LU GRAND-VEN'EUR DE FRANCE
hcritog^os do la branche de sa mère) que la charge de Grand-Yeneiir de France, à laquelle il fut reçu en survivance de M. son père en i656, et qu'il n'exerça qu'en 1667, lors du décès de ce dernier.
Or, dans ce temps-là , rien n'était plus coûteux que l'exercice d'une grande charge delà couronne ; et, bien que celle de M. de Rohan lui rapportât quarante mille livres environ, cette somme jointe à ses revenus était de beaucoup dépassée par l'état de maison princière qu'il s'opiniâtrait à tenir : aussi, ne pouvant y suffire, avait-il été réduit à aliéner des biens ou à contracter des emprunts onéreux, pour garder son rang à la cour. Or, à l'époque dont il s'agit, le chevalier était dans un de ces moments terririblcs et décisifs, où un j)as en arrière peut encore sauver une fortune de l'abîme, tandis qu'un pas déplus doit l'y engloutir à jamais. Maiscommentcet esprit si mobile et si faible eut il pu prendre à ce sujet une de ces déterminations promptes , violentes, qui sont le propre des caractères fortement trempés ?
Et puis, à travers tant d'égarements, comment aussi ne pas plaindre M. de Rohan ? In-
222 tATREAU3I0NT.
différemment, laissé à lui-même dès sa plus tendre jeunessCjCnvoyé quelque Icmpsaucollége des Quatre nations, mais bientôt rappelé à l'hôtel de Guémenée, où sa mère et sa tante (madame la duchesse de Chevreuse) , toutes deux belles, galantes, spirituelles , ne s'occupaient que de recevoir la plus grande et la plus joyeuse compagnie; fort peu connu de son père , qui ne songeait qu'au gros jeu et à la bonne chère, j)ris, plus tard , en singulière aversion par sa mère , femme d'un i^are esprit, d'un prodigieux manège , et qui , toute-puissante à la cour d'Anne d'Autriche, aurait pu tant faire pour l'avenir et la fortune de son fils , au lieu de le laisser dans l'ignorance et dans l'abandon ; le chevalier de Rohan vécut ainsi sans frein et sans conseil ; aucune main sévère et paternelle n'émonda ce jeune arbre, qui se produisit donc comme il put, et se livra sans appui et au hasard à tous les orages , à tous les rayonnements de la vie !
Alors, n'ayant d'autre enseignement que la voix de ses passions, d'autres remords que la lassitude du plaisir, M. de Rohan s'abandonna, sans nulle retenue, aux mille
LE GRAND-VENELR DK FfWNCE. Qa3
capricieux écarts de sa nature changeante.
Beau , jeune, séduisant comme on l'a dépeint, sa magnificence , son esprit naturel, sa fierté, son grand air , et jusqu'à ses contrastes mêmes les plus fâcheux, tout chez lui devint charme, et plut irrésistiblement aux femmes , toujours si éprises de ce qui est inattendu , soudain, et généralement si éloignées de se plaire à ces caractères uniformes, prévus à l'avance, et qu'on devine entièrement dès l'abord, comme ces routes longues, droites et monotones qu'on peut embrasser d'un coup d'œil.
Alors commença, pour le chevalier, cette incroyable suite de grands et innombrables Iriomj^hes de toutes sortes , auprès desquels les succès idéalisés de don Juan ne sont rien, une vie amoureuse, libertine et passionnée , coupée çà et là jDar ces guerres que l'on commençait d'ordinaire au printemjîs, de peur des glaces de l'hiver , et que Ton terminait avant l'été, de peur des chaleurs de la canicule, mais dans lesquelles, d'ailleurs, on se battait intrépidement, avec cette coquetterie de raffinés délicats , préférant un gazon fraisetfleurià une fondrière boueuse,
224 lATR^AUMONT.
pour croiser leurs lames damasquinées d'or.
Dès long-temps, et surtout depuis la scène du jeu chez la reine , Louis XIV, encore aigri parles ressenlimenlsde Louvois, témoignait à M. de Rohan la plus grande froideur ; il lui avait permis de le suivre à Tarmée, mais comme simple volontaire et sans lui donner aucun grade ni emploi militaire proportionné à sa naissance ; de son côté , le chevalier 5 au lieu de tâcher à vaincre cet éloignement du prince , n'étant conseillé sagement par personne des siens, se roidit, s'irrita, et ses éclatantes aventures avec madame de Montespan et la belle duchesse de Mazarin , achevèrent de le perdre à jamais dans l'esprit du roi.
Or, Louis Xiy en était déjà arrivé à ce point de haine contre M. de Rohan , lorsqu'un terrible hasard de curiosité le fit assister, ainsi qu'on sait, à la causerie des filles d'honneur de la reine; qu'on pense maintenant aux sentiments que devait éj^rouver cet impérieux monarque, encore aiguillonné des mille piqûres envenimées de l'orgueil , de l'amour-propre offensé , de la jalousie et de la vengeance I
LE GHAND-VENRUR DE FRANCE. 2Q5
Ainsi qu'on a dit, le roi devait donc chasser ce jour-là, et avait ordonné son très petit couvert , pour onze heures, au li ju d'une heure après midi, selon l'habitude de son dîner.
M. le chevalier de Rohan , dans les voyages de la cour à Fontainebleau, habitait l'hôtel du Chenil , ainsi nomme , parce que, sous François I", l'emplacement sur lequel était élevé cet hôtel , avait servi de chenil pour sa vénerie. Ce vaste bâtiment se composait de quatre corps de logis auxquels on arrivait par une des routes méridionales de la forêt de Fontainebleau.
La partie de l'hôtel réservée à l'habitation de M. de Rohan, comme Grand- Veneur de France , se trouvait au fond de la cour audessus d'une galerie qui occupait le rez-dechaussée de cette demeure; appartement vaste , orné de lambris peints et dorés représentant des sujets allégoriques à lâchasse, et en tout, fort somptueusement meublé.
Bien qu'il fut dix heures du matin , lea valets de chambre de M. de Rohan attendaient dans son cabinet qu'il les eût sonnés, et son baigneur-étuviste, posté dans l'étuve, X. i5
entretenait à un égal degré de température, le bain parfumé que le chevalier prenait chaque jour sans heure réglée, mais qu'il voulait trouver prêta sa première demande. Enfin , une sonnette tinta , le premier vaiet de chambre de M. de Rohan entra , ouvrit les volets, et tira les doubles rideaux de damas. Alors le chevalier lui demanda d'une voix dolente quel temps il faisait.
— Un temps magnifique^ Monseigneur.
^ Fait-il du vent ?
— Non, Monseigneur, l'air est très calme.
— Alors sans aucun doute le roi chassera aujourd'hui ! . . . Allons !. . . — dit le chevalier en se levant avec effort, et trahissant ainsi par une exclamalion involontaire, cet ennui des grandes fonctions si enviées du vulgaire, et souvent si pesantes à ceux qui les exercent.
— Monseigneur veut-il prendre son bain à cette heure 1^ — • demanda Dupuis.
— Non , pas à présent.
Et lechevaher avec l'aide de son valet, revêtit une magnifique robe de chambre delampas bleu et argent, se fit chausser de petites mules de satin incarnat aussi brodées d'argent, se jeta négligemment dans un vaste
LE ORAND-VENEi:n DI- FRANCE. 2*27
(iulciiil de bois dore, pour jouir d'un grand eu que les fraîches matinées du printemps rendaient encore nécessaire dans ces appartements si élevés, et abandonna sa magnifique chevelure aux soins de ses deux valets de chambre coiffeurs.
M. de Rohan, alors dans tout l'éclat de sa beauté, avaittrenlc-troisansà peine. Comme on a donné un crayon aussi exact que possible de son visage, on n'en dira rien de plus On ajoulera seulement que sa jambe, son pied, et surtout ses mains ^ passaient pour incomparables, et qu'il poussait à un tel point sa coquetterie pour ce dernier avantage, qu'il couchait avec de certains gants préparés par Martial (i), et empreints d'une sorte de composition onctueuse, destinée à entretenir la blancheur et l'élasticité de la peau.
L'expression de la figure du chevalier, alors qu'il se leva, était triste, rêveuse, préoccupée; il se sentait dans cette disposition si commune aux gens nerveux et mélancoliques , où rien ne plaît ni n'agrée, où
(j) Fameux parfumeur du temps.
tout irrite et contrarie ; ses beaux traits étaient pâles et fatigués , et de temps à autre un soupir profond ou un brusque mouvement d'impatience révélaient l'humeur chagrine qui l'aigrissait.
Jamais femme capricieuse neflt, pour ainsi dire, plus de mines boudeuses, j^lus de petits soupirs, de hélas ! que le chevalier, pendant qu'on le coiffait et qu'on le rasait devant une magnifique toilette garnie de dentelles, relevées par des bouffettes de rubans; car les habitudes efi'éminées des mignons de Henri III semblaient reprendre mode à la cour de Louis XIY, et les voix doucereuses, le parler-bas traînant et inarticulé, était redevenu du bel air pour quelques seigneurs.
— Que dit-on de nouveau dans Fontainebleau?— demanda M. de Rohan à Dupuis qui présidait attentivement à la toilette de son maître.
— Une grande nouvelle, Monseigneur, mais je ne sais si je dois...
— Voyons , parle. . .
— Mais, Monseigneur...
— Parleras-tu?
— Eh bien, Monseigneur, le Chasseur
LE on AND VKNKUn DK F II ANC F. 9.29
/Voirai cnô loulc la nuit dans la foiêt, on a entendu le son de sa trompe, et cela présage toujours, dit-on, quelque grand malheur.
— Quel chasseur noir?
— Comment , Monseigneur n'a pas entendu parler du Chasseur Noir, qui n'avait pas reparu dans les bois depuis près de cinquante ans !
— Depuis cinquante ans! — dit M. de Rolian avec une insouciance railleuse; — il doit élre alors d'un âge vénérable . et les archers de la vénerie n'ont guère à redouter la rencontre d'un pareil braconnier dans leurs rondes de nuit.
— Un braconnier? le Chasseur Noir l — s'écria Dupuis avec une sorte de terreur.— Au fait. Monseigneur a raison... oui, c'est un braconnier... mais un terrible braconnier d âmes 1! qu'il prend dans ses pièges infernaux!
-— Ex2)lique-toi... explique-toi î ~ dit vivement M. de Rohan , que ces mots ramenaient à ses idées superstitieuses.
— Le Chasseur Noir!... c'est le malin esprit, Monseigneur, ~ dit Dupuis en se signant.
23o LATRÉAUMONT.
— Le malin esprit! quelle idée! — reprît M. de Rohan préoccupé malgré lui. — Tues fou, Dupuis... mais raconte-moi toujours ce que tu sais à ce sujet, cela me distraira... Voyons ?
— Or donc, Monseigneur, mon père qui a bientôt quatre-vingts ans, était page de M. le comte de Soissons, celui là même qui eut le dernier équipage de chiens gris d'Ecosse. Comme page , mon père' accompagnait son maître à la chasse ; aussi m*a-t-il raconté que vers le commencement du mois de mai 1699, ^^ ^^^^ Henri IV, courant le cerf du côté de la Vente au diable, avait perdu la chasse, lorsqu'il entendit tout-à-coup derrière lui un bruit de cors et de chiens effrayant à ouïr. Alors le roi envoya M. le comte de Soissons voir si c'était bien l'équipage; mon père suivit M. le comte, lorsque soudain un grand homme noir, d'une taille gigantesque ayant à la main une trompe d'airain toute rougie comme si elle sortait de la fournaise, parut à travers le taillis, et cria d'une voix effroyable, selon M. le comte de Soissons : M'entendez- uousl Mais mon père, qui avait vu et
LE GRAND-VENEUR DE FRANCE. 23l
cntonflii l'homme noir aussi bian que M. le comlc dcSoissons, m'a dit que le spectre avait CTiii : amendez-vous , ou Qu attendezvous? mais pas assurément : M'entendezvous !
— Comment, ton pore a tout vu , tout entendu? — demanda le chevalier de Eohan, que ce récit saisissait malgré lui.
— Si bion, Monseigneur, que lui et M. le comte de Soissons piquèrent des deux, tout épouvantés , et allèrent compter cela au roi , qui revint au château , effrayé comme eux, sans avoir retrouvé la chasse; car, après l'apparition de Thomme noir, on n'avait plus rien entendu (i). Or, remarquez bien ceci, Monseigneur, c'est que M. le duc de Sully, qui était à écrire dans son cabinet proche le jardin, entendit ce même bruit tout près, tandis que la véritable chasse de veneurs, de chevaux, et de chiens
(i; Celte npparilion csl tracliliounello à ronUiiuebleau. Toul porle à croire qu'elle csl due en partie aux singnlcrs clTcls d acoush(|ue produits par les échos des rocliois qui se rcuvoicut souvent , avec éclat, des sons lort éloignés. Il e.<l aussi probable que quelque hiirdi braconnier aura exploite la supcistition générale afin dv faire impunémeni son métier. Voir V Histoire de Fnutamehleau , in f». 1656.
23q lati\±\umo.nt.
humains y et non pas infernaux, avait au contraire pris le parti d'aller vers Massouiy, de l'autre côté de la rivière. Ainsi, dans le même jour, cette chasse mystérieuse du Chasseur Noir avait été entendue en deux... et probablement en mille endroits à la fois!
— Voilà qui est bien étrange, en effet,
— dit M. de Rohan tout pensif; puis il ajouta d'un air d'incrédulité évidemment affecté:
— Mais cela est-il véritable... et ne t'a-ton pas abusé , mon pauvre garçon?
— Mais, monseigneur, bien que cela soit effrayant , j'en conviens , il n'y a rien que de fort croyable dans cette apparition surnaturelle, car on a vu souvent des spectres pareils dans plusieurs pays. Un de mes grandsoncles qui était garde forestier du roi Charles IX, a dit autrefois à mon père qu'il avait vu, pour son malheur, dans la foret deLyons le Spectre fouetteur^ lequel, afin de punir mondit oncle d'avoir tué un braconnier sans lui donner le temps de faire sa prière, l'avait fouetté sur le front d'un coup de sa houssine infernale; or. Monseigneur, ce qui est horrible à penser, c'est que la marque de ce coup, que mon pauvre oncle garda toujours
LE GnAM>-VE>ErR DE FBANCE. 233
depuis, était, lorsqu'il mourut, aussi vive, aussi saignante que le premier jour où il le reçut de la main damnée du spectre!
Pendant celle narration. M. de Px-ohan était resté rêveur et troublé ; aussi, quand Dupuis eut fini de parier , lui demanda-l-il avec intérêt où on avait entendu le C/uisear yoi'r cette nuit.
— Monseigueui*, c'est le Lorrain, un de vos palefreniers de bât. qui. revenant ce malin de Melun, au point du jour, passait, m'a-l-il dit. du côté des bruyères de la Mâle-Montagne; lorsqu'il entendit un grand bruit de trompe, comme si dix veneurs eussent sonné ensemble, et puis, tout-à-coup, il vit devant lui un homme vêtu de noir ou de brun, mais haut de dix pieds au moins, monté sur un énorme cheval noir aussi; alors le Chasseur Noir, car ce ne pouvait être que lui , dit au Lorrain d'une voix terrible : — M'us-ia eniendu? \ous le voyez. Monseigneur... à peu pix^s les mêmes paroles que le spectre avait dites cinquante ans auparavant à M. le comte de Soissons. Le Lorrain se signa et répondit tout tremblant :—Oui, Monsetgneur. Alors le spectre
noir reprit de sa voix terrible en fixant sur le Lorrain des yeux flamboyants : — Ehbienl monte en civupe ai^ec nioi^ et conduis-moi chez.,. Vous sentez , Monseigneur , que le pauvre Lorrain s'est bien donné de garde d'attendre la fin de cette demande ; les cheveux lui dressaient sur la tète ; heureusement il a eu le courage de sauter une enceinte, en laissant là son mulet, dont il était descendu , puis se sauvant à travers bois, il est arrivé ici ce malin dans un état à faire pitié; mais le plus horrible de cette apparition , Monseigneur... c'est que...
A ce moment, Dii23uis fut interrompu dans sa narration ; car un valet ayant gratté à la porte, et obtenu la permission d'entrer, dit au chevalier :
— Monseigneur, c'est maître La Fanfare... son cheval est tout blanc d'écume. 11 supplie Monseigneur de le recevoir, ayant absolument besoin de lui parler pour le service de S. M.
__ La Fanfare? eh î que vient-il faire ici au lieu de donner son rapport au gentilhomme delà Vénerie? -- dit M. de Rohan surpris. Puis il ajouta : - Qu'il entre.
LE GRAND-VENltn DE FRANCE. ^35
Et La Fanfare, qui se tenait sur les talons du valet de ehambre, se présenta aussitôt devant M. de Rohan.
Grâce à la vclocilé du Petit-bon dûment encouragée par de fréquents coups de fouet, l'habillement du vieux veneur était dans un étrange désordre ; sa casaque de peau de chèvre semblait se hérisser sur ses épaules; l'agitation fiévreuse d'une course rapide, les mille réflexions désolantes pour son amour-propre, qu*il s'était faites en chemin, avaient exaspéré sa colère au dernier période; aussi, lorsqu'il se présenta devant M. de Rohan, oubliant que celui-ci ignorait la cause de son emportement , ses premiers mots furent : — i Voyez vous. Monseigneur, » si la Vénerie souffre celte injure du Cabi- » net , elle est déshonorée î mais déshono- *rée î tout-à-fait déshonorée î... »
JVL de Rohan ne comprenant rien à la fureur de La Fanfare, sourit malgré lui de la figure grotesquement bouleversée de cet ancien serviteur de sa maison, auquel il élait fort attaché et qui avait d'ailleurs cette espèce de liberté de paroles qu'on accorde généralement aux gens de cette condition ,
236 LATBÉAUMONT.
les miilc événements et hasards de lâchasse amenant une sorte de familiarité inévitable entre le veneur et son maître ; aussi le chevalier dit à La Fanfare :
— Voyons , explique-toi ; de quelle injure veux-tu parler?
— Ah! ce ne sera pas long à vous expliquer, Monseigneur; il paraît qu'à l'avenir ce seront les gens de la vénerie qui détourneront les animaux, et que les gens du cabinet les feront courre. Yoiîà tout /. ..
— Que veux-tu dire? — s'écria M. de Rohan sérieusement étonné.
Et La Fanfare lui raconta la scène du carrefour de la Vente au diable.
— C'est impossible! — s'écria M. de Rohan ; — le roi ne le voudrait pas... à la vue de toute la cour... me faire ce sanglant affront ! se servir de son équipage du cabinet pour frapper aux brisées des gens du Grand-\eneur de France ! rabaisser, avilir ainsi une des grandes charges de sa couronne! Non, non, encore une fois, cela est impossible! cela ne se peut pas! Et d'ailleurs pour quelle raison me ferait-il cette mortelle injure!
Li: GRAND-VKNEUU DK FRANCE. *l2^
— M. le commandant de la vénerie demande si Monseigneur peut le recevoir à l'instant même? il estporleur d'un ordre du roi, — dit Dupuis.
— Qu'il entre à l'instant, —reprit M. de Rolian de plus en plus stupéfait.
Le commandant de la vénerie confirmant le tout à M. dellohan, lui remit une lettre de Colbert , alors chargé du détail de la maison du roi.
Cette lettre était ainsi conçue :
«A M. le chevalier de Rohan, Grand- «Yeneur de France.
• Monsieur, le roi m'ordonne de vous » écrire pour vous dire qu'il veut qu'on laisse » courre aujourd'hui devant la meute des «chiens de son cabinet, un des animaux dé- » tournés par les gens de sa vénerie.
• Je suis votre affectionné serviteur ,
4» COLBFRT. »
Le chevalier de Rohan froissa ce billet, pâlit extrêmement et ne dit mot. La première expression qui se put lire sur ses traits y fut un accablement douloureux ; il courba la tête, et ses yeux humides s'attachèrent mnrhinah nient sur la lettre
238 LATrvÉAîJMONT.
qu'il tenait dans ses mains ; puis, peu à peu, le ressentiment de cette offense si éclatante et véritablement si peu méritée, anima son visage, le colora d'indignation; il se redressa fièrement , se leva, et cette noble figure, rayonnant de colère et d'orgneil , perdant ce qu'elle avait d'efféminé, devint d'un magnifique caractère.
— Monseigneur, quels sont vos ordres?
— demanda le commandant de la vénerie.
— Mes ordres, monsieur! — s'écria M. de Rohan d'une voix ferme et relentissante, bien que légèrement agitée par la colère. — Mes ordres!... les voici! que tous les officiers, pages et gentilshommes de la vénerie de S. M. se mettent en grand habit de gala , et montent à cheval 1 que tous les veneurs, depuis les premiers piqueurs jusqu'aux derniers, soient en grande livrée et montent à cheval! que les équipages des toiles et du Vautraict (i) s'y joignent! que tout ce qui m'obéit enfin ! sorte deriiôtel, se rende en cortège d'aj)parat au carrefour de la Vente au diable, et m'y attende! Yoilàmes ordres, monsieur, faites-les exécuter à l'instant!
(i) Equipage du sanglier.
LE GRA\D-VENEtJR DE FRANCE. 2.
— Mais, Monseigneur, — dit en hésitant le commandant de la vénerie, — les ordres du roi sont justement contraires... et sa colère...
— L'honneur d'avoir à redouter la colère de S. M. n'appartient qu'à moi seul, monsieur... votre emploi est de m'obéir.
— Il sera donc fait ainsi que vous l'ordonnez, Monseigneur , — dit le commandant qui sortit suivi de La Fanfare enlhousiasraé de l'audace de M. de Rohan.
^ Allons, maintenant, vous autres! — dit M. de Rohan à ses valets , — çà , mort-dieu! qu'on m'habille avec magnificence! qu'on sorte mes diamants, mes rubis, mes dentelles de Venise et mes écharpcs d'Orient! Qu'on aille dire à mon écuyer de faire mettre mes pages et mes gentilshommes en habit de cérémonie pour me suivre ! Qu'on selle mon cheval barbe, qu'on tresse sa crinière de rubans incarnat , qu'on lui mette ses housses brodées de pierreries et ses rênes d'or... allez!
Puis, saisissant la lettre de Colbert, le chevalier la déchira, la foula aux pieds, et altérant l'ancienne devise de sa maison, il
24o latr:éaumont.
s*écria avec un geste de menace et de hauteur d'une expression effrayante : Ah ! Roi prends ga/rle ! Rohan suis(i)!
(i) Ici M. de Rohan faisait allusion aux différentes révoltes qui curent pour chef son oncle M. le duc de Rohan, dont on parlera plus bas. La mai.^on de Rohan eut d'ailleurs diverses autres devises, entre autres : Plaisance: quelquefois, A Plus ! Le marécl.al de Gié : Dieu garde le Pèlerin, etc., etc.
Les armes du chevalier de Rohan étaient de gueules àneuf mâcles d'or , rangés trois j ar trois.