‹ Latréaumont (volume 4)Chapitre 23 sur 42 · CHAPITRE SEPTIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIEME

Quod pcliit , spernil; repolit quod nuper omisit ; iEsluat, et vilse clisconTcuit orJinc loto.

Horace, episl. i, 98.

Il quille ce qu'il voulait avoir. Il retourne à ce qu'il a quille. Toujours ûoltaat , il se contredit sans cesse luimCmc.

£c (Êranîï-Dcnrur bc Svance.

— *Mrl^-4—

Sans détailler ici la longue généalogie des Porthoèt-Rohan, on doit seulement donner la date des événements qui fondèrent ou branchèrent cette grande et illustre maison, une des plus anciennes de France , et qui porXa si fièrement cette fière devise : Boy ne puis y — Prince ne daigne,-- Rohan suis !

Alain Guethenoc est le premier vicomte de Porthoët dont on retrouve les traces. Vers 1026, il bâtissait un château qu'il appela Jocelyn ou Josselin, du nom de son fils Jocelyn^ vicomte de Rennes ; di\\?>û co. dernier titre fait-il présumer que Guethenoc descendait de quelque puîné des comtes de Rennes; mais ce fut Alain^ vicomte de Portoët, quatrième fils d'Eudon^ vicomte de Rennes, qui éleva, en 1 127 , le château de Rohan, dont sa postérité devait porter le nom.

Vers 1372, Jean /, vicomte de Rohan, fils îjîné d^ Alain VII ^ épousa en secondes noces Jeanne de Nai^arre ^ sœur de Charles -le- Mauvcds^ roi de Navarre.

De ce mariage , Jean I" eut un fils unique , Charles de Rohan, seigneur de Guémenée , qui, ensuite de son union avec Catherine Duguesclin (10 mars i4o5) , brancha cette famille par la naissance de Louis I de Rohan-Guémenée, Ainsi cette maison se divisa en quatre tiges : 1" celle des ducs de Rohan — 2" celle des princes de Rohan-Guémenée- Montbazon- Soubise) — 3" celle des Qié ; — 4" enfin celle des Poulduc,

Pour venir plus vite aux faits intéressant

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cette narration, on ne dira rien des princes de Rohan , Louis 11^ lll^ IV ^ V et FF ^ afin d'arriver à Louis F 11 de Bohan-Guéniénée-Monthazon^ qui, épousant sa cousine germaine, en eut deux fils, le duc (lliarles de Monthazon et le ciievalitr Louis de IloiiAA, Grand-Yeneur de France, dont il s'agit ici.

Le chevalier Louis de Rohan, né en i636, avait alors (1669) trente-trois ans. Tous ses contemporains s'accordent unanimement sur ce point : que c'était un des hommes les plus beaux et les mieux faits de son temps. Deux portraits qui restent de lui, viennent à l'appui de ces assertions.

Rien de plus noble, de plus séduisant que ce visage, d*un ovale parfait et d'une merveilleuse régularité; la bouche est petite et purpurine; le teint pâle et délicat ; et les yeux, bleus , grands , bien fendus , sont à demi voilés par un pli habihiel des paupières, qui donne aux traits du chevalier une expression de langueur presque féminine. Aussi, n'était-ce une légère moustache , à voir cette charmante figure si gracieusement pos< e

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sur un cou blanc et rond , entouré des boucles soyeuses d'une longue chevelure, qui flottent sur un col de dentelle de Venise attaché par une magnifique agrafe de pierreries, on pourrait prendre ce masque enchanteur pour celui d'une des plus jolies femmes de ce temps-là.

Une remarque assez singulière , c'est que parmi les cheveux qui sont châtain clair, on dislingue une petite mèche toute blanche, placée au sommet de la tête , un peu au-dessus de la tempe droite; cette mèche de cheveux, un des traits caractéristiques de la physionomie des Pvohan de cette branche , s'appelait , dit-on , le toupet des Rohan; un seul des portraits, d'ailleurs (peint par Lebrun) , a conservé cette particularité.

Quant au moral, jamais peut-être caractère n'aréuni plus de contrastes, n'a été moins conséquent avec soi ; jamais homme enfin ne s'est pour ainsi dire moins ressemblé à luimême que le chevalier de Rohan ne s'est ressemblé deux jours de suite ; aujourd'hui glorieux , hautain , décidé , presque capitan , ne reculant devant aucun péril, et

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témciairc autant qu'homme du monde , ainsi qu'il le prouva aux lignes d'Arras et au siég^e de Landrecie; demain, indécis, craintif, et ne faisant rigoureusement que ce qu'il fallait pour ne pas encourir un reproche de faiblesse extrême... Yeut-on un étrange exemple de l'incroyable incohérence de celte organisation versatile, impressionnable, exaltée, comme celle de la femme la jdIus nerveuse? le voici. C'était dans le fort des édits contrôles duels; le chevalier de llohan , malgré les terribles défenses du roi, va aj)peler M. de Yiilarceaux pour M. d'Eiïiat, sert de second à ce dernier contre M. de Lude , se bat avec une bravoure admirable pour une insulte qui ne le touchait en rien, affronte la mort et l'exil pour servir la querelle d'autrui ; puis , quinze jours après, venant, dans une discussion avec M. le chevalier de Lorraine, aux propos les plus piquants , M. de Pvohan en souifre de rudement assénés, de cruellement personnels , ne-dit mot , et se montre enfin de la plus inconcevable timidité, de la plus malheureuse indifférence , dans ce rencontre qui le touchait pourtant si fort !

Habitiiellementimpieet débauché, s'étant montré un des coryphées de la monstrueuse orgie de Roucy, il croyait parfois en Dieu, et avaittoujoursunehorrible terreur du diable. Superstitieux jusqu'à la folie, s'épouvantant des présages, croyant aux devins, aux alchimistes, aux secrets ténébreux des maîtres du grand œuvre, il lui prenait j^ourtant çà et là des accès de dévotion tels, qu'il s'allait enfermer huit jours aux Feuillants ^ portant le cilice , se livrant aux plus cruelles austérités ; et puis , une fois sorti de cette pieuse retraite, c'étaient encore de nouveaux et terribles débordements !

Il en allait de même pour l'esprit , qu'il avait le plus naturel , le plus surprenant, le plus enchanteur du monde, bien que manquant de l'instruction commune aux derniers bourgeois, en cela qu'il ne savait pas un mot d'orthographe (i) et qu'il était d'une ignorance aussi complète, aussi universelle qu'on se la puisse imaginer.

Et cependant, cette ignorance même paraissait chez lui si naïvement curieuse, se montrait si intéressée et si gracieusement recon-

(i) ^'oir les fac-similé.

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naissante, dès qu'on lui apprenait quelque chose d'inconnu , c'étaient alors des appréciations d'un tel bon sens, ou d'une moquerie si plaisante et si fine, qu'on ne savait véritablement pas s'il fallait le plaindre de ce suprême non-savoir.

Et puis, sans vouloir faire ici l'apologie des ignorants, on doit songer enfin que pour être aussi séduisant, aussi généralement recherché, quel'élaitle chevalier de Rohan , elcelaendemeurantabsolument.ro/, sans apprêt ni culture , et sans pouvoir recourir à ces mille ressources d'une instruction même superficielle qui ornent et facilitent si grandement les enlretiens, il faut avoir au moins un rare et inépuisable fonds d'esprit naturel.

Eh bien ! souvent encore, la pesanteur, la tristesse, la timidité de son langage, venait contraster étrangement avec la grâce, l'éclat, ou la fierté de ses reparties, dont on a pu d'ailleurs juger par les deux exemples qu'on a cités.

Plus prodigue, disait-on, par insouciance que par sentiment raisonné, sa générosité était néanmoins extrême. 11 y avait d'ailleurs dans cette ame inexplicable, de

sublimes élans de tendresse et de charité, qui contrastaient singulièrement avec le dur et froid égoïsme de quelques unes de ses actions. Ainsi , l'aspect de l'infortune l'émouvait parfois jusqu'aux larmes; et à ce sujet on rapporte de lui une touchante réponse : M. le marquis de Grancey le voyant un jour vider sa bourse dans les mains d'un mendiant qui se plaignait de n'avoir pas mangé depuis trois jours , lui dit : — Mon Dieu! chevalier, comment peux-tu croire à de tels mensonges ? - — Hélas ! reprit M. de E-ohan , eût-il mangé ce matin , qui sait s il

mangera ce soir!

Malheureusement, ces sentiments nobles et pitoyables n'excluaient pas chez M. de Rohan un besoin efiVéné de folle magnificence , qu'il regardait comme une conséquence impérieuse de sa condition.

Or, quoique les possessions de sa maison fussent considérables, l'habituelle et inégale répartition des héritages avaient, lors de la mort de M. le prince de Guémenée , fait passer une grande partie de sa succession sur la tête de son fils aîné, et le chevalier de Rohan n'avait eu (joint à quelques

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