LE C II ATE A L' D ]• U D K E V I L LE
une grâce de plus ! Aussi , étes-vous en vérité rcnchantcrosse la plus dangereuse du monde , malgré la parfaite droiture et franchise de votre caractère!
— Et comment cela? vous m'effrayez presque, — dit Louise gaiement.
— Sans doute; tenez, je vais vous faire un aveu de la plus rare naïveté ; vous m'avez, en un mot, rendu le plus glorieux des hommes , car à force de paraître heureuse, vous m'avez su persuader que mon âge, que ma gravité , que mon éloignement pour les plaisirs du monde, cadraient si fort avec vos goûts, que vous n'aviez pu faire mieuxque me choisir: n'admirez-vous pas, je vous prie, la superbe de cette persuasion impertinente?
— Ce dont je suis fière d'abord , mon ami , c'est d'avoir pu , non vous persuader cela, mais \ous\e prouç^er, et surtout, — dit Louise avec enjouement, — de vous avoir amené à ne pas regretter votre jeunesse.
— Oh ! quant à cela, Louise, ne me faites pas plus philosophe que je ne le suis ; je regrette fort ma jeunesse au contraire ; seulement, je vous dois de ne pas envier celle des autres, et c'est beaucoup.
4l4 LATRÉAUMONÏ.
— Et cela, mon ami, parce que vous avez la sagesse suprême de vous croire , ou plutôt de vous faire heureux !
— Ah ! prenez garde , Louise , prenez garde! en me louant ainsi , vous vous louez vous-même plus que vous ne pensez , car je l'ai souvent remarqué, c'est un des traits frappants de votre esprit , de savoir mieux que personne , non seulement , si cela se peut dire, vous arranger dans votre position et vous y trouver à ravir; mais encore, amener les autres à partager , quant à eux , la même conviction.
— C'est que je crois en effet, mon ami , que tant qu'elle est honorable, il n'est pas de ]30sition dans laquelle avec de la raison et de la persévérance on ne puisse s'arranger... comme vous le dites.
— Ainsi, que de fois, Louise, je vous ai entendue raffermir le courage de notre digne voisin ; le consoler , le rassurer , lui opposer toujours une espérance à un chagrin , et quand , je suppose , il se plaignait de l'éloignement de son fds , lui parler de son retour !
— C'est qu'aussi , ce pauvre M. de Saint-
LE CHATEAU D El DREVILLE. ^| 1 5
Marc me dcchirail lanKî... car , savcz-vous, mon ami, que cela doit être bien cruel pour lui ; avoir trois fils , ne pouvoir en chérir quïin seul , et le voir si souvent partir avec tant de chances de ne plus le revoir !
— Et que je conçois bien ses craintes et ses angoisses à chaque campagne, Louise! car avouez-le , jamais la tendresse d'un père n'a tremblé pour un plus brave et plus digne enfant !
— Oh! jamais!., jamais!., si noble^ si fier, si hardi, et avec cela si candide et si bon ; aussi, qui ne s'intéresserait à ce rare et précieux naturel! Qui n'aimerait Auguste ! — dit vivement Louise, sans que la moindre rougeur lui vînt au front, sans ressentir la moindre confusion intérieure ; et de ce même ton libre et confiant qui avait présidé au reste de sa conversation avec M. de Yilars.
— Mais aussi , Louise , quels sages et généreux conseils ne lui avez-vous pas donnés, vous? quelle sincère affection ne lui avez-vous pas témoignée depuis sonenfance? avec quelle tendre et maternelle sollicitude ne lui avez-vous pas tracé la rou te qu'il de-
4l6 LA.TRÉAUMONT.
vait tenir ? et il faut le dire aussi , avec quel religieux scrupule, avec quelle ardeur, avec quelle résolution ce pauvre enfant n'a-t-il pas suivi vos inspirations? Ah! tenez, Louise, c'est qu'il y a , voyez-vous , dans la protection éclairée , dans le bienveillant appui d'une femme belle et sérieuse, une influence irrésistible qui exalte, agrandit l'âme , et la peut élever aux plus sublimes actions î
Et de même que Louise avait parlé d'AugustCj sans feinte et sans détour, disant franchement ce qu'elle pensait de lui; de même aussi chez M. de Yilars , en parlant du jeune chevalier, et de l'affection que lui portait Louise, il n'y eut ni assentiment hypocrite, ni allusion détournée, ni arrièrepensée jalouse, ni réticence perlide.
— Mais tenez, — ajouta M. de Yilars en entendant les cris joyeux des deux enfants de Louise , — à ces éclats de gaieté de votre Gabriel, je parierais que voilà nos bons voisins qui arrivent.
En effet, bientôt M. de Saint-Marc et son fds parurent à l'extrémité de l'allée, Auguste donnait le bras à son père, tandis que Ga-
Lh cmati.aï; I) fudkkvii.m;. 4^7
briel et Clara se disputaient l'autre main du chevalier.
Dès que les enfants eurent aperçu leur mère, Gabriel, laissant sa sœur en possession de la main d'Auguste, accourut tout triomphant montrera madame deVilars la petite galère que le jeune marin lui avait faite.
— Eh bien, madame la marquise, voilà du nouveau , — s'écria brusquement M. de Sainl-Marc, dès qu'il put être entendu de ses amis , — nous partons 1
-— Vous partez! — s'écria Louise avec un élonnement douloureux, — vous partez! — et son regard interrogeait Auguste qui détournait la tôte pour cacher son angoisse.
— Nous. . . c'est-à-dire, ce pauvre garçon , qui vous vient faire ses adieux, — dit M. de Saint-Marc en soupirant.
— Gomment! il part?... Voyons, Saint- Marc, expliquez-nous donc cette résolution subite, dit M. de Vilars, aussi tristement ému.
— J'avoue, voisin, que je vous ai appris cela un peu brusquement peut-être, — dit le brave gentilhomme; — mais entre nous,
4lB LATPtÉAlJMONT.
voyez-vous, je crois qu'il vaut mieux dire ces choses-là tout de suite, on a du moins ainsi, pour se consoler, le temps qu'on perdrait aux circonlocutions préparatoires : en un mot,Téméricourt m'a écrit tantôt, pour me prier de lui renvoyer cet enfant, afin de l'emmener avec lui à Malte et de là en Candie. .. Auguste part donc demain, et vient vous faire ses adieux.
Après avoir dit ces mots d'une voix rapide et oppressée , le vieillard soulevant son large feutre gris s'essuya le front, et poussa un profond soupir.
Il y eut un moment de cruel silence , que la marquise interrompit , en se baissant pour dire à son fils dont elle essuyait les yeux :
— Allons, Gabriel, ne pleurez pas de la sorte, Auguste reviendra; — puis se relevant, et souriant à travers deux grosses larmes qui coulaient sur ses joues, elle ajouta en regardant M. de Yilars, avec une admirable expression de naïveté :— En vérité, c'est bien à moi de reprocher ses pleurs à ce pauvre enfant 1
— Et nous, qui croyions l'avoir encore au
LE CHAlKAU o'EUDUliVILLF;. /\l()
moins deux mois, — dit M. de Yilars en prenant la main d'Auguste; , et remarquant avec un étonnement qui le rendit pensif, combien la figure du chevalier était bouleversée.
— Etmoi donc! — s écria M. de Saint-Marc, — moi donc, qui ce matin encore lui parlais de mille choses que nous devions faire cette semaine..., et l'autre... et l'autre encore... tandis que maintenantl. . Ah bath! au diable soit Téméricourt et sa galère, et toutes les îles de Malte et de Candie du Monde ! — s'écria impétueusement le vieux gentilhomme; mais réfléchissant à ce que cette exclamation avait de peu séant, il dit à Louise , — Pardonnez-moi, madame la marquise... mais quand il faut quitter si brusquement son enfant l...
— Quand il faut quitter son enfant, mon bon et cher monsieur de Saint-Marc , — dit Louise avec douceur et fermeté, — il faut se résigner, et ne pas lui faire perdre le peu de courage qui lui reste. Allons, monsieur de Saint-Marc , donnez-moi votre bras; — et Louise, tenant Gabriel parla main, regagna le château, suivie d'Auguste et de M. de Yilars.
Lorsque des Préaux était arrivé dans l'avenue , le marquis avait été vivement frappé, ainsi qu'on l'a dit, de la pâleur excessive des traits du chevalier et de leur expression morne et désespérée. Or, aux yeux d'un homme aussi pénétrant et aussi réfléchi que l'était M. de Yilars, il demeurait évidentj qu'une raison beaucoup plus saisissante que le départ en lui-même, causait la profonde affliction d'Auguste. Lors de ses au-très campagnes, ce dernier avait bien été triste et chagrin en quittant son père et ses amis d'Eudreville , mais jamais son visage ni son maintien n'avaient trahi une peine si amère et si écrasante ; et pourtant cette fois, M. de Téméricourt laissait entrevoir et espérer à des Préaux l'avenir le plus fait pour le consoler d'une séparation, sans doute plus rapprochée par ces circonstances, mais qui, néanmoins, devait toujours avoir lieu.
En un mot, M. de Vilars eut, pour lapremière fois de sa vie, un soupçon , qu'il se promit d'éclaircir; aussi pendant la conversation qui va suivre, parle-l-il fort peu et observe-t-il beaucoup.
On rentra donc au château.