‹ Latréaumont (volume 4)Chapitre 40 sur 42 · niATK/U n'ELOIirVILM.. V^i · texte numérisé non relu

niATK/U n'ELOIirVILM.. V^i

Le château d'Kudreville, bâti de briques rouges, séparées de loin eu loin, j)ar de larges assises de pierres blanches, paraissait remonter par sa construction au seizième siècle. Cette vaste etbelle habitation se composait d'un principal corps de logis et deux ailes en retour, dont Tune formait une galerie servant de salon d'été; ce fut là que les personnages dont on vient de parler entrèrent bien tristement.

Cinq fenêtres ouvrant sur une grande pièce d'eau, et sur une partie du parc, planté d'arbres verts, éclairaient cette galerie, un grand nombre de portraits de famille appartenant aux seizième et dix- septième siècles, garnissaient tout le côté de la muraille opposé aux croisées. Parmi ces tableaux, et située tout au fond de cette longue pièce, en face d'une immense cheminée de pierre sculptée qui occupait l'autre extrémité, on voyait, dans un magnifique cadre de bois doré , la figure austère et grave de Claude de Sarrau, père de Louise, peint par Lebrun, et vêtu del'imposant costume des magistrats de ce temps-là. L'épaisseur des murs du château était t(»lle, que IVmbrasurr d(?

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chaque croisée formait une sorte de petit cabinet, et dans chacun de ces renfoncements on trouvaitles diverses preuves des talents variés et des studieuses occupations de Louise ; ici, un métier à tapisserie recouvert d'une broderie commencée ; là, une table chargée de couleurs, un chevalet supportant un tableau, ou des fleurs naturelles dans un vase de cristal, disposées pour servir de modèles ; ailleurs, c'était un téorbe , un clavecin , un luth, une basse, et plusieurs pupitres chargés de musique; enfin, dans un autre, on remarquait les livres de prédilection de Louise, sorte de petite bibliothèque servant de succursale à la grande bibliothèque du château, aussi nombreuse que complète. Quant au dernier de ces cinq petits cabinets, qui se trouvait le plus rapproché de l'immense cheminée, il servait, pour ainsi dire, d'oratoire à Louise ; sa fenêtre , au lieu d'être carrée , s'allongeait en ogive , garnie de vitraux coloriés; puis, du côté du salon, il y avait de doubles rideaux de damas rouge que Louise fermait à volonté, quand elle désirait être seule dans cette sorte de pe lilc cellule, dont les meubles étaient de

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bois précieusement sculptés : on y voyait (intre autres un prie-Dieu recouvert de velours rouge, placé au-dessous d'un Christ d'ivoire d'un merveilleux travail ; enfin une petite armoire de Boule, garnie des plus beaux bronzes dorés, et merveilleusement incrustée de cuivre, d'étain et de corail, renfermant les œuvres littéraires du père de Louise, M. de Sarrau , et quelques uns des sermons de son oncle, M. Isaac de Sarrau^ ministre protestant d'une grande réputation, et qui alors habitait Bordeaux: tel était l'ameublement de ce petit cabinet.

La nuit était tout-à-fait venue, et, en attendant l'heure du souper, les valets de chambre avaient apporté des bougies de cire jaune dans de grands cylindres de cristal, montés sur des pieds de bronze doré, et ouverts seulement par le haut , afin que l'air, arrivant par les croisées ouvertes , n'éteignît pas les lumières qu'ils renfermaient.

Sachant que les vifs chagrins sont taciturnes, et que, sans rechercher des distractions frivoles, les gens véritablement afïligés aiment quelquefois à rencontrer une occupation presque machinale, qui. leur servant

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pour ainsi dire de contenance, leur évite au moins lembarras de soutenir une conversation réglée, la marquise avait fait préparer un échiquier , auprès duquel M. de Yilars s'assit avec M. de Saint-Marc ; et leur partie commença » lente et silencieuse.

Cette table de jeu, placée proche de l'espèce d'oratoire de Louise , permettait à la jeune femme, qui s'y tenait assise, de regarder à la fois le jeu , et de s'entretenir avec le chevalier.

— Que vous voilà donc triste et pensif, Auguste! — lui dit Louise.

— Je pars demain... madame...

Il y avait dans ces quatre mots tant d'angoisse et de désespoir, que Louise en fut navrée , et que M. de Vilars tressaillit.

Le marquise se remit, et répondit avec calme et douceur :

— Allons , puisque ce départ est chose convenue, regardons-la comme faite.,, et ne songeons donc plus qu'au retour, la seuie question intéressante à cette heure.— Puis, s'adressant à M. de Saint-Marc : ~ Et quand M. de Téméricourt nous rendra-t-il Auguste, mon bon monsieur de Saint-Marc?

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Le vieux genlilhommc, qui, depuis quelques minutes, avec l'air de la plus sérieuse attention, appuyait le bout de son index sur une des pièces de l'échiquier, et semblait méditer quelque coup savant, mais qui dans le fait ne songeait qu'à son fils, répondit à l'instant : — Hélas, madame, je l'ignore, et c'est à celte ignorance-là même que je pensais dans le moment. — Puis levant les yeux sur M, de Vilars, il ajouta : — Pardon, voisin , de vous faire attendre si long-temps.

— Et il poussa son échec au hasard.

— Oh! je vous excuse, mon ami... car je ne songe pas non plus beaucoup au jeu,

— reprit gravement M. de Vilars.

Et le jeu continua , muet et taciturne , entre M. de Saint-Marc et son ami.

Auguste , assis près de madame de Vilars, semblait atléré; son regard fixe, sec, était attaché sur le parquet... bien rarement il levait les yeux sur Louise.

Mais celle-ci voulant lui faire rompre ce silence, dont elle souffrait, reprit avec tendresse : — Voyons, raisonnons un peu, mon pauvre découragé : depuis cinq mois environ vous vivez ici, heureux, entre votre père et

VOS amis ; rien de plus doux que cetle existence, j'en conviens ; mais voilà qu'il se présente une occasion de mériter assurément un grade inespéré, et pour cela il vous faut faire une campagne d'un an, peut-être moins, peut-être plus : ce départ inattendu est cruel, j'en conviens encore.

— Oui, bien cruel, madame... bien cruell — dit Auguste, dont la douleur parut se détendre un peu à la voix de Louise.

— Oui, — reprit-elle, — il est affreux pour vous de quitter vos amis ; mais est-ce que ces amis ne vous restent pas?., ne vous regrettent pas? est-ce que vous ne savez pas bien qu'au retour vous les retrouverez plus affectueux encore , parce qu'ils sauront ce que vous avez souffert en vous séparant d'eux?... Allez, allez, croyez-moi, Auguste, tel isolé , tel seul que vous soyez au milieu des mers , vous pourrez vous dire à toute heure : Il est un endroit où mon souvenir est toujours présent, où mon nom n'est prononcé qu'avec attendrissement par un père et de fidèles amis ; et avec une telle pensée on ne peut se dire tout-à-fait malheureux!

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Oh: non. madame... aussi je ne me

plains pas... seulomcnt je souflVe à mourir! — ajouta-t-il à voix basse.

A ce moment le maître d'hôtel de madame de Vilars vint annoncer que le souper élait servi.

Le souper fut court et triste, les hôtes du château d'Eudreville rentrèrent au salon... M. de Saint-Marc s'assit tristement dans un grand fauteuil en attendant, pour partir avec son fils , que le marquis eût écrit quelques lettres pour Auguste , qu'il voulut recommander très instamment à MM. les ducs de Vivonne et de Navailles, officiers-généraux de ses amis, chargés de l'expédition de Candie sous les ordres de M. le duc de Beaufort.

La nuit élait belle et pure. Louise fit mettre des sièges en dehors du salon pour respirer le frais du soir, et engagea Auguste à s'asseoir en l'attendant: car elle avait, lui dit-elle, quelques ordres à donner pour les enfants.

Auguste s'assit donc en dehors de la galerie; bientôt la lune se leva brillante, derrière un bois de chênes séculaires . situé à gauche du château ; sa douce lumière ar-

genlait au loin les masses sombres et régulières du parc; les étoiles brillaient sur l'azur foncé du ciel , Tair était calme et embaumé par la senteur des orangers ; seulement de temps à autre , un faible souffle de brise agitant légèrement le sommet des grands arbres, bruissait dans le feuillage, et quand ce vague murmure avait cessé, tout retombait dans le silence le plus profond.

QuandLouise revint par le jardin, ses pas étaient si légers , qu'elle put s'approcher d'Auguste, et le contempler, sans que celuici , absorbé dans sa rêverie , s'aperçût de la présence de la marquise.

Auguste, accoudé sur un des bras du fau^ teuil, appuyait son meaton sur une de ses mains , et son visage , qui regardait le ciel , se trouvait entièrement éclairé par la lune. Sur celte douce et charmante figure, on lisai t un chagrin profond, ingénu, et surtout pur de tout ressentiment égoïste, haineux ou méchant; il savait qu'il devait souffrir , et il souffrait : il savait qu'il devait quitter Louise, son père , ce beau château où il avait passé de si longues et de si douces soirées d'hiver, de si riantes journées de printemps ; ces petits.

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enfants qui l'aimaient tant, le pauvre manoir des Préaux, où il rêvait si lieureusement à Eudrevillel il savait qu'il lui fallait quitter tout cela. . . pour une vie rude , triste et austère; et il quittait tout cela, avec une pieuse et angélique résignation.

— Auguste, — dit la jeune femme, qui ne put considérer plus long-temps cette pauvre ligure souiFrante, — voilà une écharpe quej'ai brodée pour vous. . Courage. . . courage, noble cœur,... ces larmes ne seront pas stériles... Adieu, Auguste, adieu, encore adieu!...

songez bien qu'on vous aime ici !...

A cette voix,... à cet accent,... Auguste porta la main à ses yeux , essuya ses larmes, et, souriant à travers ses pleurs, prit vivement l'écharpe et la baisa.

A ce moment, M. deVilars descendit, et remit les lettres de recommandation pour Auguste à M. de Saint-Marc.

Onze heures sonnèrent au château.

Le marquis embrassa cordialement Auguste, et Louise lui donna sa main à baiser.

— A après-demain seulement , — dit le bon Saint-Marc en s'adressant à M, et ma-

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dame de Vilars , — car demain matin j'irai conduire cet enfant à Rouen.

— Ne manquez pas de nous revenir, au moins, — dit Louise.

— Y manquer!... non, non, madame...

Préaux sera trop désert maintenant pour que je ne m'en échappe pas le plus souvent possible 1

— Allons, encore adieu,... bon voyage, et à bientôt, notre jeune capitaine, — dit M. de Vilars.

— Adieu, Auguste,... encore adieu; vous ne ser€îz pas oublié ici, — dit Louise.

— Adieu, madame, adieu, monsieur...

adieu ! , . .

Et Auguste, presque étouffé par les sanglots qu'il comprimait , prit le bras de son père. Leur modeste voiture les attendait, ils y montèrent, la grille du château cria sur ses gonds, se referma, et bientôt on n'entendit j)lus rien... rienl!. .....

Après, le départ d'Auguste, Louise demeura jlong-temps silencieuse et pensive, assise sur le fauteuil qu'il avait occupé; en abaissanit sa main sur un des bras de ce

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siège , elle trouva un mouchoir mouillé de larmes... C'était celui d Auguste.

La jeune femme le prit avec un battement de cœur inexprimable , et puis, par un mouvementsoudain,presqucinvolontaireethonteux , elle le serra vite dans une des poches de sa robe , en devenant tour à tour pourpre et pale, comme si elle eût commis pour la première fois de sa vie une action mauvaise.

Au bout d'une heure elle rentra au salon... Le marquis y était , rêvant aussi.

Quand il vit Louise, il se leva, et lui prenant la main avec sa tendresse habituelle , il lui dit d'une voix presque solennelle : — Louise... je crois qu'Auguste vous aime..

— Je le crois aussi, — répondit Louise en lui serrant la main.

— Malheureux enfant ! — dit tristement M. de Viiars , avec un accent de pitié profonde qui prouvait l'inaltérable confiance qu'il avait en madame de Yilars.

Telle est la longue et peut-être trop minutieuse exposition qu'on a taché de faire

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des caractères principaux de ce drame ;

LaTRÉAUMONT, — VaN-DEN-EnDEN , LK CHE- VALIER DE RoHAN , — Auguste des Préaux , — madame la marquise de Vilars , — et mademoiselle Renée-Maurice d'O***.

Maintenant , bien que la péripétie et le dénouement de cette aventure , qu'on emprunte absolument d'ailleurs à la réalité, soient séparés de l'exposition par un intervalle de près de cinq années , on a cru que cette dernière et si bizarre circonstance , à part même delà nécessité historique (telle du moins qu'on a estimé devoir l'accepter) qui en impose l'adoption rigoureuse, ne serait peut-être pas sans intérêt, à cause de son étrangeté.

N'est-il pas curieux , en elFet , de pénétrer dans sa source obscure, et de suivre parmi toutes ses phases imprévues la pensée première d'un de ces projets dont l'exécution pouvait bouleverser une monarchie et changer la face de l'Europe ?

Ainsi, un obscur gentilhomme normand, M. Jules-Duhamel de Latréaumont, ruiné par ses vices et ses débauches ;, aussi nécessiteux qu*efFronté, se fait chasser de France,

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et va chercher des chipes en Hollande; à Amsterdam il rencontre Van-den-Enden , ahuse de sa confiance, en reçoit des lettres et des secours destinés à favoriser une rébellion incertaine, mais possible; revient à Paris dans l'espoir de trouver un grand seigneur mécontent ; par un hasard singulier , il trouve ces conditions réunies dans M. le chevalier de Ilohan. Or , ce soulèvement peut-être exécutable alors, aura-t-il lieu? la guerre civile déchirera-t-elle de nouveau la France?... Non, pas encore, parce que Latréaumont préfère partager la molle oisiveté de l'opulence de M. de Rohan , au lieu d'affronter les hasards de la vie de séditieux.

De sorte que, selon le caprice et la paresseuse sensualité d'un partisan brutal , cette révolte , tout à l'heure si menaçante, s'ajourne indéfiniment. Ainsi est-il de ces villes , qui vues du haut d'une montagne , en paraissent très proches, et en sont pourtant extrêmement éloignées, grâce aux mille (^t invisibles circuits de la route.

Or, c'est l'aridité de ces détoins, dont la monotonie embrasse d'ailleurs une période I. 28

de cinq années, que l'on veut maintenant éviter au lecteur, afin de le conduire plus vite au terme de cette narration.

Enfin, si cette comparaison ne semblait pas ambitieuse (non quant aux faits matériels, qui sont absolument tels qu'on a essayé de les retracer), mais à propos même des procédés dont on s*est servi pour tenter cette œuvre si difficile, et si au-dessus de la portée de celui qui écrit ces lignes...

On comparerait cette première partie du récit qu'on a lu, à une rivière limpide, dont les eaux indifférentes réfléchissent çà et là les sites divers qu'elles baignent dans leur cours vagabond : pauvres cités et palais splendides , agrestes manoirs et tours féodales , les fraîches et vertes prairies trempées de la rosée du matin , comme aussi les grands bois voilés par la brune du soir ; tantôt les nuages roses et argentés qui courent à l'aube sur le bleu pâle du levant , tantôt les rayons d'or qui étincellent sur l'azur empourpré du couchant... courant paisible qui réfléchit tout en un mot, depuis la douce clarté de la lune... depuis le silencieux rayonnement des étoiles, jus-

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qu'au feu de l'éclair qui déchire la nuée d'orage bitumineuse et noire...

Et puis , selon cette même comparaison .^ la seconde partie du récit qu'on va lire serait cette même rivière, qui , après des détours sans nombre, déplus en plus rapide et resserrée, creusant profondément son lit à travers des bords sauvages , arides et désolés, se changerait bientôt en un torrent impétueux, qiiij bondissant avec fureur parmi les roches, les débris et les ruines de toutes sortes, s'engloutirait enfin dans un abîme sans fond...

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