LE FIEF DIS PUÉ AUX
laliso. — Puis, souriant orgueilleusement encore de cette espèce de jeu de mots , le campagnard ajouta d'un air étonné en regardant son fils : — Eh bien 1 chevalier , à quoi pensez-vous donc ?
— Comment, mon père?
— Comment?. .. Est-ce que ce vieil ami, couleur de rubis, me rend ingrat envers mon autre vieille amie couleur de suie?
— Ah ! pardon, mon père... — Et des Préaux alla prendre sur une table un pot de grès rempli de tabac à fumer, ainsi qu'une longue pipe , vénérable d'ancienneté, puis posa le tout près de son père , qui commença de battre le briquet.
Mais les oublis du pauvre chevalier n'étaient pas à leur fin, car M. de Saint-Marc tout en tachant d'allumer sa pipe, cherchait des yeux sur la table un autre objet qui ne s'y trouvait j>as.
— Ah çà î par saint Guillaume , notre patron!— s'écria l'ancien capitaine d'Heudi« court , en exhalant un épais tourbillon de fumée, — vous perdez donc tout-à-fait la lêle aujourd'hui , chevalier ? Voulez-vous pas que je fasse l'injure à ce vin généreux
de le boire dans un gobelet d'étain ? Et notre argenterie est-elle donc assez nombreuse pour que vous y cherchiez long-temps la tasse de mon grand-père ?
Des Préaux se frappa le front, alla de nouveau vers le dressoir, en tira un étui de chagrin noir, où il prit une large et profonde lasse d'argent, aux armes de sa famille , assez précieusement ciselée , seule pièce d'argenterie que possédât cette pauvre maison ; puis , après l'avoir soigneusement essuyée, il la vint mettre devant son père.
— Allons donc , sur ma foi , vous êtes aujourd'hui un oublieux échanson; mais je vous pardonne en faveur de mon vieil ami couleur de rubis, qui va devenir vermeil par la magie de la tasse de mon grandpère.
Et le bon gentilhomme , après avoir soigneusement versé presque goutte à goutte le précieux nectar, qui, en effet, se colora des teintes les plus riches , grâce aux reflets de l'or dont l'intérieur de la tasse était bruni , reposa la bouteille avec les mêmes précautions.
Puis, commodément appuyé sur le dos-
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sicr de son grand fauteuil, tantôt fumant avec une sorte de rccuoillemcnt , tantôt couvant des yeux sa coupe pleine , qu'il n'avait pas encore portée à ses lèvres , afin sans doute de se ménager longuement ce plaisir, le noble campagnard sembla jouir pleinement de l'espèce de béatitude tour à tour muette et expansive, qui suit d'ordinaire un bon repas.
— Me permettez-vous, mon père, — demanda alors des Préaux, — de travailler à cette petite galère que je finis pour Gabriel ?
— A votre aise, monsieur le constructeur, à votre aise, bien que vous ayez le temps, jarnibleul de terminer ce bel ouvrage avant votre nouvelle campagne de mer; mais, après tout, nos voisins d'Eudrevillc sont si fort nos amis , que je suis ravi que vous songiez à leur être agréable; or, penser au gentil Gabriel de notre charmante marquise , c'est les prendre par leur faible le plus attaquable 1
Et des Préaux, qui avait extrêmement rougi au nom de la marquise, allant aussitôt quérir une galère en miniature, presque
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terminée, se mit à travailler avec une adresse parfaite à ce petit chef-d'œuvre, pendant que le bon campagnard le suivait des yeux avec intérêt.
-^ Je n'ai jamais compris, — dit ce dernier, — comment cinq malheureux forçats peuvent coucher dans ces sortes de bancs, où ils sont enchaînés jour et nuit, n'est-ce pas?
— Jour et nuit , mon père , pendant le calme et pendant la tempête , pendant la manœuvre et pendant le combat.
— A propos de combat , montrez-moi donc encore ce que vous appelez, /«... la ramhade^ je crois ?
— C'est ceci , mon père, cette espèce de bastion , élevé sur l'avant de la galère.
— Donnez 1 que je voie bien , — dit M. de Saint-Marc... Et le vieux gentilhomme déposant sa pipe, prit la petite galère; puis après l'avoir considérée en silence, et du doigt montrant la rambade à son fils , il lui dit, les yeux humides, avec une expression de tendresse , impossible à rendre : — Et c'est pourtant là que tu as été blessé , mon pauvre enfant ! 1
— Oui, mon j)ère , mon bon père, — ré-
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pondit le chevalier, profoiidi rnenl touché de ce tutoiement inaccoutumé, qui disait si naïvement tout l'attachement de son père pour lui ; puis , allant s'asseoir près de M. de Saint-Marc, sur un escabeau, il prit sa main qu'il baisa , et continua de travailler.
— Ah! la guerre! la guerre!! — dit le vieillard, accompagnant cette exclamation d'un soupir douloureux qui révélait l'amertume de ses craintes et de ses angoisses paternelles. Mais paraissant presque honteux de ce mouvement de faiblesse , il ajouta , en faisant coup sur coup tourbillonner de sa pipe, qu'il reprit, cinq ou six épaisses bouffées de fumée, afin de cacher sans doute son émotion involontaire sous ce nuage improvisé, il ajouta : — La guerre est un rude et noble métier, chevalier! un métier qui convient surtout à de pauvres gentilshommes comme nous, mon enfant, qui n'avons que la cape et l'épée; car une action d'éclat peut faire votre fortune militaire. Et puis d'ailleurs, à votre âge, il faut bien avoir de l'ambition; ce n'est plus comme an mien, où après avoir servi le
roi, on se trouve heureux de revenir vivre en paix dans l'antique manoir de ses pères ; de cultiver le champ qu'ils vous ont kissé, et d'attendre ainsi sans crainte ni reproche le moment suprême où Ton doit serrer pour la dernière fois la main de son fils 1 — Puis, après un moment de silence , le vieux gentilhomme ajouta : — Ah 1 fasse le ciel que j'aie au moins cette joie dernière, et que tu sois là,,, mon enfant, toil toi su? tout l
— Mon père... mon père... mais quelles funestes pensées ! — s'écria le chevalier.
— Vous avez raison , — dit le vieillard en surmontant de nouveau cet accès de tristesse singulière, — ■ vous avez raison; et je ne sais pas pourquoi ces idées me viennent aujourd'hui plutôt qu'un autre jour!...
Yous avez raison; car, sur ma parole, je parle là en véritable insensé... Est-ce que vous ne me restez pas encore au moins deux ou trois mois , selon ce que nous a écrit dernièrement Téméricourt? Ainsi donc, puisque vous êtes là , ne songeons pas à ces imaginations fâcheuses , dont , par le ciel , j'aurais à rougir ! Ne pensons qu'à notre visite de tantôt à Eudreville... Aussi, dussiez-
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VOUS me (aire raison avec un verre de cidre, puisque vous ne voulez pas boire de vin, je vais vous proposer une santé que vous accepterez, jarnibleu ! — dit M. de Saint- Marc en levant sa tasse. — A la santé de madame,..
Mais Jeanne ouvrit tout-à-coup si brusquement la porte, que le vieillard s'arrêta au moment de porter son toast.
— Qu'y a-t il donc? La bergère est-elle ahurie du gobelin , comme tu dis, ou le poulain a-t-il bu de travers ? que lu entres ici en véritable ouragan 1 — s'écria gaiement le vieillard, qui reposa sa tasse pleine sur la table.
— Dieu merci, non, monsieur! c'est le messager de Rouen, qui ne boit pas de travers lui , qui vient d'apporter cette lettre.
— Allons , va faire rafraîchir ce garçon et n'entre pas ici que je ne t'ap^^elle, — dit M. de Saint-Marc; puis donnant la lettre à son fils , il ajouta : — Voyez un peu ce que c'est, chevalier.
Aux armoiries , à l'écriture , et à la couleur des fils de soie , qui , selon la coutume
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d'alors, unissaient la cire des deux cachets, le chevalier avait déjà reconnu une lettre de son ancien capitaine ; aussi , troublé malgré lui, il dit à M. de Saint-Marc : — Cette lettre est de notre cousin, de M. de Téméricourt, mon père.
— Lisez-la donc bien vite ! — s'écria le vieux gentilhomme , ému d'une curiosité non moins inquiète.
Des Préaux commença de lire d'une voix altérée, en rougissant et pâlissant tour à tour.
M. de Téméricourt apprenait à M. de Saint-Marc que, dej)uis sa dernière missive, de grands changements étaient survenus ; que , contre son attente , il repartait de Paris dans huit jours pour Malte, afin d'y aller prendre le commandement d'une galère destinée à agir contre Candie; aussi proposait-il à M. de Saint-Marc de lui envoyer au plus tôt le chevalier, pour faire encore cette campagne , après laquelle M. de Téméricourt se disait sûr, ou d'obtenir pour son jeune parent le grade de lieutenant de galère, ou de pouvoir le faire recevoir chevalier de l'ordre, s'il se sentait assez de vocation pour prononcer ses vœux.
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Quoique celte proposition de M. de Téméricourt fut des plus considérables , et dût combler les espérances de des Préaux et de son père, cette lettre inattendue venait dans un moment si inopportun, qu'au lieu de réjouir les habitants du pauvre manoir, elle les attrista profondément.
Après avoir lu , Auguste des Préaux ne dit mot , baissa la tète, et ses beaux traits révélèrent tout-à-coup une douloureuse expression de chagrin morne et écrasant.
M. de Saint Marc prit la lettre à son tour, la relut avec une minutieuse et navrante attention, et sa figure vénérable trahit aussi l'accablement le plus cruel; néanmoins, ensuite de quelques minutes d'un pénible silence, le vieillard dit d'un ton ferme et apparemment résolu :
— ïéméricourt agit là en bon et loyal parent... c'est à nous, mon fils, de montrer que nous sommes dignes de son intérêt... Voyons, Téméricourt part de Paris dans huit jours , il en faut au moins quatre ou cinq pour s'y rendre par le coche... c'est donc demain ou après-demain qu'il te faut partir , mon enfant ! ! ! — dit le vieillard en
frappant maGhinalement de sa pipe éteinte, le pied de sa coupe, encore remplie du vin généreux qu'il désirait naguère, mais qui à cette heure lui eût semblé plus amer que du fiel.
— Partir 1 — murmura des Préaux avec un accent désespéré. . . — Partir !
— Allons, allons! du courage5mon enfant, — reprit le vieux gentilhomme d'un air décidé, bien que son regard continuât d'être triste et abattu, — du courage ! songez que la campagne finie, vous serez lieutenant de galère. . . Eh bien ! c'est donc au plus ime année de résignation; et puis après, vous me reviendrez ici en congé , voir encore nos travaux des champs, me donner votre bras dans nos promenades; et le soir, au coin de notre foyer, quand par hasard nous n'irons pas A Eudreville, vous me raconterez vos nouveaux voyages en mer, n'est-ce pas !... Et puis moi, je vous redirai, comme toujours, mes vieilles campagnes que vous ne vous lassez jamais d'entendre, assurez-vous.
— Oui , mon père ; mais partir ! partir !. . . Dieu du ciel , partir ! — répéta le chevalier en attachant sur son père un regard fixe, si
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poignant et si désolé , que le bon gentilhomme ne le pouvant supporter, reprit avec son indifférence affectée:
— Bath 1 co n'est qu'un an ; et un an , c'est bientôt fini après tout ! car ces quatre derniers mois que nous venons de passer ensemble m'ont paru un jour... il est vrai que tu étais là , mon pauvre cher enfant !... mais enfin... puisque cela ne saurait être autrement, il faut bien prendre son parti, n'est-ce pas? se faire une raison. . . et d'ailleurs ne suis -je pas resté seul , vingt-sept mois d'une part, et de l'autre dix-neuf mois et cinq jours, sans te voir, lors de tes deux premières campagnes de Malte? Eh bien, jarnibleul je n'en suis pas mort... et. Dieu aidant, cette fois-ci, je n'en mourrai pas non plusll seulement, nos amis d'Eudreville ne vont pas prendre, j'en suis sûr, cette séparation subite aussi philosophiquement que nous deux ! — ajouta le bon gentilhomme, en s'essuyant furtivement le coin de l'œil, et sifflant bien vite et bien haut une ancienne marche des trompettes du régiment d'Heudicourt.
Ces derniers mots de M, de Saint-Marc ,
nos amis cV Eudreville ^ tout en semblant porter à son paroxisme la douleur de son fils , arrachèrent Auguste à la stupeur accablante où il était plongé ; il se leva vivement , et , le cœur gonflé , dit à son père : — Pardon , pardon, mon père,... mais l'étonnement , et puis ce départ si subit.-. Ce départ...
— A,jarnibleu!bien de quoi te chagriner, — dit le vieillard en l'interrompant ; — mais faut aller tout de suite dire à Jeanne d'atteler la Bergère ^ afin de perdre le moins possible du temps qu'il nous reste pour faire nos adieux à nos amis; montez vous habiller, chevalier, et revenez vite 1
Une demi-heure après ceci , le père et le fils étaient tristement en route pour Eudreville.
Or, ce senties hôtes de ce château, M. le marquis et madame la marquise de Yilars , que l'on va maintenant faire connaître au lecteur.