant le plus beau , mais non le plus vigoureux, à laisser courre; or, plus un animal approche de cet âge, plus il est honorable à donner aux chiens. Aussi, pour ne pas faire éprouver de déception , le valet de limier doit-il, dans le doute, généralement dire l'âge moins avancé.
espèce de portefeuille, en lira du papier, une plume et deTencre, afin d'écriresonrappoi t.
— Mais vous, mon père, — dit L'Andouil- 1er , — est-ce que vous auriez rencontré un prêtre ? que vous ne parlez pas de votre quête.
Le vieux veneur fit un sourire malicieux, et débouchant son encrier , il dit à son fils : — Tu verras tout à l'heure ma quête au bout de mon nom — Puis, s'adressant aux valets de limier : — Répondez chacun , et dites ce que vous avez.
— Quête du buisson des Sables , Claude Dupré ^ qu'as-tu?
— Rien... j'ai rencontré un prêtre, — dit Claude Dupré en poussant un profond soupir et donnant un couj) de pied à son chien.
La Fanfare écrivit néant ^ et continua son procès-verbal.
— Quête du fort de Tomery, Jean Hourdé ^ qu'as-tu ?
— Un haire, accompagné de bichaille(i).
— Ce qui fait un haire et rien de plus, —
(i) Comme on ne chasse jamais les biches, cîe là vient l'épithMe méprisante de hichaille; un haire est un cerf d'im nn révolu ; jusque là , il est faon. Après deux ans, il est dao-uet, puis seconde-tête , etc.
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dit La Fanfare; ^ la bichaille no pouvant compter au rapport.
— Ah ! si j'étais comme ce haire, au milieu de la jolie fdlaiUe de Moret, je vous jure, moi , jDar les qualités de saint Thomas, que cela compterait au rapport ! — dit L'Andouiller avec un vigoureux soupir d'envie et de regret.
La Fanfare continua :
— Quête du bois Gautier et de la hutte de Monceaux : Gilles Lcgras. qu'as-tu ?
— Une Seconde-Tcte (i) , accompagnée d'une biche et de son faon.
La Fanfare inscrivit, et continua , en regardant son fils :
— Quête de la Vente au diable : V Andouille r ^ qu'as-tu?
— Un CQxi Dix-cors-jeunetnent ^ séparé, — dit le veneur avec orgueil; — et vous mettrez, s'il vous plaît, mon père, au bout de ceci, cette petite croix qui veut dire : bon à laisser courre devant S. M.
— Nous verrons cela tout à l'heure, — ré-
(i) Cgr/qui esl dans sa Iroisième atméc.
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pondit La Fanfare d'un certain air mystérieux qui étonna son fils.
Enfin, après quelques autres interrogations et réponses , la liste des quêtes étant épuisée, il ne restait à inscrire au rapport, que la quête de maître La Fanfare.
— Et vous, et vous,... maître? dirent
les veneurs avec curiosité, — qu'avez-vous donc dans votre quête ?
— Et pourquoi, mon père, vous mettezvous toujours ainsi le dernier sur le rapport, vous qui êtes le premier de nous?
— Mon fils, est-ce que dans une Harde (i) le plus vieux cerf ne reste pas ainsi toujours le dernier derrière les autres , faisant passer les plus jeunes devant lui? Mais écoutez
bien ; et La Fanfare inscrivit sa quêle en
disant tout haut :
Quête de la Jontaine Nadon^ La Fanfare^ maître valet de limiers^ une Troisihne^ Tête séparée (2).
— Vive dieu 1 A moi , Met-à-mort; c'est
(ij Harde , Rassemblement Je plusieurs animaux.
(a) Une Troisième- tête est un cerf qui enlre dans sa quatrième année. On a dit qu'un dix-cors-jeunemcut était ua cerf qui cuirait dans sa si&iému auaéc.