CHAPITRE TREIZIEME
Aliî puisqu'il faut partir, parlons sans lui clépl;iirc i Je me suis lu long-temps, je puis encorme taire,
I^AciisE. Bérénice, f. ii, vol. lO {variantes.')
Ce rtjatfau îï'CÊu^rcDilU.
Sept heures du soir venaient de sonner à l'horloge du château d'Eudreville ; le ciel était pur, et les rayons du soleil , déjà plus obliques, coloraient de tons chauds et dorés, çà et là régulièrement coupés par de grandes ombres , le sable jaune d'une longue avenue d'épaisse et verte charmille, au faîte re-
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courbé en voûte impénétrable, et dont les côtés, symétriquement tailles en arcades, simulaient,pour ainsi dire, les murs et les fenêtres de cette fraîche galerie de feuillage ; puis , de profonds vases du Japon, en porcelaine blanche à fleurs rouges et bleues , d'une forme simple, mais élégante , et contenant de beaux orangers arrondis en sphère , s'élevaient sur leur piédestal de granit brun , au milieu de chacun de ces arceaux de verdure.
Enfin, au bout de cette immense allée, d'un aspect véritablement grandiose , on voyait , lui servant de perspective , une grotte de rochers, d'où s'échappait une cascade abondante, reçue d'abord dans une large conque de marbre blanc, que soutenaient quatre Tritons de même matière ; mais bientôt, ce courant limpide débordant de cette sorte de réservoir, allait mêler sa nappe argentée à l'onde paisible et bleue d'un vaste bassin circulaire , aux bords revêtus de gazon et de fleurs, et du milieu duquel un impétueux jet d'eau jaillissait à une grande hauteur.
Dans cette avenue , M. et madame de Vilar s se promenaient à pas lents.
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Tout ea causant avec Louise, M. de Yilars tenait à la main un livre entr'ouvert ; il portait le justaucorps et le manteau court de velours noir ; une chaîne d'or à médaillon lui pendait au cou, et son feutre était surmonté d'une plumerouge cramoisie comme ses bas de soie et le ruban de sa cravate de dentelles ; la figure calme et grave de ce gentilhomme, alors âgé de cinquante-six ans, avait un très grand caractère de bienveillance, de réflexion et de fermeté; ses yeux étaient bruns, sa moustache et sa chevelure grises, sa démarche imposante, et sa taille haute, libre et dégagée; car il avait peu d'embonpoint; enfin, sauf quelques modifications de costume, on eût dit le noble original d'un majestueux portrait de Yan-Dyck; et, comme si le hasard eût voulu compléter cette ressemblance jusque dans les accessoires, un de ces magnifiques épagneuls, à longues soies blanches et orangées, que l'on voit si souvent dans les tableaux de l'illustre peintre, venait de temps à autre lécher timidement une des belles mains de M. de Vilar s.
Ironise marchait à côté de son mari; elle
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avait, on Ta dit, vingt-neuf ans , et était de moyenne stature ; une robe traînante de taffetas changeant , gris perlé , à reflets roses, garnie de point de Venise et de nœuds de rubans vert tendre, faisait encore valoir la grâce de ses épaules de neige, et dessinait sa taille enchanteresse , si mince et si flexible, que, bien qu'emprisonnée dans un des durs corsages qu'on portait alors, elle y paraissait souple et à l'aise. Chose remarquable , par une singularité qu'elle partageait avec madame de Montespan, Louise dont les cheveux étaient du plus beau blond cendré qui se pût voir, avait les cils et les sourcils très noirs et très fournis ; quant à ses grands yeux , ils étaient de ce bleu sombre, foncé, limpide, qui, selon certains accidents de lumière , semble parfois s'iriser; puis, à l'inverse de la beauté chinoise, l'arc de ses blanches paupières , au lieu de se relever vers les tempes, s'abaissait au contraire dans toute la noble pureté des lignes antiques; enfin, femme de race et d'extrême distinction , bien que ses formes fussent voluptueusement arrondies, Louise avait le col svelto et élégant, le front
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haut, le menton fermement accusé, l'ovale du visage un peu long; et sa petite bouche , du plus vif incarnat , et d'une coupe sévère, étant assez rapprochée de son nez mince et aquilin , donnait surtout à ses traits un grand air de résolution.
Tout enfin dans ce noble visage révélait l'énergie de volonté, le puissant empire de soi , que madame de Vilars possédait à un si rare degré, de même que son regard calme et assuré annonçait la parfaite quiétude d'une âme pure.
Par ce beau soir d'été , M. et madame de Vilars se promenaient donc à pas lents et mesurés dans cette longe avenue dont on a tâché de retracer l'imposante régularité; leur paisible entretien respirait cette bienfaisante sécurité, cette mutuelle croyance, au milieu desquelles l'âme peut se livrer à ses plus tendres épanchements , s'épanouir à ses impressions les plus radieuses, ou se bercer à la fantaisie de tous ses rêves; moments de suprême confiance enfin, où l'on peut tout dire, sans crainte de se heurter jamais à un doute ou à un soupçon.
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— Mon ami, — dit Louise,— arrêtons-nous donc un peu pour écouter ce calme... quel silence 1 quelle belle soirée! ne sentez-vous pas aussi la délicieuse odeur des rosiers, des lilas et des ébéniers en fleurs ? Mon Dieu ! quel suave concert de parfums! Voyez donc aussi quel magnifique couchant!! là, le ciel est encore bleu, mais plus loin, il s'enflamme déjà des derniers feux du jour!
quelle sublime harmonie de couleurs parmi ces masses tour à tour sombres et éclatantes , inondées de lumière, ou noyées dans une brume ardente 1 voyez aussi comme les rayons du soleil se jouent à travers le feuillage des arbres qu'on voit là-bas ! et au pied du vieux château de Tournebu dont les noirs créneaux sont seuls dorés; voyez comme le lac profond réfléchit le pourpre des cieux , dans ses eaux argentées, çà et là brunies par l'ombre verte des roseaux! et enfin , tout au loin, à l'extrême horizon, voyez donc quelle vapeur chaude et vermeille change en violet transparent l'azur foncé des collines I! Ah , mon Dieu ! que voilà un merveilleux Claude Lorrain ! généreusement coloré pour nous par le créateur et le peintre
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élernel de toutes choses 1 — dit Louise.
Puis après avoir un moment encore regardé en silence l'admirable paysage déroulé à sa vue, elle continua en s'accoudant avec grâce sur l'un des vases de porcelaine qui ornaient l'allée ; — ne trouvez-vous pas, mon ami , que l'aspect d'une aussi puissante nature agrandit et élève l'âme? Aussi, moi je ne croirais jamais une méchante action possible, en face d'un pareil tableau, — ajouta la jeune femme en retournant vers le soleil demi couché, son beau visage déjà tout rayonnant de bonheur et de sérénité ; mais qui, de la sorte , paraissait divinement resplendir au milieu d'une de ces auréoles d'or, dont les peintres italiens du seizième siècle entouraient les pâles et douces figures de leurs anges !
M. de Vilars qui s'était arrêté au même instant que Louise, et l'avait écoutée et contemplée avec une sorte de rehgieuse admiration , lui répondit après un moment de silence expressif.
— Vous ne savez pas, Louise, à qui je pense, moi, vn vous adniiranl , vous, si
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belle! au milieu de cette nature si belle aussi ?
— Non; dites-le-moi.
— Hélas! — dit M. de Yilars en souriant doucement,—j'avoue mon détestable égoïsme, mais je pense à moi; oui , car j'éprouve une de ces extases de cœur , un de ces étourdissements de bonheur, pendant lesquels Dieu devrait nous rappeler à lui. . . car , en vérité, Louise , ce qui est donné à l'homme de félicité ne peut aller au-delà ! et pourtant, depuis sept ans , je devrais avoir appris à ne plus m'étonner , car , en fait de bonheur, grâce à vous , je crois maintenant toutes les exagérations non seulement possibles , mais probables.
— Et moi donc, jDouvais-je jamais rêver un ami plus sûr, plus vrai, plus solide, plus sérieusement occupé de moi ?
— Soit, mais ce sérieux, cette solidité, cette sûreté que vous dites, tout cela n'est après tout que la triste conséquence de l'expérience et de la vieillesse. . . tandis qu'à votre âge, Louise, mais à votre âge! chaque vertu est un charme, chaque qualité