‹ Latréaumont (volume 4)Chapitre 32 sur 42 · CHAPITRE ONZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIEME

Noble exar... noble esprit!

BuRKE. — La femme forte»

£e Sid îi^ô |)riaujr.

Entre Évreux et Danville on voyait alors, situé à mi-côte, un agreste manoir bâli de briques rouges, recouvert en tuiles et flanqué de deux tourelles de pierres grises ; un bois de vieux chênes s'élevant en amphithéâtre jusqu'au sommet de la colline qui abritait cette demeure, se dessinait au loin

en sombres masses de verdure; enfin, au pied de la maison s'abaissait une vaste prairie traversée par une allée de pommiers en fleurs, qui conduisait de la porte d'habitalion à impont de bois rustique, solidement jeté sur un peut bras de rivière , dont le courant limpide servait de limite à ce Chef moy (i) du fief des Préaux.

Or, à la fin du mois de mai de cette même année 1669, vers les deux heures de relevée, un cavalier, vigoureux vieillard de haute taille et de grande mine, portant un large feutre gris, un justaucorps de raline brune et des guêlres de toile blanche qui lui montaient au-dessus du genou, passa sur le pont, qui résonna sous les pas assurés de sa lourde jument normande bai-cerise , dont l'embonpoint et le poil vif annonçaient la santé, et qu'un poulain d'un an suivait en faisant mille bonds et caracoles.

Ralentissant la marche de sa cavale, qui, tournant la tête de temps à autre, cherchait d'un regard inquiet et maternel sa folle

(1) Les anciens seigneurs normands appelaient ainsi chefv\oy la principale liabilalion de leur seigneniie. A celte (^porjiîc, le Icraie élail encore usjly.

LE FIEF DES Pr.ÉALX. 345

progéniture, le vieillard, aspirant avec délices l'odeur forte et parfumée de la fenaison, entra dans l'allée de joommiers, et gravit lentement la route montueuse qu'elle ombrageait , en jetant sur les arbres , couverts de fleurs roses et blanches, un coup d'œil de superbe et de satisfaction qui décelait évidemment le propriétaire.

En effet, tel était M. Barthélémy Duchdsne^ sieur de Saint-Marc et des Préaux, gentilhomme normand de si ancienne noblesse, qu'on trouve, en i236, sur le rôle des chevaliers et écuyers bannerets convoqués pour le service du roi ( i), le nom d'un de ses ancêtres, Guilhelinus de PraielUs ^ Guillaume sire des Pkéaux.

M. de Saint-Marc, après avoir servi comme capitaine dans Heudicourt-cavalerie , et quelque peu frondé, était revenu habiter Préaux, pauvre fief qu'il faisait valoir.

Lorsque le noble campagnard fut près de son logis, sans doute avertie par les hennissements de la jument, une robuste paysanne aux bras bruns et musculeux,

(i) llecaeil des ordonnances de nos rois sur l;t coiuluile et convocation du ban et arriére-ban. — M. DC. XCIU. Pnris,

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coiffée d'un haut bonnet blanc, et vêtue d*une jupe rayée de rouge, descendit lestement les trois marches de grès du perron , afin de remplir les fonctions de palefrenier, qu'elle exerçait concurremment avec celles de maître d'hôtel et de femme de chambre du vieux gentilhomme.

— La Bergèreïi a pas bronché, monsieur? — demanda cette fille en tenant l'étrier de son maître , pendant que le poulain la venait caresser avec une confiance qui témoignait de leurs relations amicales.

— Non , Jeanne... non, car elle a, jarnibleu, le pied plus sur qu'une mule, malgré les crevasses et les pierres de nos routes , — dit M. de Saint-Marc en flattant fcpaisse encolure de sa jument, et l'admirant encore avec cet inépuisable orgueil de propriétaire, dont il avait déjà donné quelques preuves dans l'avenue de pommiers.

Puis se retournant sur le seuil lézardé de sa modeste demeure, le noble campagnard ajouta : — Jeanne , tu attelleras la Bergère à cinq heures à la carriole.

— Ah ! doux Jésus , monsieur, est-il possible, c'te pauvre mère 1— s'écria Jeanne d'un

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