‹ Latréaumont (volume 5)Chapitre 16 sur 25 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

€a mnite îr^s petits c\)un5 tfix €abuui,

— Spiimantemqiie dari; pecora inter inertia, volis Optai aprum, aul fulvum descendeie monte leonem. Virgil., JEa., iv, 458.

Dédaignant les animaux timides, il voudrait qu'un sangUd" écumant vint s'offrir à lui, ou qu'un lion fauve descendit de I.i montagne.

Vers la partie méridionale de la foret de Bière ou Fontainebleau, du côté de Thomery, est un large carrefour, auquel viennent aboutir six routes, formant les rayons d''une étoile, dont le point fait le centre.

On appelait alors ce carrefour: la V<^nta

166 iATRÉAUMOST.

au diable , une ancienne tradition voulant que le diable eût choisi cette partie de la forêt, afin oPy apparaître plus particulièrement, et d'y reeevoir, pour ainsi dire , ceux qa''un mystérieux et infernal commerce mettait en rapport avec lui.

Du reste, le site paraissait terriblement bien approprié à ces diaboliques rendezvous ; rien de plus solitaire , de plus sauvage, de plus âpre ; a Phorizon, on voyait les immenses rochers gris et nus de la Mâle Montagne , d''oii s''élançaienl cpielques sapins au sombre et triste feuillage ; et puis , tout autour de la Vente au diable , c''étaient des chênes séculaires, à Pombrage impénétrable , entourés de grands massifs de houx, d'où s*'élançaient ça et là d''énormes blocs de grès, bizarrement taillés par la nature, et c[ui , vus de loin , se détachant en blanc sur ces voûtes de sombre verdure , semblaient les statues gigantesques de cjuclques mauvais esprits.

Malgré son infernale réputation, la Venetait diable avait donc été désignée pour le rendez-vous de la chasse qui se devait faire

ce jour-là, cPaprès les ordres réitérés et apparemment si contradictoires et si inexplicables de Louis XIV.

Il était huit heures du matin. Assis au pied d''un poteau vert à six bras, sur chacun desquels se lisait le nom d\me route, un homme et un chien semblaient faire l'acueil le plus empressé à un panier de provisions placé près d'eux.

L''homme paraissait âgé d'environ cinquante ans ; sa figure brune et hâlée respirait la santé , la force et la bonne humeur , jointes à cette espèce de gravité, presque mélancolique, particulière aux gens qui ont vécu long-temps dans la contemplation habituelle des grandes solitudes de la nature.

Cet homme, revêtu, par-dessus son justaucorps, d'une casaque de peau de chèvre, dont les poils étaient tournés en dehors, portait des chausses de daim , et ses grandes guêtres de basane , encore toutes trempées de la rosée du matin , se laçaient étroitement sur SCS souliers ferrés ; son feutre à larges bords laissait échapper quelques mèches de cheveux gris, et il avait déposé

près tle lui son coulcau de clia-se à manche de corne, ainsi cjue la laisse (ou tirait) garni de son collier (ou hotte) de cuir , qui lui servait à conduire son limier.

En un mot , cet homme était Ivo^i Cloarec dit La Fanfare { selon Thabilude des veneurs de ce temps-la , qui empruntaient généralement un surnom , au voca-r buiaire de leur profession), maître valet de limier a l'équipage du cerf de la vénerie du roi , et venu des bruyères de Léon , à la suite de feu M. le prince de Guémenée , qui s''était fort intéressé à cet homme , tils d'un de ses forestiers de Bretagne.

Quant au chien , compagnon fidèle de ce veiicur , il se nommait fièrement Rodoinont, son pelage lisse et blanc se marquait ça et la de larges taches orangées , qui , déjà mélangées de gris, annonçaient que cet excellent limier commençait a vieillir; il était de taille moyenne, mais ses reins hauts et larges, ses hanches grandement développées, son jarret court, sa tète carrée, ses yeux vifs , pleins de feu et bien sortis, aur nonçaicnt une vigueur et une intelligence

peu CvomiP.uncs. [^""ailleurs , par les caresses et les attentions délicates que maître La Fanfare pvoiWgunit à Rodomont ^ on jugeait cju''il en faisait grand cas ; or, on conçoit Taffectueuse et haute estime de iout veneur pour la sagacité de son limier, lorsqu'on songe (|ue , selon cette sagacité , on chasse ou on fait buisson creux (1), en cela que le limier doit d''abord chercher et trouver Panimal destine à être ensuite couru et forcé par la meute.

A. ce propos , on doit entrer dans quelques détails de vénerie, extrêmement sommaires , mais indispensables b Tintelligence de la scène qui va suivre (2).

(1) Faire buisson creu.v, ne pas chasser, parce qu'il n'y a pas tl'aniinal détourné, soit par la faute du limier, soit par le manque d'animaux, soil parce qu'ils ont vidé l'enceinte. Dans les cas extrêmes, on foule quelquefois une enceinte au hasard, dans l'espoii d'y trouver un animal, ce qui s'appelle hiUclaudcr.

(2) Il est inutile ùe dire ici, qii'on n'emploie que le moins de termes lecliMiques possibles, et que cette sorte d'initiation à l'art de la véu< rie est des plus incomplètes, car on en a éciirlé Ji dessein tout ce qui n'était pas rigoureusement nécessaire. Ainsi, en supposant le valet de limier au bois, on no

170 LATRÉAUMOrîT.

On sait que pendant le printemps et l'été, surtout, les cerfs ne sortent des forêts que la nuit; alors ils vont paître en plaine, puis, à Taube naissante, après avoir ainsi viande, ils rentrent au fond des grands bois, dans Pëpais taillis qu"'ils ont choisi, pour se mettre à Tabri de la chaleur, et dormir durant le jour.

Les forets bien disposées pour la chasse, étant entourées de champs , et intérieure-

paile pas à*>s mille chances de change ; de faux lembucheraenls, de sur- allures, elc, qui rendent ce métier si difficile à exercer. On ne parle pas non plus des connaissances si diverses des fumées, des hautes erres, etc., pour connaître de la nature, de l'âge et du sexe des animaux; on s'en tient seulement aux renseignements donnés par le pied ; et afin de ne pas être confus, on suppose le valet de limier dans Sa chancela plus favorable; de même aussi, qu'en retraçant plus bas les diverses phases de la chasse qui suivent le laissercoiore, on n'a parlé ni de l'accompagnée, ni des défauts et retours, elc. Il serait trop long d'entrer ici dans ces détails qui seuls pourraient pourtant donner ici une idée des prodiges d'intelligence, d'opiniâtreté, d'adresse et de vigueur qu'il faut pour mener ou suivre savamment et hardiment la chasse du cerf ou ^iu sanglier, animaux dont les abois offrent tant de dangers pour les hommes, les chiens et les chevaux. On le répète, on n'a voulu donner ici qu'une explication aussi claire que possible des faits principaux d'une chasse.

renient divisées en une foule cFenceintes (ou massifs de futaie) coupées à angles droits ou aigus , par de larges routes , on conçoit cju''un cerf ne peut rentrer en forêt sans laisser la trace de ses pas dans la plaine ; et, une fois rembuchés en foret , sortir et changer dVnceintes, sans laisser les mêmes traces de son passage , sur le sol des chemins qui séparent les enceintes.

Or, la chasse repose absolument sur l'empreinte de cette trace , qu''on appelle voie, puiscjuc les valets de limier, charges d''explorer en tous sens la foret au point du jour, doivent sûrement juger, seulement d''après cette voie: de la sorte, de l'âge, du sexe et de Pallure des animavix qui ppuvent être rentres dans les bois ; tandis que les limiers, par la subtile et merveilcuse délicatesse de leur nez, démêlent si cette voie est de la nuit ou de la veille , selon Todeur plus ou moins chaude et forte qu'elle exale, le pied des bêtes fauves et noires, tels que cerfs, daims, chevreuils, sangliers, etc., laissant après eux une senteur particulière.

Ccst donc instruit par cette voie, et après

(les fatigues sans nombre , obligé de suivre pas à pas, de chemin en chemin, d''enceinte en enceinte , les mille ruses détours faits par Fanimal en se rembuchaut, que le valet de limier, guidé par son chien, ^qu'il tient en laisse, arrive enfin à Tendroit de la foret choisi par un cerf (je suppose) pour se retirer durant le jour.

Une fois bien assuré, par des observations qu''il serait trop long de détailler ici , que cet animal repose seul dans Penccinte (1), le valet de limier y brise une branche d'arbre, afin de signaler et de reconnaître Pendroit où le cerf demeure. Puis, revenant à rassemblée faire son rapport, ce veneur dit au premier piqueux : qu'il croit avoir connaissance d'un cerf de tel âge , et séparé, car il est de règle en vénerie , de ne rien affirmer , qu'après avoir vu par corps selon

(d) On le répèle, il serait trop long d'expliquer par quels moyens et par quelles observations d'une incroyable sagacité, le veneur, d'après le pied ou les fumées d'un cerf ou d'une biche, connait sûrenicnl de leur sexe, de leur âge, elc. On suppose, pour plus de clarté, que l'animal est seul et séparé, et que le valet de limier a fait les devants de celle enceinte.

le vocabulaire de cette langue si expressive et si imagine'e.

Le maître de Tëquipage se décide alors a laisser-courre (ou chasser) ce cerf. On envoie les relais de chevaux et de chiens aux points reconnus pour être la passée habituelle des animaux , et les veneurs se rendent a la brisée que le valet de limier leur a indiquée , comme désignant la retraite du

cerf.

Arrivés a cet endroit, et laissant la mente d'attaque, couplée (1) proche de cet enceinte qu'ils vont fouler en tous sens, les piqueux pénètrent a cheval au plus épais du taillis, suivis de 5 ou 6 vieux chiens expérimentés (2) destinés à lancer l'animal, et

(1) C'est-à-dire les chiens qni la composent attachés deux par deux. Le nombre des cliiens formant nn équipage pour le cerf, varie beaucoup. Celui de Louis XIV se composait de 400 chiens, et l'habitude de la vénerie royale était toujours d'attaquer avec 30 chiens de meute.

(2) La raison est que les chiens moins sûrs pourraient attaquer un daim, une biche ou un chevreuil au lieu du cerf, tandis que de vieux chiens ne s'y trompent pas, ayant le discernement de distinguer l'odeur du pied d'un daim , d'une biehe ou d'un chevreuil de l'odeur de la voie d'un c«rf.

qui, animés par les veneurs et les sons éclatants de la trompe , empaument presque à Tinstant la voie du cerf... D''abord, ils se récrient isolément , ça et là , sans accord, d^me voix brève , inquiète , entrecoupée ; puis , à mesure qu'ils rapprochent davantage ranimai, leurs cris deviennent de plus en [plus fréquents, sonores et prolongés; bientôt enfin , tous ces cris se mettent à un farouche unisson; ce n''est plus qu'Hun seul bruit acharné, retentissant, lorsque tout-àcoup , le cerf surpris... bondit d''effroi devant les chiens , vide Tenceinte , savite une route , rentre dans une autre enceinte , et s''en va fuyant , ainsi éperdu , à travers la forêt.

S'il est vieux, il va trouver des biches ou de jeunes animaux pour s''en faire accompagner , et les laisser à sa place devant les chiens ; mais si les chiens expérimentés ne prennent pas ce change et continuent de le chasser, comptant sur sa vigueur, souvent il débuche en plaine et gagne d''autres bois; s''il est très jeune , il ne quitte guère la forêt, s'*y fait battre, et revient généralement

se faire prendre, vers Tendroit où il a ëlé

attaqué.

Le courre commence donc aussitôt Cjue le cerf a fui de Penceinte où il s''élait retire', et cVst a Tendroit de la route où il a sauté d'abord, qu'ion découple la vieille meute, dès que les chiens , qui les premiers ont lancé ranimai, sont passés après lui.

Cette meute , plus tard renforcée de relais crui donnent à mesure c|ue l'animal chassé paraît à leur portée, poursuit donc incessamment le cerf, collée, acharnée à sa voie, en forêt , sur les monts, dans les eaux, dans les plaines... gravissant où il a gravi , sautant où il a sauté, nageant où il a nagé

et cela pendant 12 ou 15 lieues, jusqu'à ce ((u'enfin , après trois ou cjuatre heures ( 1 ) de cette terrible agonie , le cerf forcé , tombe mort de fatigue , se faiise noyer dans un étang , ou furieux , et tenant tête à la meute, se défende à coups d^andouillers , funestes

(i) A pari les liasards de la chasse, le temps qnc l'on met à prciulrc un ccif dépoinl de la plus ou moins grande vitcss? des chiens et des chevaux.

176 LATRBAUMONT.

abois qui presque toujours coûtent la vie aux meilleurs chiens, et dans lesquels souvent même îles liomines et des chevaux sont cruellement blesses.

Quant aux cavaliers, les plus hardis ou les mieux montés, suivant de près la meute et les piqueux, s''cn foncent avec eux dans les taillis, franchissent les obstacles qui se pre'sentent , afin de jouir pleinement de Tintelligent et admirable travail des chiens, d''écouter la sauvage et puissante harmonie de leurs voix retentir sous les futaies , et surtout d*'arriver les premiers à Pliallali ou mort du cerf.

Telle est l'analyse sommaire de Tofficc de valet de limier et des diverses phases qui suivent le laisser-courre.

Ceci entendu , et pour simplifier rexplication par un exemple , on donnera maintenant le de'lail d^s préparatifs de la chasse que Louis XIV devait faire ce jour à Fontainebleau.

Cette forêt élait divisée en sept grands cantons, dans lesquels le roi chassait alternativement.

Louis XIV voulant donc , ainsi qu''on a dit, chasser dans le canton dit de Toniery, le Grand-Veneur avait la veille , désigne' le rendez-vous à la Vente au Diable^ carrefour central de ce quartier de la foret.

Dès le malin , La Fanfare avait confie à chacun des valets de limier placés sous ses ordres, une quête a faire, c''est-à-dire le parcours et Texamen d'un certain nomLre d'enceintes, aussi, à 9 heures du matin, le maître valet devait-il savoir exactement, d''après le rapport de ses veneurs et le résultat de sa propre quête, le nombre, Tàge et demeure des animaux, alors rembuche's dans le canton de Toinery ^ puis en donner avis à qui de droit.

Or , maître Ln Fanfare ayant fini sa quête, s'était trouvé le premier au lieu de rassemblée, et fêtait ainsi qu'on l'a vu , certain panier de provisions en compagnie de Rodomont.

Peu a peu , les autres valets de limier se

réunirent au carrefour; les uns joyeux, les

autres mécontents du succès de leur quête ;

joie et mécontentement, cjui se révélaient

, 178 LATRÉA.UMOWT.

surtout par la façon dont ils traitaient leurs chiens en arrivant au rendez-vous. Pour les uns , c'étaient des compliments sans cesse ; c''était : — mon beau , mon brave , mon fin limier! épithètes flatteuses, accompagne'es de quelques caresses: tandis que d''autres prodiguaient à leurs chiens d'outrageuses injures, telles que: — carogne, maudit muletier (1)! ~ reproches navrants, c|u'un coup de houssine , ou une rude secousse du trait qui lui servait de laisse , rendaient surtout sensibles au pauvre animal.

Néanmoins, grâce a de nouveaux paniers de provisions , heureux ou non , les veneurs imitèrent bientôt à Fenvi maître La Fanfare.

Il clait neuf heures et demie du matin environ, et il y avait plaisir, à voir ces hommes généralement robustes, agiles et de joyeuse humeur , assis à Pombre sur une herbe fleurie , partager avec leurs chiens intelligents qui ne les quittaient pas du re-

(i) On n;»})cllc inulàticr un lini er qui iiiel à chaque inslaiit le liez à Iciie dans les coulées où il n'a passé aucun animal, ce qui peid ainsi un temps précieux.

gard, quelque pièce de venaison froide, et faire preuve d'une de ces faims monstrueuses, de ces soifs desséchantes, dues à un vigoureux exercice et à Pair vif et pur des forêts. Aussi qui n'a par/agé un de ces repas , dans de pareilles conditions, ne saura jamais, hélas! jusqu'à quelle extase de plaisir sensuel peut s'élever l'appétit, bien qu'il n'ait pour s'assouvir que les mets les plus vulgaires.

Avant le déjeûner, les valets de limier avaient fait leur rapport à maître La Fanfare , et on n'attendait plus que Jean Cloarec, dit L'Andouiller, chargé de la quête de la Vente au diable , et fils aine du vieux La Fanfare, qui l'avait élevé lui-même avec amour, dans sa rude profession, qu'il faut embrasser dès l'enfance pour s'y plaire, et la noblement exercer. Mais bientôt une voix sonore annonça l'arrivée du jeune veneur , dont la gaieté jouissait d'une réputation proverbiale dans la vénerie de S. M,

Que In royale sonne, C'est un dix- cors !

Que riinllnli résonne, Le cerf est mort! !

Tel était le refrain de la vieille chanson

de chasse , que chantait L''Andouiller ; aussi, lorsqu''il parut dans le carrefour, ce fut un murmure de joie générale.

Ce'tait un agile et vigoureux garçon de vingt-cinq ans environ , à la large poitrine , aux membres lestement découplés, aux traits francs et hardis , au teint brun et coloré , coiffé d''un feutre noir , et vêtu , comme ses compagnons , d'un justaucorps bleu , doublé dVcarlate , à galons d*'or et d^irgent, ainsi que de chausses et de guêtres de daim bien serrées; enfin, au lieu de garder son couteau de chasse a sa ceinture , il le portait en sautoir , afin de ne pas en être embarrassé dans sa marche, et il tenait en laisse son beau limier, d''un noir vif et luisant, marqué de feux.

— Eh bien, — lui dit La Fanfare d\nî air interrogatif, du plus loin qu*'il Taperçut.

— Eh bien ! mon père , le proverbe a encore une fois raison; si vous rencontrez un prêtre en allant à votre quête, vous ne connaîtrez pas de cerf.

— Tu n^is rien détourné P

— Par saint Hubert et saint Eustache , nos patrons! attendez donc, mon père, la

fin du proverbe : mais si vous rencontrez une fille , comptez sur un dix-cors. Aussi ce malin , au petit jour , en m'en allant faire le bois , j\ii eu connaissance de Guillemette GogUi qui débuchait lestement de la demeure du révérend père ermite de la Madeleine qui Tavait daguée , c'est sur , en rhonneur de la patrone de sa chapelle.

Aussi , en rapprochant Guillemette , Met-à mort a-t-il donné un tout petit coup de voix, comme s'il s'était déjà senti sur de son dixcors! le brave limier qu'il est, — ajouta L'Andouiller en flattant son chien.

— Tu as un grand cerf dans ta quête! — dit La Fanfare avec une expression de jalousie involontaire; - est-il séparé? ~ est-il bien dix-cors? — ajouta le vieux veneur avee une inquiète curiosité.

— Je le donne au moins pour dix-corsjeuncment (l)! bien qu'entre nous, mon père , je le crois beaucoup plus cerf que cela; d'ailleurs... tenez.... voilà ce qu'd a

(J) Le cerf (lix-cors-jeiinement est celui qui ciUie lians la sixiènte année de son âge ; dans la septième, il deviciil dixfors, el conserve lonjouis ce nom, ou prend celui do grand >icnx ceif.

laissé à mon adresse , — dit L'Â.ndouiller ôtant son feutre et montrant à son père les fumées de son cerf, soigneusement enveloppées de deux couches dMierbe.

La Fanfare prit les fumées, les examina, les pesa , les analysa , les supputa, et répondit : — Je crois aussi que ce cerf-là est plus que dix-cors-jeunement ; mais il en est, mes garçons , de Tàge des cerfs , au rebours de Page que les femmes se donnent : il faut toujours , au juger , donner à ceux-ci un ou deux ans de moins , pour être sur de ne pas se tromper.

— Cest ce que j'ai fait , mon père , bien qu'en travaillant mon cerf avec Met-à-tnort^ qui sifflait sur la voie tant il jouissait, j'en ai revu (1) en vingt endroits sur le sable, aussi bellement que sur la neige : c''est un fier pied, allez! la sole est large comme la bouche de Jean Hourdé que voilà... les côtés sont gros et usés comme les dents de Grégoire Boutevilain que voici... et enfin les pinces sont aussi rudement émoussées que le nez de Gilles Legras , mon compère...

(1) En revoir signifie revoir la Iracc des pas de ranimai.

A-près avoir ainsi épuisé, aux dépens de ses camarades , les points de comparaison qu'il trouvait en rapport avec la description du pied de son cerf, le joyeux forestier se mit à déjeuner en compagnie de Met-àmort.

— S'*il en est ai nsi , — dit La Fanfare après un moment de réflexion , — décidément je croirais ton cerf vraiment un vieux dix-cors. Mais voila , mes garçons, -- ajouta le vieillard en montrant son fils avec un mouvement d''orgueil, -- voilà comme doit faire un brave et modeste valet de limier , toujours dire moins au rapport , pour donner plus au laisser-courre (1)! et non pas assurer impudemment des choses qui se découvrent mcnteries au lancer, car, rappelez-vous bien de ceci, mes garçons, il faut toujours douter à la chasse , tant qu''on n**» pas vu de ses yeux, et par corps, Auss, j''ai

(1) On considère en vénerie le cerf dix- cors comme élant le plus Iwau, mais non le plus vigonreux, à laisser- comre; or plus un animal approche do cet âge, pins il est lionorable à doiuK-r aux chiens. Aussi, pour ne pas faire éprou\er di- déception, le valcl de limier doit-il, dans le doute, géniraicmciit dire l'àîrc moins avancé.

184 LATRÉAUMOiXT.

toujours eu une très grande et très respectueuse estime pour saint Thomas, parce que, bien qu''il ne soit pas un des patrons de la ve'nerie , il montrait, a mon avis , Tune des belles qualités du véritable veneur , lorsque pour croire , il voulait toucher et voir PAR CORPS les blessures de N. S.

— Eh bien , mon père , — dit L'^A.ndouil- ]er , — vous pouvez m^iccorder aussi votre très respectueuse et très grande estime , car les filles de Moret disent que je suis, pour voir et toucher par corps, mille fois plus saint Thomas que saint Thomas lui-même !

Cette saillie fit rire les valets de limier, et La Fanfare prenant dans son panier une espèce de portefeuille, en tira du papier , une plume et de Tencre , afin d''écrire son rapport.

— Mais vous, mon père, — dit L\\ndouillcr, — est-ce que vous auriez rencontré un prêtre? que vous ne parlez pas de votre quête.

Le vieux veneur fit un sourire malicieux, et débouchav)t son encrier , il dit ii son fils : — Tu verras tout-a-Phcure ma t|uêtc a«i

Li;S PETITS CHIENS DU CABINET. 185

bout de mon nom. — Puis s^ulressant aux valets de limier : -- Ilepondez chacun , et dites ce cjue vous avez.

— Quête du buisson des Sables , Claude Dupré^ qu''as-tu?

— Rien... j''ai rencontré un prêtre, — dit Claude Duprc en poussant un profond soupir et donnant un coup de pied h son chien.

La Fanfare écrivit néant^ et continua son procès-verbal.

—Quête du fort de Tomery, Jean Hourdù , qu''as-tu ?

— Un haire, accompagné de bichaille (1). -- Ce qui fait un haire et rien de plus, —

dit La Fanfare; — la bichaille ne pouvant compter au rapport.

— Ah ! si jVtais comme ce haire , au milieu de la jolie fiUaille de Moret , je vous jure, moi, par les qualités de saint Thomas, que cela compterait au rapport! — dit l^Vn-

(1) Comme on ne clinsse jamais les biches, do là viont répilhétc mépvisaiile de oitliuiUc; nu huire cstnn cerf d'nn an révolu ; jusque là, il est faon. Après doux ans, il esl duijvcl, puis sijcondc-iclc,, etc.

180 LATUèAUMOKT.

tlouillei' avec un vigoureux soupir d''envie et de regret.

La Fanfare continua :

— Quê[e du bois Gautier et de la hutte de Monceaux : Gilles Legras , qu'as-tu ?

— Une Seconde-Tête ( 1 ) , accompagne'e d'une biche et de son faon.

La Fanfare inscrivit , et continua , en regardant son fils :

— Quête de la Vente au diable : L'Andouiller , qu'as-tu ?

— Un ceri Dia^—cors-jeunement , séparé, — dit le veneur avec orgueil ; — et vous mettrez, s''il vous plait , mon père , au bout de ceci , cette petite croix qui veut dire : bon à laisser courre devant S. M.

— Nous verrons cela tout-à-Pheure, — répondit La Fanfare d'un certain air mystérieux qui étonna son fils.

Enfin , après quelques autres interrogations et réponses, la liste des quêtes étant épuisée , il ne restait à inscrire au rapport, que la quête de niaitre La Fanfare.

— Et vous, et vous, maitre ? — di-

(j) Cof (\\n est dans sa lioisièmc auiice.

LtS PETITS CHIENS DU CABINET. 187

renl les veneurs avec curiosité, — qu''avezvous donc dans votre quête?

— Et pourquoi , mon père, vous meltezvous toujours ainsi le dernier sur le rapport, vous qui êtes le premier de nous?

— Mon fils, est-ce que dans une Harde (1) le plus vieux cerf ne reste pas ainsi toujours le dernier derrière les autres, faisant passer les plus jeunes devant lui ? Mais écoutez bien : — et La Fanfare inscrivit sa quête en disant tout haut :

— Quête do la fontaine Nadon, La Fanfare , maître valet de limiers^ une Troisième-Tête séparée (2).

— Yive-Dieu ! A moi , Met-à^mort , c'est nous qui ferons courre pour le roi ! — s''écria LWndouiller, en apprenant que le cerf détourné par son père était moins âgé que le sien, et conséquemmcnt moins avantageux, h chasser, aussi, dans Tivresse de sa joie, prenant son limier par les deux pattes de

(4) Harde, Rassemblement de plusiciiis animaux.

(2) Une Troisiùme-têle est un cerf qui entre dans sa qiia- Irièmc année. On a dit qu'un dix-corps-jeunenicnl élail un cerf qui entrait dans sa sixiènic année.

devant, et lui ouvrant la gueule (ijifon excuse cette horrible vulgarité traditionnelle dans la vénerie d''alors) , il lui cracha dedans (1), sans que Met-à-mort ^ il feut le dire, j)arùt ajouter un 1res grand prix a cette superlative preuve de la satisfaction de son maître.

Mais le pauvre L'Andouiller s''élait trop hâté de prodiguer cette rare faveur à son chien, car maître La Fanfare lui dit gravement:— Jean , tu as dans ta quête un Dia:cors , et moi une Troisième-Tête , or , à quelle époque que le grand cerf aura-t-il mis sa tête bas (1)?

(4) Voici un passage qui eonfiiine ce singulier usage : « Pour aller i» voire quête avec sincérité, il ne faut pas dé- » ployer la laisse que vous ne soyez arrivé au lieu qui vous » a été désigné ; alors vous prendrez votre limier par la lêle, » en lui faisant caresse et lui erachant dans li gueule ; et en « le quittant, vous allongerez le trait en lui disant: Va ou- » tre, et le nommerez de son nom. »

( Robert de Salnove, p. 421, in-A". Paris, 4663. )

(4) On sait qu'à chaque printemps, les l)ois du cerf tombent, et sont lout-à-(ait reiwussés vers la fin de juillet. Cette SOI te de végétation animale s'augmente à chaque rep^mluclion, 34isqu'à ce que le cerf ait atteint sa septième année révolue. Le bois s'appelle tvte dans cette acception.

— Au commencement d'avril au plus tard, riîivei' n'ayant pas été rude celte année.

— A quelle e'poque les Seconde et Troisième-Tête mettent-ils bas ?

— Vers la mi-mai.

— Eh bien! — dit La Fanfare d'un air triomphant , — nous sommes aujourd'hui le premier mai , ma Troisième-Tête a donc encore son bois et ton Dix-cors ne l'a plus; or maintenant, qui doit avoir l'honneur de courre devant le roi, si ce n'est mon cerf, encore parc de sa noble couronne, et non pas le tien, qui, dépouillé de son plus bel ornement, ressemble dans cette saison , a une biche brchaigne de grand corsage (2) ?

— Par saint Hubert, saint Eustache et saint Thomas même ; si vous voulez , mon père!!.,, qu'importe le bois! c'est toujours le cerf le plus âgé qu'on doit laisser courre; or, selon la règle de la vénerie royale, je soutiens , — s'écria L'Andouiller , — je soutiens que c'est mon cerf qu'on doit donner aux chiens,

(2) Vieille biche <iui ne poile i)Uis.

1 90 LAïRÉAUMONT.

— Non , c'*est le mien ! — reprit La Fanfare ; — c''est le mien ! qui par sa tête est aillant au-dessus du tien à cette heure , qu'un noble étalon est au-dessus d''un hongre honteux ! !

La discussion allait devenir des plus animées , lorsqu''on aperçut dans une des allées qui aboutissaient au carrefour , un cavalier arrivant a toute bride.

— Tenez , — dit maître La Fanfare , — voici un de MM. les gentilshommes de la vénerie qui vient chercher mon rapport, il jugera , et je gage qu'il décide en ma faveur!

En eflFet, dans Tordre des chasses du roi, le phis jeune des gentilshommes de sa vénerie venait à cheval recevoir le rapport du maitre valet de limier , puis allait transmettre ce renseignement au commandant de Péquipage sur pied, qui en faisait part au Grand-Veneur. Enfin , ce dernier mettait ce rapport sous les yeux du roi , au moment de son arrivée a rassemblée , pour que S. M. pût désigner Panimal (jumelle voulait voir courre.

Mais à mesure que le cavalier s'approchait

et que ses habits se purent distinguer, les veneurs réunis , semblèrent de plus en plus étonnés.

— Que diable est-cela ? — dit La Fanfare.

— Par saint Eustache , mon père , rien., ce n''cst rien... rien du tout; qu''un de ces méchants justaucorps î\ galons de soie des petits chiens du cabinet, — dit rAndouil- 1er d'un air de dignité méprisante , après avoir attentivement examiné le nouvel arrivant.

Pour comprendre ceci, il faut savoir cju'en outre du service du Grand- Veneur de France, Louis XIV avait encore ce que Ton appelait la Meute des petits chiens du cabinet ^ sorte d''équipage particulier pour le lièvre et le chevreuil , composé de soixante chiens , commandés par M. le marquis de Villarceaux-Mornay , (|ui prétendait ne relever en rien de l'autorité du Grand-Veneur (1), comme étant chef de l'équipage particulier du roi.

(1) Cel équipage chassait aussi le cerf; mais fort rarement. On trouve à ce sujet la note suivante de la main de Colbtrt,

192 LATRÊAUMORT.

Cette rivalité donnait continuellement Heu aux plus irritantes contes! ations entre le Grand-Yeneur etM. de Yillarceaux, contcslalions qui se ternnnèrent d''ailleurs dix ans après (en 1680), par la suppression de la meute du cabinet , mais qui alors étaient dans toute leur furieuse aigreur.

Aussi celte rivalité haineuse ; qui divisait M. de Yillarceaux et M. de Rohan , descendant jusque dans les classes les plus infimes des deux équipages , exaspérait de la même

(Jans le Recueil de Clérembaiilt ( manuscrit, bibliothèque loyale ) :

o M. »lo Rohan piétond que, comme giand-veneur, M. de Villaiceaux lui doit tons les honneurs quand le roi est à la chasse et qu'il s'y rencontre, honneurs qui sont le bâton et le pied (1) pour les présenter s S. M., et que le siein- Harem, •^arçon de la chambre du feu roi, en faveur duquel la meute des petits chiens fut créée, ne l'a jamais contesté à feu M. de Monlbazon. Ainsi, il croit qu'à moins que M. de Vdlarceaux n'ait un priviléuc pailirulier, et qu'il montre un brevet de S. M. qui le lui donne, il lui doit rendre tous les honncnis d« la chasse, le roi y étant.

» M. de Yillarceaux dit que le feu roi créa diverses charges pour des chasses particulières, dont les capitaines n'ont en que des brevets particuùers, et qui n'ont jamais été dé-

1) te pied du cerf, lorsrqu'il est inis. (Jiiaïul au 60(011, voir plus bas VEêtortuaire

sorte, officiers, gentilsliomnies, pages, piqueux , valets , et quelquefois inèiiie , hélas ! jusqu^uix chiens, qui, excités par les veneurs, prirent souvent une part des plus actives à ces dissensions.

On conçoit donc le dédain avec lequel

pendantes delà charge de gvancl-venenr, dont le titre n'emporte pas la sujétion de toutes les autres charges dos c!iasses, puisque même la meute pour sanglier, qui est plus ancienne que celle de grand-veneur, ne l'a jamais reconnu, non plus que les limiers de la chambre ni la meute pour le loup, créée par Henri IV.

» Que dans la fauconnerie, les oiseaux du cabinet ne sont pas sur le même pied des autres vols, et ne reconnaissent point le grand-fauconnier.

D Que le roi a ses équipages d'apparat et ses équipages particuliers; que plusieurs personnes de la maison de Lavardin ayant possédé durant loniitemps la petite meute pour le cerf et le chevreuil, eîle n'a jamais reconnu ni rendu aucune déférence au grand-veneur

» Que les charges dépendantes de celle do grand-veneur, sont seulement celles qui prêtent le serment entre ses mains , mais que tous les équipages particuliers n'ont aucune dépendance, qne du roi seul, étant données par des brevets particuliers et sans aucune participation du grand veneur, et qu'ainsi, loistpie le roi chasse avec les pptits chiens du cabinet, tous les honneurs lui doivent appartenir, puisqu'il les commande, et que sa ciiarge n'est en aucune sorte dépendante de celle de grand-veneur. «

Aîamisc, Cli'ronlaulf. — l'ih. roi/.

maître La Fanfare et son fils accueillirent la venue du gentilhomme de la Meute des petits chiens du cabinet , et on comprendra de rcsle , la colère des veneurs , lorsqu''ils apprirent Petrange mission de cet officier :

— Où est le maître valet de limier de la vénerie de S. M.? — demanda donc le genlilliomnle en arrêtant son cheval , blanc d''écume, et s''adrcssant au groupe rassemblé près du poteau.

Personne ne répondit.

— Est-ce que je parle a des sourds? — reprit le cavalier surpris de ce silence impertinent.

Alors L''Andouillcr s' avançant, dit à Tofficier, d** un air passablemeut narquois : — Si vous avez perdu votre chasse , mon gentilhomme, je puis vous aider à la retrouver, car j''ai vu là-bas, dans les bruyères de la Màle-Monlagnc , cinq rats qui chassaient unebelelle, de fier corsage, ma foi! Mais par saint Eustachc , votre équi(|agc est roide et du même pied, mon gentilhomme!

aussi , menait-il si rudement la belette , qu''elle avait tout au plus cinq minutes dV

LES PETITS CHIEÎfS DU CABIiMET. 105

vance sur la meute j prenez done ce fauxfuyant à droite; donnez un temps de galop, et en arrivant au premier carrefour , vous aurez fait les grands devants , et vous serez à la queue des chiens.... je voulais dire des rats

Cette facétie fut accompagnée dos éclats de rire des autres valets de limier, mais le gentilhomme , qui avait écouté ces impertinences avec assez de sang- froid, poussant son cheval , s'approcha de L\Vndouiller d^m air menaçant, et lui dit: — Sais-tu bien à qui tu parles? sais-tu que je suis gentilhomme de Péquipage du cabinet commandé par M. le marquis de Villarceaux , drôle que tu es? sais-tu enfin que je te ferai frotter les épaules avec de bonnes gaules de bois vert a chaque carrefour de la foret par le prévôt des archers, si tu ne me réponds pas avec respect et obéissance ?

— Avec respect et obéissance ! — répétèrent les valets de limier en murmurant , — est-ce que nous avons quelque chose à voir avec les petits chiens du cabinet , nous autres ?

— La Vénerie n''a rien de commun avec le Cabinet , entendez-vous , mon gentilhomme . — reprit LWndouiller , — pas plus que le brave lévrier qui coiffe un loup, n''a quelque chose de commun avec le barbet qui grelotte dans le manchon d'une femme!

— Le Cabinet ressemble à la Vénerie, — dit un autre , — comme un écolier qui chasse aux papillons , ressemble au hardi veneur qui attaque , avec Pépieu ou le couteau , le solitaire (1) qui tient aux chiens.

— Je vous demande le maitre valet de limier : répondez , misérables ! au nom du roi, répondez! — s''écria le gentilhomme, de plus en plus irrité de ces insolences.

Ces mots: au^nom du Roi , avaient toujours un effet puissant et presque irrésistible; aussi maître La Fanfare s'avança-t-il , en disant avec une sorte de hautaine résolulion:

— Eh bien! le maître valet de limier , cVst moi.

— Alors donne-moi ton rapport , — dit le cavalier.

{\) SolUaire, grand vieux sanglier.

LES PETITS CHIENS DU CABI«i.r'; 197

La Fanfare ouvrit des yeux stupéfaits, regarda fixement Pofficiei', et répéta machinalement: — Mon rapport?

— Oui , ton rapport...

— Mon rapport à\ous! — répéta La Fanfare au milieu des marques de Pétonnement général.

— AlIi! cjue de lenteur ! — s'écria le cavalier impatienté. — Ton rapport! ou sinon ^ mordieu ! . . . .

— Mon rapport a vous, mon gentilhomme? ~ dit encore La Fanfare. Puis, haussant les épaules, il ajouta: — Ah ça î vous me prenez donc pour un faon , mon gentilhomme , de me sonner de ces requétes-là ?

—Tu oses te refuser à exécuter mes ordres?

~ Assurément oui , par saint Hubert , je l'ose ! Je ne dois mon rapport qu''à un gentilhomme de la vénerie du roi , entendezvous, monsieur; et si je reconnais et respecte le justaucorps bleu a galons d''or et d'argent, je n'ai rien à démêler avec les galons de soie rouges et blancs (l).

(i) CcUc différence existait dnns l'Iinliit des deux équii?ages ; celui du cabinot poitait U liviée de U maison du roi.

1 98 LATRÉAUMOMT.

Le cavalier sembla faire un effort sur luimême pour re'primer sa colère, et dit avec un calme apparent : — Tu es maître La Fanfare , un brave et digne homme , je le sais ; ainsi , e'coute-moi bien : songe que par ton opiniâtreté' , tu peux te mettre dans une terrible position ; songe bien cjue je viens par ordre du roi... entends-tu bien... par ordre du roi , prendre ton rapport , parce que S. M. a ordonné à M. de Yillarceaux de frapper à vos brise'es (1) avec nos chiens du cabinet, ne voulant pas chasser avec les chiens du Grand-Veneur., entends-tu bien? Allons, maintenant, donne-moi ton rapport, ne te conduis pas comme un vieux fou, et finissons-en!

L''officier avait pris pour une espèce de

(î) On conçoit qu'une fois rnninial délourné, il ne reste plus qu'à le laisser coniTO, et (pie l'opération la plus fatigante et presque la plus ditficile lie la chasse étant de faire des quêtes, les veneurs devaient être furieux d'avoir ainsi quêté pour d'autres. En un mol, l'expression d'aller sur les brisées de quelqu'un, empruntée an vocabulaire de la vénerie, comme tant d'autres dires, /••ndre le chamje, lîpro d la curée, cic, est entrée dans la langue usuelle, avec toute sa signification première.

LKS PETITS CMlEiNS DU CABINET. 199

consentement tacite, Peffet ecrasunt produit sur La Fanfare par cette étrange nouvelle ; mais il vit qu'il s'était singulièrement abusé lorsqu'il entendit les violents murmures qui éclatèrent aussitôt parmi les veneurs.

— Frapper a nos brisées ! .... les chiens du cabinet!.... vous autres chasser tantôt les animaux que nous nous sommes échmés a travailler et à détourner le malin! laissez faire cette injure à Monseigneur le chevalier de Rohan , lorsque moi et mes enfants avons toujours mangé le pain de sa famdle!.. Nous laisser traiter de la sorte ! Ah ça mais dites donc, vous voulez plaisanter, mon gentilhomme ? ne vous gênez pas , allez ! nous sonnerons en partie avec vous , car il y a de quoi, jarnibleu! faire rire aux éclats un vieux sanglier dans sa bauge , — dit La Fanfare.

~ Ah ! de façon que les valets de limier de la vénerie iront en bons enfants faire le bois le matin, pour donnera courre a messieurs du cabinel? qui eux autres, dormiront en vrais chanoines pour s'éveiller a midi , et venir manger, sous notre nez, la soupe

que nous aurons trempée? — dit un valet de limier.

— La rosée du matin est sans doute trop froide pour ces fins veneurs du cabinet ? -dit un autre.

~ Mais est-ce que ça ne se voit pas rien qu'au nom! — reprit L'Andouiller, — les chiens du cabinet ! Mais ça chasse avec des chaussons aux pattes, un masque et un justaucorps, de peur des ronces? Et puis, cet te belle meute mignarde vient en carrosse à l'assemblée , vit de biscuit et de lait sucre', et il y même au chenil des chiens savants pour lui donner le bal et la comédie!

— Insolent! — dit le gentilhomme.

— Insolent tout de même: on ne dit pas non, — reprit L'Andouiller avec impertinence, et il continiia : — Ah! de façon que nous autres , pauvres chiens de vénerie , nous chasserons au froid du malin, à Tardeur du soleil; et puis, lors(jueau risque de nous faire e'ventrer, nous aurons bravement pris le cerf, lorsque Thallali sera sonne, la curëe faite et chaude , on nous fouillera, et on nous dira arrière! pour laisser

ripailler à leur aise messieurs du cabinet!

~ Frapper à nos brisées! attaquer nos animaux! — s''écna La Fanfare exaspéré , et pâle de colère. — Mais le premier qui oserait, voyez-vous, découpler sur mon cerf d'autres chiens que ceux de la vénerie , c'est que je lui enverrais un coup de carabine dans le corsage, ni plus ni moins qu'à un braconnier ; entendez-vous ?

~ Ali! marauds que vous êtes, vous vous rebellez! — dit le gentilhomme.

— Oui ! et je vous dis , moi, pour la dernière fois, que vous n'aurez pas mon rapport! -- ajouta La Fanfare en s'avançant intrépidement vers le gentilhomme.

~ Pas un mot de plus, ou je te coupe la figure ! ~ dit le cavalier en se dressant sur ses étriers , et levant sa houssine sur le vieillard.

~ Ne touchez pas mon père ! s'écria L'Andouiller en saisissant le gentilhomme par sa botte.

~Ah! que de bruit! ~ dit impétueusement le cavalier. Et d'un revers il fouetta la figure de VAndouiller.

203 LATRÉAUMOKT.

Aussitôt Pofficier , désarçonné , roula sur riierbe ; et les valets de limier allaient peutêtre se porter sur lui à de graves violences, lorsque maître La Fanfare se jetant au-devant d''eux, les arrêta.

— Ah! vous paierez cher cette insulte ! — dit le cavalier en se relevant.. . ~ Je ne puis ni lutter , ni me commettre avec vous ! mais vous serez châtiés , mort-Dieu , vous le serez!.... Ça, mon cheval, misérables, mon cheval!...

~ Votre cheval! —dit La Fanfare qui s''en était emparé, — vous le trouverez au chenil; je mV^ilvais Tenjamber pour aller au plus tôt trouver Monseigneur le Grand-Veneur , et lui dire tout , vu que j''aime mieux prendre les grands devants afin de n''étre pas prévenu.

— Comment, tu oserais...?

— Oui, oui, j''oscrai... Monseigneur le chevalier de Rohan se chargera du reste; aussilbien, c'est son honneur que je défends; après, ce sera à lui de défendre ma peau, et il n''y manquera pas, j''en suis sur!

— Tu le saisis de mon cheval! prends

bien garde! — dit le gentilhomme d'un air menaçant.

— Je ne le saisis pas , je l'enjambe ; et , d''ailleurs, je l'ai e'peronne plus d\me fois, allez! Il connaît le fer de mes molettes; c*'est le Petit-boni cjui, si le ciel était juste, devrait s''appeler le Grand-mauvais^ car c'est une rosse, une vraie carne, un rebut, un dégoût de la vénerie; mais encore trop fameux pour suivre les chiens du cabinet!

Après ce dernier sarcasme, La Fanfare se mit lestement en selle, tandis que le gentilhomme, qui de fait ne pouvait opposer aucune résistance , disparut promptement par un des sentiers de la foret.

— Quant a vous, mes enfants, si d'ici à une heure vous ne me revoyez pas, rendezvous chacun à votre quête, et à son de trompe, à force de voix et à trait de limier, mettez-moi tous nos animaux sur pied! car, par saint Hubert! si les chiens du cabinet chassent aujourdHiui , ro riH sera pas sur nos brisées !

Et ce disant, La Fanfare, excifant rigoureusement Tinforlunc Petit-bon, du fouet

204 LATRÉAUMCmT.

et du talon, partit au galop, pour aller rendre compte à M. de Rohan de cette prétention injurieuse des chiens du cabinet, offense inouïe dans les fastes de la vénerie.

Mais avant de raconter Pentrevue du vieux valet de limier avec le Grand- Veneur, on doit faire connaître davantage M. de Rohan, dont on a su déjà quelque chose, par la conversation des filles d'honneur de la reine, conversation qui mit Louis XIV en une fureur menaçante.

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