I)AI,ZAC
MAnvMi: ï,\ MM'.QiJisiî m: vFrvns. 'i75
montra, dans celte conjoncture tlifTicilcî et délicate, un (;sprit de conciliation à la fois si digne, si bienveillant et si impartial, qu'il parvint à négocier et assurer le retour de la magistrature exilée ; faisant ainsi révoquer, par le roi, un ordre inconsidéré, sans compromettre en rien les privilèges et Tindépendance du Parlement de Normandie.
Cette mission heureusement remplie , M. de Sarrau revint à Paris, et à cette époque, sa réputation de prodigieux savoir et de haute vertu avait déjà une autorité si retentissante, que beaucoup de philosophes ou de légistes étrangers le consultaient sur de nombreux points de droit, d'histoire ou de jurisprudence en litige, et s'en rapportaient religieusement à son arbitrage, ('hristine de Suède, enfin, supplia M. de Sarrau de vouloir bien être son correspondant, distinction enviée, que le protestant rigide accueillit d'abord avec une extrême froideur; cet esprit fier et rigoriste, se ployant diiïicilement à la pensée de lier un commerce aussi fréquent avec celle reine cruelle, vindicative et débauchée; mais, vaincu par les instances dr (Christine, et
surtout réfléchissant, avec raison, qu'usant de cette suprême influence de ïhomme de bien, que l'amazone couronnée lui reconnaissait, il pourrait faire quelque bonne œuvre, ou empêcher quelque mal, M. de Sarrau accepta; or, la plupart des secours ou encouragements accordés par Christine à des savants malheureux ou méconnus, le furent à la recommandation sage et éclairée de ce vertueux savant, qui mourut le 3o mai 1 65 1 ( 1 ) , laissant un fils âgé de dix-sept ans, une fille de onze ans, et une femme qui ne le survécut que d'une année.
Le fils prit le nom d'un fief. Saint Brie, et entra dans un régiment de cavalerie ; quant à sa fille ^ mademoiselle Louise-Anne
(1) Voici, à propos de la mort ch; M. de Sarrau, une lellre do la reine Christine à sa veuve :
« Madame,
» Je suis touchée si sensihlcment de la perle qxic vous avez faicle de monsieur Sarrau, que je no me sens pas capable de faire à présent aulïo chose pour votre consolation que de joindre ma douleur à la vôtre, et de plaindre avec vous et les gens de bien un personnage d'un si rare mérite. Ce regret augmente encore davantage, lorsque je pense à raffcclion qu'il a toujours conscrvét pour mon service, et
MADAME LA MARQUISE DE VILaUS. 3']']
de Sarrau , dont il s'agit ici , après la mort de sa mère elle s'en alla habiter Rouen avec une de ses tantes.
^ dix-sept ans^ mademoiselle Louise de Sarrau passait à bon droit pour une des personnes les plus parfaitement accomplies de la province; sa beauté était véritablement peu commune^ son esprit supérieur^ résolu et singulier en tout^ ses vertus solides et sa grâce enchanteresse) malheureusement y tant et de si rarA qualités ne pouvaient Jaire oublier quelle était demeurée fidèle à la monstrueuse hérésie dont sa famille avait toujours été infestée.
Telles sont les paroles d'un contemporain de Louise; catholique exalté, qui, malgré
que pendant sa vie jo liai pas eu l'occasion de lui lesmoigner comme j'eusse souhaité la passion que j'ai de m'en ressentir. Et c'est ce qui m'oblige à vous conviera me donner lieu de faire connaître à ses proches la gratitude dont la mort a prévenu les effccls, et que j aye subjct de me jusiificr , envers la mémoire d'un si digne homme, de la reconnaissance à son zèle cl à son amitié ; vous Irouvcnz en moi une parfaite inclination à vous gratifier, et la vo- Jouté de vous estre constamment, etc. Christine.
» De Stockholm, le i*"' juillet i65i. »
37B LAïllÉAUMONT.
la dissidence de sa foi religieuse , en donne ce portrait.
La tante de mademoiselle de Sarrau , femme grondeuse et chagrine, lui fit sans doute regretter souvent la calme sérénité de la maison paternelle; mais déjàfièreet silencieuse , Louise ne se permit pas un mot de plainte ou de reproche. Lorsqu'elle eut atteint sa dix-huitième année, sa tante lui présenta plusieurs brillants partis , car Louise possédait une terre d'ftiviron vingt mille livres de revenu.
Entre autre prétendants à sa main, on distinguait M. de Quévremont , seigneur d'Eudreville et Boudeville, gentilhomme de la baronnie de Châteauneuf en ïhymerais.
Jeune et riche , élevé dans son château par une mère faible et facile , n'étant jamais sorti de sa province, M. d'Eudreville avait les qualités et les défauts naturels à cette éducation campagnarde. S'il se montrait ignorant, infatué de sa noblesse, joueur, grossier, et plus que bon convive, il était d'ailleurs hardi, franc cl généreux.
Or 5 soit penchant , irréflexion, indilïé-
MADAME LA MAHQLISE DK VILARS. ^79
rence de l'avenir ou désir d'échapper aux ennuis inséparables d'un plus long séjour chez sa lanle, Louise à dix-huit ans épousa M. d'Eudreville.
Au bout de six mois à peine , Louise se vit la plus malheureuse des femmes.
Ainsi que cela arrive assez communément, M. d'Eudreville s'était marié sans trop savoir pourquoi il se mariait; ça avait été peutêtre, un peu par le penchant que devait inspirer une aussi jolie femme que l'était Louise; un peu pour plaire à madame la douairière d'Eudreville, qui mourait d'envie d'être grand'mère; un peu par intérêt, et enfin un peu aussi, parce que ce jeune gentilhomme se croyait las de cette existence vide et bruyante que menaient alors dansleurs terres les nobles campagnards. Mais il est apparent qu'en cédant aux vagues motifs qui le décidèrent à cette union, M. d'Eudreville avait agi de prime-saut, sans éprouver aucun ressentiment réel et profond, qui eût pu lui faire de ce mariage une sorte de nécessité d avenir; car, incapable de mener long-lemps une vie intérieure et tranquille, il en vinl bientôt à regretter les UimnUu( u\ plaisirs
38o LATRÉAUMONT.
de son existence de garçon, et à l'avouer assez brutalement à Louise (i).
Celle-ci endura tout, souffrit tout, versa des larmes amères et secrètes sur la faute qu elle avait commise , en choisissant si mal; mais aux yeux du monde et de soi> mari , parut toujours sinon heureuse , du moins calme et résignée.
La voyant ainsi délaissée, la fleur des gentilshommes de Normandie l'entoura de soins et d'hommages, mais telle fut la convenance chaste et réservée quoique bienveillante et 23olie de la conduite de Louise , que l'inaltérable pureté des principes de cette jeune femme ne fut jamais attaquée, et ne lui fit
(i) On Irouve (volume xvij du manuscrit déjà cilé, ce couplt'l significatif sur M. d'Eudreville :
Air : A ta santé , camarade .
DEudrevllle et l'auilleuse, Parmi les verres et les pots, Ivrognes d'humeur joyeuse Se disaient à tout propos :
A la .«anlé, camarade .
De ma femme je n ai garde; Taupe cl linc, Dieu merci, Je H m -M pas grantl ^ouci.
madamï: r.A. marqiisk m: vilars. 38 1 pas lin (Mincmi. lùifin apr<^s deux ans otdemi de celle- existence malheurense , elle vit mourir son mari , des suites d'un coup dangereux reçu dans une orgie , de sorte que M. d'Eudreville laissa Louise à vingt-un ans, veuve, et mère de deux enfants.
On pense si le caractère ferme et réfléchi de cette jeune femme mit à profit la terrible leçon qu'elle avait reçue; aussi lui arriva-t-il, par une inconséquence assez concevable d'ailleurs , de ne voir ou d'espérer désormais le bonheur, que dans des conditions justement opposées à celles dont elle venait de souffrir si cruellement , et de vouer pour ainsi dire d'avance à un refus inexorable tout jeune gentilhomme campagnard assez fou pour demander sa main ; or , on verra si elle suivit cette idée avec la résolution habituelle de son esprit absolu.
A ce propos , on doit dire qu'un des traits les plus saillants et les plus organiques du grand caractère de cette jeune femme, était sa volonté inébranlable d'accomplir opiniâtrement toute promesse faite librement ! d'ailleurs , celte indomptable puissance de vouloir, ce saint dévouement à la foi jurée.
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semblent si profondément innés chez elle , que M. de Sarrau écrivant à Grootius en 1649 (10 juin) s'exprimait ainsi, en parlant de Louise alors âgée de neuf ans.
« Il y a trois jours qu'un malheureux » docteur m'épouvanta plus que vous ne " sauriez le croire , et béni soit Dieu de ce » que je n'ai pas perdu ma fille ; elle a » neuf ans à peine , et ce docteur lui » enseigne l'histoire romaine. A propos » du dévouement de Régulus , trait que »le docteur exaltait beaucoup, ma pauvre î> petite Louise de dire fièrement qu'elle » s exposerait au même sort pour accomplir » une promesse faite. Son maître , en façon A) de badinage, lui dit : — Eh bien, je suis »sùr, moi, que si vous me promettiez de "demeurer deux jours sans manger, vous •) ne tiendrez pas cette promesse. — Peut- » on /'ester ainsi sans mourir? demanda d'a- »bord l'enfant... — Assurément, dit l'in- )> sensé. — Eh bien donc ^ monsieur^ dit ma » pauvre petite résolue , je vous promets de r^ ne pas manger pendant deux joui s, — Vous » qui savez, mon ami, l'incroyable franchise ^) et fermeté de ma fille , si connues chez
MADAMi: LA MVUQUISr DE VILARS. 383
j) moi, que pour dernier terme de preuve ou «d'affirmation, on dit génc^ralemcnt made- " MOisELLE Louise l'a dit, ou mademoiselcl n Louise l'a vu , vous concevez ma terreur, »' car je connaissais trop l'invincible opiniâ- » trcté du caractère de l'enfant pour douter » qu'elle tînt jusqu'au bout... En effet, mon » ami, prières, menaces, larmes de sa mère •> et de moi , rien ne Ta pu détourner de ') cette fatale imagination , et il a véritabley. ment fallu la force de santé et la vigueur »dc l'esprit de Louise pour que , dans un « âge aussi tendre , elle ait pu résister à une » aussi terrible épreuve, épreuve qu'elle a » subie d'ailleurs avec un admirable stoïcisme, "dont je suis fier maintenant, je l'avoue à » ma honte, mais qui m'a rendu bien afFreu- )' sèment malheureux pendant deux jours! •» On n'a voulu rapporter ce trait enfantin que parce qu'il semble extrêmement caractéristique, et annoncer l'inaltérable sûreté de tout serment fait plus tard par cette jeune femme ; car, à bien dire , sa haute et souveraine vertu fut toujours l'expression la plus ample et la plus solennelle du rii^oujeax accofïiplissement de la promesse.
Ainsi, s'étant librement mariée à M. d'Eudreville, et lui ayant librement juré fidélité, telle affreuse que dût être l'existence de Louise, aucune puissance humaine ne lui eût fait parjurer cette foi, tant que son mari eût vécu; elle le pensait du moins, et Tavenir va prouver évidemment, qu'une aussi rare puissance de volonté était bien en elle. Maintenant revenons aux événements qui succédèrent à la mort de M. d'Eudreville.
Un ami de M. de Sarrau, qui avait vu Louise enfant, M. Honoré de Mallorties, marquis de Yilars , homme de qualité, était revenu habiter Rouen après avoir bravement servi comme brigadier de mousquetaires. C'était dans le fort des chagrins de Louise, environ un an avant la mort de M. d'Eudreville ; M. de Yilars avait alors quarante-huit ans ; ses anciennes et intimes relations avec M. de Sarrau, sa bonté, sa parfaite noblesse et élévation de caractère, engagèrent la pauvre jeune femme à s'ouvrir à lui seul , pour en implorer pitié , secours et conseil. Or , elle avait trouvé chez M. de Yilars une tendresse si paternelle et si grave y des avis si sages, et des consola-
MADAMK LA MARQUISK DK VILAUS. 385
tions si bienfaisantes; enfin ce gentilhomme avait su en deux rencontres, parla franchise digne et imposante de ses observations, agir si efficacement sur M. d'Eudreville , et le ramener , passagèrement il est vrai, à de meilleurs procédés envers sa femme, que Louise était restée pénétrée de la plus inaltérable reconnaissance pour cet ami, aussi solide que dévoué.
Or, pour abréger, on saura que la riche et jolie veuve, après avoir vainement cherché pendant deux années parmi la foule empressée des prétendants à sa main q'Uelqu'un qu'elle pût aimer d'amour, et n'ayant trouvé personne digne d'elle, Louise sentant plus que jamais l'embarras de sa position, ayant une fille et un fils à élever, une fortune considérable à régir, et ne voulant pourtant se remarier qu'avec une chance de bonheur presque certaine, j)roposa un jour tout brusquement sa main à M. de Yilars.
On pense à la surprise de ce dernier, qui depuis deux ans recevait toutes les confidences de Louise à propos de la vanité de ses recherches et de ses espérances; aussi I. 9.")
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refusa-t-îl d abord, objectant son âge, le sérieux de son esprit , son goût prononcé pour la retraite, toutes choses enfin certainement peu faites pour assurer le bonheur d'une jeune femme , qu'un triste et douloureux passé devait rendre si exigeante pour l'avenir ; en un mot, il avoua décidément à Louise qu'il avait été assez l'ami de sa famille , et qu'il était beaucoup trop véritablement le sien, pour se rendre jamais complice d'une telle folie.
A cela , Louise répondit avec cette noble franchise dont on la verra donner encore tant de preuves : ^ Jusqu'à présent je n'ai éprouvé pour personne ce qu'on appelle de Xamour; sans doute suis-je destinée à ne jamais ressentir cette passion ; j'ai commis la faute de me marier une première fois , presque sans réflexion , à un jeune gentilhomme doué de ce mezzo-termine de bonnes et mauvaises qualités qui pouvaient me faire croire à un bonheur sinon vif, du moins négatif; j'ai été cruellement abusée.
» Depuis, je me suis vue entourée de gens qui m'ont paru tous ressembler plus ou moins à mon premier mari ; peut-être me
MADAMK LA MAKQUISE DE VILARS. 3^7
trompé je , selon leur mérite , ou selon la vérité , mais je suis bien certaine de ne pas me tromper selon mon cœur, impression qui me guidera seule et toujours ; en un mot, ma position es^ telle à cette heure, que je veux me remarier , et ma confiance et mon attachement pour vous, mon ami, sont tels aussi, que je vous propose ma main. Je n'ai jamais aimé d'amour, je ne vous aime pas d'amour^ je ne sais pas si j'aimerai jamais d'amour; mais ce que je sais, mais ce que je vous affirme sans serment, sûre que vous me croirez, parce que Louise vous l'aura dit^ ainsi que disait mon pauvre père, c'est que de ma vie je ne' faillirai au moindre des devoirs auxquels je m'engagerai si vous m'acceptez pour votre femme; c'est qu'à jamais reconnaissante de ce que vous venez ainsi à moi , quand je vous demande votre appui , mes sentiments pour vous seront au dernier jour de ma vie ce qu'ils sont aujourd'hui; c'est qu'enfin mon seul but et mon unique volonté sera de vous rendre heureux.
Telle étrange que paraisse celte proposition, tel cingulier qu'en semble l'agrément
388 latuéaumolnt.
après un pareil aveu ; M. de Vilars , riche lui-même, épousa la jeune veuve; depuis ce moment, Louise fut la plus heureuse des femmes , et M. de Vilars se félicita chaque jour de la détermination qu'il avait prise.
On l'a dit, M. et madame de Vilars habitaient le château d'Eudreville , n'allant à Rouen que rarement et pour affaires. M. de Vilars avait autrefois connu M. de Saint-Marc père de des Préaux; ils avaient fait ensemble les guerres des Pays-Bas et d'Italie ; aussi lorsqu'après son mariage avec Louise M. de Vilars vint demeurer dans le voisinage du fief des Préaux, des relations amicales et fréquentesse rétablirent entre les deux anciens compagnons d'armes.
Peu à peu, ces relations devinrent pour ainsi dire habituelles et indispensables aux habitants des Préaux et d'Eudreville , ces deux habitations n'étant qu'à une lieue l'une de l'autre ; enfin madame de Vilars appréciant de plus en plus les bonnes et franches qualités de M. de Saint-Marc, et le charmant naturel de son fils, s'attacha extrêmement à cet enfant , qui , lors du mariage de Louise avec M. de Vilars, avait environ douze ans,
MADAME LA MAKQUISB DE VILARS. 3S()
et qu'elle aimait avec cette sorte d'attachement presque maternel qu'une femme de vingt-trois ans peut avoir pour im enfant de cet âge.
Quelque temps après, Auguste chevalier des Préaux, partit pour Malte et y resta près de trois années; lorsqu'il revint au manoir paternel , ce n'était plus un écolier , mais un bel adolescent dont une vie ordonnée, rigide et périlleuse avait largement développé les nobles instincts.
Aussi , Louise revit d'abord Auguste avec plaisir, puis avec un vif intérêt; l'afFeclion que la jeune femme lui portait s'augmentant pour ainsi dire à mesure qu'elle reconnaissait l'injustice tacite de ses préventions , car elle s'était attendue à trouver dans son jeune protégé , au retour de ses campagnes lointaines , cet air quelque peu glorieux et délibéré qu'à cet âge on pourrait prétendre d'afficher, lorsque, si jeune, on s'est battu bel et bien , et que pour preuve , on peui fièrement citer une honorable blessure.
Mais non , ainsi qu'on a dit , Auguste re vint ce qu'il était parti; simple, naturel et bon ; ne parlant que comme malgré lui , et
SgO LATR^AUMONT.
à regret , des occasions où il s'était si fort distingué; mais racontant avec la grâce naïve ou le feu de la jeunesse ses impressions si variées , si neuves , à l'aspect des pays inconnus pour lui ; sa désolation amère , lorsqu'il voyait de pauvres esclaves Turcs pleurer sous le bâton des comités de la galère ; et aussi ses rêveries tendres et mélancoliques, lorsque, par une belle nuit d'Orient, assis sur la poupe dorée de la Capitane , il regardait tristement le ciel étoile en songeant à son père et aux amis qu'il avait laissés à Eudreville.
Au retour de sa première campagne, Auguste des Préaux vit donc Louise presque chaque jour; souvent madame de Vilars lui faisait redire ses voyages, trouvant un plaisir enchanteur à écouter en silence cette voix douce et candide , raconter si ingénument de sombres naufrages ou de sanglantes mêlées ; puis , quelquefois rêveuse , la jeune femme, fermant ses beaux yeux, s'imaginait à plaisir qu'elle était châtelaine, et que son page assis à ses pieds lui lisait quelque ancienne et vaillante chronique , écrite avec une naïveté louchante et chevaleresque !
MADAMF. LA MARQUISE DE VILARS. ^Q l
D'autres fois, Louise éprouvait une émolion inexprimable, lorsqu'elle venait à penser que , si jeune encore , cet enfant avait partagé tous ces périls ! qu'il était aussi doux qu'intrépide! aussi beau que généreux et bon ; et que pourtant le hasard payait mal tant de rares qualités; que M. de Saint-Marc était pauvre , et que son fils devait souvent ressentir d'amères et cruelles mortifications d'amour-propre, lorsqu'il se trouvait au service avec de jeunes Volontaires riches et magnifiques.
Aussi lorsque Auguste partit pour sa seconde campagne, Louise, usant selon son cœur, de cette merveilleuse subtilité, de cette exquise dissimulation dont les femmes semblent douées par le génie de la délicatesse, afin de pouvoir impunément se livrer à toutes leurs touchantes et généreuses inspirations, Louise prenant pour complice et confident M. de Vilars , qui portait aussi l'intérêt le plus affectueux au jeune chevalier, avait prié M. de Saint-Marc de la laisser se charger d'une foule de détails relatifs à l'équipage d'Auguste.
Une fois les emplettes finies, madame
302 LATRÉADMONT.
de Vilars , aidée de son mari, avait facilement persuadé M. de Saint-Marc qu'il avait dû être jusque là outrageusement volé par ses fournisseurs , puisque cette fois les cravates de dentelles , les pièces de tabis , les aiguillettes et les rubans destinés à rehausser la charmante figure , de son fils absorbaient à peine la modique somme que le bon vieillard économisait à grand' peine chaque année pour l'équipage du chevalier; enfin , c'étaient encore tantôt de riches et excellentes armes que M. de Yilars offrait à Auguste comme souvenir de son amitié , tantôt une belle écharpe que Louise avait brodée de ses couleurs, et qu'elle lui ordonnait de porter , ainsi que l'aurait fait un chevalier des anciens fabliaux.
Il faut dire , en un mot , que ces dons étaient offerts avec tant de cordialité , de charme et d'à-propos, que le caractère le plus susceptible n'aurait jm y trouver le motif d'un refus, et que d'ailleurs Auguste des Préaux était une de ces natures rares et élevées, qui n'ont jamais honte d'accepter un bienfait parce qu'ils se sentent capables de le noblement reconnaître.
MADAME LA MARQUISE DE VILARS. 3(y\
Auguste partit donc de nouveau pour Malte.
Cette fois Louise ressentit profondément son absence; elle crut d'abord que cette impression venait du changement laissé dans les habitudes d'Eudreville par le départ du chevalier; mais bientôt elle s'aperçut du contraire, car peu à peu elle en vint à songer presque continuellement à Auguste, sans néanmoins regretter sa présence.
Avec sa franchise et sa loyauté connue, Louise alors s'écouta pour ainsi dire sentir, s'interrogea bien en face, et se demanda si son religieux attachement pour M. deVilars avait subi la moindre altération ; mais elle s'aperçut sans étonnement, qu'une affection aussi sainte et aussi sacrée était immuable comme la vérité... qu'elle n'avait ni faibli, ni surtout augmenté, car Louise eût peutêtre pris ce dernier symptôme pour une tendance involontaire à la fausseté.
Madame de Yilars reconnut donc pour la première fois qu'elle aimait d'amour... Cette découverte, terrible et fatale pour toute autre peut-être, ne l'épouvanta pas, et
elle continua de regarder l'avenir avec calme, confiance et sérénité.
Et pourquoi d*ailleurs Louise eût-elle tremblé? sa toute-puissante résolution de ne jamais mentir à la foi promise, était audessus de toute séduction, de toute ivresse, de toute volonté humaine ; aussi ne rougissait-elle pas de son amour pour Auguste, parce quelle savait toujours devoir être digne de M. de Vilars; car chez les âmes élevées, le remords naît presque toujours de la douloureuse comparaison de ce qui a été avec ce qui n'est plus... ou de ce qui est avec ce qui devrait être. Or, dans la vie de Louise, dans son vif attachement à son mari, rien n'était, rien ne serait changé; son intérêt pour Auguste enfant était devenu de Tamour ; mais l'objet de ce pur et chaste amour l'ignorerait constamment, une habitude prise depuis longues années permettant à Louise d'attribuer à une tendresse presque maternelle, les marques de bonté touchante qu'elle continuerait de donner à Auguste. Son secret serait donc à elle seule, et l'ineffable conscience de ce secret suffirait à son
bonheur. Qu'aurait-elle d'ailleurs désiré de plus, elle si sérieusement convaincue que plus était impossible, parce que Louise Valait juré ?
On le répète, la jeune femme se livra donc à cet amour avec bonheur, innocence et sécurité , se rappelant d'ailleurs la maxime suivante que son père lui citait souvent dans son enfance : Lorsquon a la tête assez forte pour braver le vertige , on ose regarder de bien haut, et on trouve alors de splendides jouissances dans ce qui étourdit et perd le vulgaire.
Que le raisonnement qu'on peut déduire de cette maxime , ait trompé bien des femmes qui se croyaient sûres d'elles-mêmes ; qu'il eût été mieux à madame de Yilars de chasser l'amour de son cœur, ou du moins d'éviter toute occasion capable de l'y aviver encore; que ces tempéraments ménagés entre la fidélité conjugale et un penchant coupable, prouvent un calcul de concessions > et que l'amour ardent et véritable, non plus que l'austère et rigoureuse vertu , n'en admettent d'aucune sorte, soit; c'est un fait et non une discussion qu'il s'agit d'établir ici;
seulement, quant à prouver que la passion de Louise pour Auguste fût vaillante et chaste et vraie, la suite de cette histoire ne le dira que trop.
On pourrait peut-être objecter aussi , qu'il eût été plus digne delà franchise de Louise d'avouer son amour à M. de Yilars ; soit encore, mais elle ne le fit pas, et on excusera, ou on concevra sa conduite, en songeant que dans tout caractère humain, on retrouve toujours la condition humaine^ c'est-à-dire imparfaite; et puis d'ailleurs, cette jeune femme d'un esprit juste et réfléchi, à jamais sûre de ne pas parjurer sa foi , n'estimait pas sans doute à propos de faire à son mari une confidence au moins superflue, et toujours blessante pour qui la reçoit, quelque sage etpeu glorieux qu'il puisse être.
Louise, pendant la seconde campagne d'Auguste, vécut donc de souvenir et d'espoir; redoubla de soins et de prévenances pour le bon M. de Saint-Marc, et attendit avec une tendre et inquiète curiosité le retour du chevalier , dont elle avait d'ailleurs suivi la carrière pas à pas, car Auguste écrivait souvent à son père, et ce dernier s'était
MA.DAMI: LA MARQUISE DE VILARS. 397
fait une loi de toujours décaclieter les lettres de son fils en compagnie de ses amis d'Eudreville.
Aussi, Louise, douée de ce tact si fin et si pénétrant, de cette suprême sagacité qui distingue singulièrement les femmes, avait successivement démêlé dans ces lettres, qui ne parlaient pourtant des hôtes d'Eudreville qu'avec les formes de la gratitude et de la vénération la plus grande; avait démêlé, depuis les premiers tressaillements jusqu'aux sentiments de plus en plus passionnés , que son souvenir avait fait naître au cœur d'Auguste.
Ainsi parmi les doux et mélancoliques cpanchements de cette naïve correspondance, elle avait saisi mille allusions indirectes, peut-être même involontaires, mais toujours tendres et frappantes, à propos de sites, de lectures, de fleurs, de certains airs de téorbe, qui lui avaient assez démontré que chaque impression reçue à Eudreville retentissait après bien profondément , et bien long-temps encore dans lame du chevalier ; puis , ça avait été aussi de sa part de fréquents envois de petits présents
pour les enfants de madame de Vilars; dons de peu , mais offerts avec tant de charme , qu on oubliait leur valeur, pour ne penser qu'à leur bonne grâce; attentions touchantes et délicates, dans lesquelles Louise avait deviné avec ravissement de nouvelles preuves de l'amour d'Auguste, cette perle de son cœur , ce trésor solitaire et caché dont elle vivait si heureuse.
Car madame de Vilars ne désirait plus rien, depuis qu'elle se sentait sûre de l'amour de celui pour lequel autrefois elle avait été une mère : — V aimant seule ^ la vertueuse et bienfaisante influence qu'elle voulait si fort exercer sur lui eût été bien limitée, ou peut-être nulle; lui V aimant^ l'espoir de Louise n'avait plus de bornes; en cela, qu'elle savait assez la noblesse et la pureté du caractère de des Préaux pour être certaine que lui aussi vivrait reconnaissant , fier et satisfait, d'une passion aussi dévouée, aussi inaltérable que sérieuse et chaste.
Or, l'instinct de Louise ne la trompa pas; car, au retour de sa seconde campagne , les vaillantes et rares qualités d'Auguste s'élaien t plus largement développées encore; et puis,
le profond amour qu'il éprouvait pour Louise, bien qu'il le crût ignoré d'elle, en absorbant toujours desPréaux^dans une ineffable rêverie , aurait d'ailleurs suffi pour le défendre des folies misérables ou des précoces et flétrissantes amours, si funestes à son âge, lors même que les habitudes austères imposées par M. de Téméricourt à tous ceux qui servaient sous ses ordres, ne l'en eussent pas garanti.
Lorsque Auguste revint à Préaux, au commencement de 1669, il avait donc dix-huit ans , et Louise en avait vingt-neuf environ.
C'était l'hiver, les longues veillées du soir se passaient délicieusement au coin du feu dans le vaste salon du château d'Eudreville. Auguste, son père, Louise, M. de Vilars, rarement un voisin de terre, composaient seuls ce petit cercle , intime et cordial , où régnait toujours la confiance expansive et la joie sereine des âmes paisibles et contentes; souvent on faisait quelque lecture en commun. Tantôt M. de Vilars empruntait une instruction solide et édifiante aux sévères écrivains de Port-Royal , car le mari de Louise se piquait fort de jansénisme, et cor-
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respondait avec Nicole , Arnauld , de Sacy , hommes d'une mâle vertu, d'un prodigieux savoir et d'une antique simplicité. Tantôt^ au contraire, c'était une satire de Boileau , une lettre de Pascal, ou une nouvelle comédie de Molière, que le bon M. de Saint-Marc lisait avec une gaieté franche et comique ; de même aussi qu'il brusquait avec rudesse le vers hautain et cavalier du grand Corneille. D'autres fois , Louise et Auguste lisaient tour à tour Andromaque , Britannicus, que Ptacine venait de dédier cette année même à M. le duc de Chevreuse ; et jamais la divine harmonie du plus tendre et du plus religieux des poètes n'eut de plus tendres et de plus religieux interprètes. Souvent aussi on posait le livre, puis, à propos d'un mot, d'une image ou d'un souvenir, venaient les longs commentaires, les conversations interminables , et même les vives et entraînantes discussions. Alors la sérieuse raison, l'expression sobre et réfléchie de M. de Yilars, contrastait vivement avec l'impétueux langage du brave M. de Saint-Marc, ou avec la chaleureuse parole de Louise; esprit brillant , hardi, naturel^
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étendu, mais qui devenait paradoxal et faux, dès qu'il s'agissait de déterminer sagement dans quelles conditions le rigoureux accomplissement d'une promesse pouvait devenir d'une funeste exagération; car Louise était toujours demeurée l'enfant inflexible, qui, au risque de mourir de faim et de désespérer son père, restai tdeux jours sans manger, parce qu'elle V avait promis, Quant k Auguste , tout en lui , pensées , langage , convictions , croyances , révélait l'âme la plus limpide et la plus pure, magnifiquement éclairée aux rayonnements splendides d'un amour immense.
Souvent aussi, se mettant au clavecin devant un fragment d'opéra de Lulli , Louise unissait son chant doux et frais à la voix jeune et sonore d'Auguste, ou bien prenait son téorbe pour accompagner les sons graves et harmonieux que M. de Yilars, excellent musicien, tirait savamment de la basse; enfin, on s'égayait encore aux plaisants et grotesques portraits que des Préaux [retraçait d'un crayon malin, ou on parcourait avec intérêt et curiosité les collections de sites et de costumes qu'il avait I. q6
rassemblées dans ses campagnes pour madame de Vilars , qui dessinait elle-même à ravir.
Telle était la vie heureuse et paisible qu'on menait chaque soir à Eudreville, en attendant un souper délicat; seulement, si la neige tombait trop épaisse , ou si la gelée rendait les chemins dangereux, M. de Saint-Marc et Auguste , au lieu de s*en retourner à Préaux , passaient la nuit à Eudreville, et le lendemain repartaient à grand'peine , en disant : A ce soir]
Or, c'est une aussi délicieuse existence , si doublement heureuse pour Auguste, que la lettre de M. de Téméricourt venait de cruellement troubler; aussi, conçoit-on la douleur qu'éprouva le chevalier en partant avec son père, pour venir faire ses adieux à ses amis d'Eudreville.