CHAPITRE VII
Ce ©ranîï-îîntfur ^e franco.
Qnod petiit, spernit ; repetit quod nuper omisit ; >Estuat,et vitœ disconvenit oïdine loto.
Horace , epit. d , 98.
Il quitte ce qu'il voulait avoir, il retourne à ce qu'il a quitté. Toujours aollant, il se contredit sans cesse luimême.
Sans détailler ici la longue généalogie des Porthoët'Rohan^ on doit seulement donner la date des événements qui fondèrent ou hranclièrcnt cette grande et illustre maison, une des plus anciennes de France, et qui porta si fièrement cette fière devise : Roy
206 LATPÉAUIVIONT.
ne puis,, — Prince ne daigne, — Rohan suis-'
Alain Guéthenoc est le premier vicomte de Porthoët dont on retrouve les tiaces. Vers 1026, il bâtissait un château qu"*!! appela Jocelyn ou Josselin , du nom de son fils Jocelyn, vicomte de Rennes; aussi ce dernier titre fait-il présumer que Guéthenoc descendait de cjuelque puiné des comtes de Rennes; mais ce fut Alain ^ vicomte de Porthoët, quatrième fils (TEudo?!, vicomte de Rennes, qui éleva, en 1127, le château de Rohan, dont sa postérité devait porter le nom.
Vers 1372, Jean I, vicomte de Rohan, fils aîné A'' Alain VII , épousa en secondes noces Jeanne de Navarre, sœur de Charles-le-Ma avais, roi de Navarre.
De ce mariage, Jean P'^ eut un fils unique, Charles de Rohan , seigneur de Guèm,enée, qui, ensuite de son union avec Catherine Duguesclin (10 mars 1405) brancha cette famille par la naissance de Louis I de Rohan» Guémenée. Ainsi cette maison se divisa en quatre liges : 1° celle des ducs de Ro~
hnn — 2° celle '[des princes de Rohan-Guétnenée-Montbazon-Soubise ; — 3° celle des Gié; — 4° enfin celle des Poiilduc.
Pour venir plus vite aux faits intéressant cette narration, on ne dira rien des princes deRohan, Louis II, III, IF, F et FI, afin d'arriver à Louis Fil de Rohan-Gué- 7Jienée-Montbazon, qui, e'pousant sa cousine germaine, en eut deux fils, le duc Charles de Monthazon et le chevalier Louis de Ro- HAN, Grand- Veneur de France, dont il s'agit ici.
Le chevalier Louis de Rohan, ne' en 1 636, avait alors ( 1669) trente-trois ans. Tous ses contemporains s^accordent unanimement sur ce point : que c''ëtait un des hommes les plus beaux et les mieux faits de son temps. Deux portraits qui restent de lui, viennent à Pappui de ces assertions.
Rien de plus noble, de plus séduisant que ce visage, d'un ovale parfait et d'une merveilleuse régularité; la bouche est petite et purpurine ; le teint pâle et délicat ; et les yeux bleus, grands, bien fendus,^ sont à demi voilés par un pli habituel des paupières.
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qui donne aux traits du chevalier une expression de langueur presque fémininie.
Aussi, n*'etait-ce une légère moustache, à voir cette charmante figure si gracieusement posée sur un cou bhnc et rond, entouré des boucles soyeuses dVme longue chevelure, qui flottent sur un col de dentelle de Vejîise attaché par une m «gnifique agrafe de pierreries, on pourrait prendre ce mascpie enchanteur pour celui d\me des plus jolies femmes de ce temps-là.
Une remarque assez singulière, c''est que parmi les cheveux qui sont châtain clair, on distingue une petite mèche toute blanche, placée au sommet de la tète, un peu au-dessus de la tempe droite; cette mèche de cheveux, un des traits caractéristiques de la physionomie des Rohan de cette branche, s''appelait, dit -on, le toupet des Rohan; un seul des portraits, d^iilleurs (peint par Lebrun ), a conservé cette particularité.
Ouant au moral, jamais peut-être caractère n''a réuni plus de contrastes, n\a été moins conséquent avec soi ; jamais homme enfin ne s''est pour ainsi dire moins ressem-
blé a lui-mèmc que le chevalier de Rohan ne sVst ressemblé deux jours de suite; aujourd'hui glorieux, hautain, décidé, presque capitan, ne reculant devant aucun péril, et téméraire autant qu^homme du monde , ainsi qu'il le prouva aux lignes d'Arras et au siège de Landrecie ; demain , indécis , craintif, et ne faisant rigoureusement que ce qu''il fallait pour ne pas encourir un reproche de faiblesse extrême... Veut-on un étrange exemple de Tincroyable incohérence de cette organisation versatile, impressionable, exaltée, comme celle de la femme la plus nerveuse.? le voici. CVtait dans le fort des édits contre les duels; le chevalier de Rohan, malgré les terribles défenses du roi, va appeler M de Yillarceaux pour M. d''Effiat, sert de second à ce dernier contre M. de Lude, se bat avec une bravoure admirable pour une insulte qui ne le louchait en rien, affronte la mort et Pcxil pour servir la querelle d'autrui ; puis, quinze jours après, venant, dans une discussion avec M. le chevalier de Lorraine , aux propos les plus ])iquants, M. do Rohan
en souffre de nulement assènes, de cruellement personnels, ne dit mot, et se montre enfin de la plus inconcevable timidité, de la plus malheureuse indifférence, danscette rencontre qui le touchait pourtant si fort!
Habituellement impie et débauche , s''e'tant montré un des coryphées de la monstrueuse orgie de Roucy^ il croyait parfois en Dieu, et avait toujours une horrible terreur du diable. Superstitieux jusqu'à la folie, s''épouvantant des présages, croyant aux devins, aux alchimistes, aux secrets ténébreux des maîtres du grand œuvre, il lui prenait pourtant ça et là des accès de dévotion tels, qu''il s'allait enfermer huit jours aux Feuillants portant le cilice., se livrant aux plus cruelles austérités; et puis, une fois sorti de cette pieuse retraite, c''étaienî encore de nouveaux et terribles débordements !
Il en allait de même pour Tcsprit, qu''il avait le plus naturel, le plus surprenant, le plus enchanteur du monde, bien que manquant de Tinstruclion commune aux derniers bourgeois, en cela qu''il ne savait pas un
mot d''ortliographe (1) et qu'il ët;)it d'une ignorance aussi complète, aiissi universelle qu'ion se la puisse imaginer.
Et cependant , cette ignorance même paraissait chez lui si naïvement curieuse, se montrait si intéressée et si gracicuseinent reconnaissante, dès qu'on lui apprenait quelque chose d''inconnu, c''était alors des appréciations d^m tel bon sens, ou cFunc moquerie si plaisante et si fine, qu'on ne savait véritablement pas s'il fallait le plaindre de ce suprême non-saveir.
Et puis, sans vouloir faire ici l'apologie des ignorants, on doit songer enfin que pour être aussi séduisant, aussi généralement recherché, que Pétait le chevalier de Rohan, et cela en demeurant absolument soi^ sans apprêt ni culture, et sans pouvoir recourir à CCS mille ressources d''une instruction même superficielle qui ornent et facilitent si grandement les entretiens , il faut avoir au moins un rare et inépuisable fonds d'esprit naturel.
Eh bien! souvent encore, la pesanteur,
{\) \ o'\r \cs fac'simile.
2 I 2 LATRÉAUMOriT.
Ja tristesse, la timidité de son langage, venait contraster étrangement avec la grâce , Péclat ou la fierté de ses reparties, dont on a pu d''ailleurs juger par les deux exemples qu'on a cite's.
Plus prodigue, disait-on, par insouciance que par sentiment raisonné, sa générosité clait néanmoins extrême II y avait d''ailleurs dans cette âme inexplicable, de sublimes élans de tendresse et de charité, qui contrastaient singulièrement avec le dur et froid én"oïsme de quelf[ues-unes de ses actions. Ainsi , Taspect de Pinfortune Fémouvait parfois jusqu^'aux larmes; et a ce sujet on rapporte de lui une touchante réponse : M. le marquis deGrancey le voyant un jour vide*' sa bourse dans les mains d\ui mendiant qui se plaignait de n''avoir pas mangé depuis trois joiirs^ lui dit : — Mon Dieu ! chevalier^ comment peux-tu. croire h de tels mensovges : — Hélas.' reprit M. de Uolian, eut-il mangé ce matin ^ qui sait s'il mangera ce soir\
Malheureusement, ces sentiments nobles et pitoyables n'excluaient pas cho/, M. de
LE GRAND Vj:M:rK DE FRAMCE. 213
Rohan un besoin effréné de folle magnificence, qu'ail regardait comme une conséquence impérieuse de sa condition. Or, quoique les possessions de sa maison fussent considérables, Phabituelle et inégale répartition des héritages avaient, lors de la mort de M. le prince de Guémenée, fait passer une grande partie de sa succession sur la tète de son fils aîné, et le chevalier de Rohan n''avait eu (joint a quelques héritages de la branche de sa mère) que la charge de Grand- Veneur de France, à laquelle il [fut reçu en survivance de M. son père en 1656, et qu''il n'^exerça qu''en 1667, lors du décès de ce dernier.
Or, dans ce temps-la, rien n''était plus coûteux que Pexercice d^me grande charge de la couronne; et, bien que celle de W. de Rohan lui rapportât quarante mille livres environ, cette somme, jointe à ses revenus, élait de beaucoup dépassée par Tétat de maison princière qu''il s'opiniàlrait a tenir : aussi, ne pouvant y suffire, avait-il été rétluit a aliéner des biens ou à contracter des t'm[)runls onéreux, pour garder son rang à
la cour. Or, à Tépoque dont il s''agit, le chevalier était dans un de ses moments terribles et décisifs, où un pas en arrière peut encore sauver une fortune de Pabîme, tandis qu''un pas de plus doit Py engloutir à jamais.
Mais comment cet esprit si mobile et si faible eùt-il pu prendre à ce sujet une de ces déterminations promptes, violentes, qui sont le propre des caractères fortement trempés ?
Et puis, à travers tant d''égarements , comment aussi ne pas plaindre M. de Rohan? Indifféremment, laissé à lui-même dès sa plus tendre jeunesse , envoyé quelque temps au collège des Quatre nations, mais bientôt rappelé a riiôtelde Guémenée, oii sa mère etsa tante (madame la duchesse deChevreuse), toutes deux belles, galantes, spirituelles, ne s'occupaient que de recevoir la plus grande et la plus joyeuse compagnie; fort peu connu de son père, qui ne songeait qu'eau gros jeu et à la bonne chère, pris, plus tard, en singulière aversion par sa mère, femme d'un rare esprit, d'un prodigieux
LE GRAND VENEUR DE f RANGE. 215
manège, et qui, toute-puissante li la cour d^Anne cr Autriche, aurait pu tant faire pour l'avenir et la fortune de son fils, au lieu de le laisser dans Tignorance et dans l'abandon ; le chevalier de Rohan vécut ainsi sans frein et sans conseil; aucune main sévère et paternelle n'émonda ce jeune arbre, qui se produisit donc comme il put, et se livra sans appui et au hasard à tous les orages, a tous les rayonnements de la vi©J
rVlors, n'ayant d\iutre enseignement que la voix de ses passions, d'autres remords que la lassitude du plaisir, M. de Rohan s''abandonna, sans nulle retenue, aux mille capricieux écarts de sa nature changeante.
Beau, jeune, séduisant comme on l'a dépeint, sa magnificence, son esprit naturel, sa fierté, son grand air, et jusqu'à ses contrastes mêmes les plus fâcheux, tout chez lui devint charme, et plus irrésistiblement aux femmes, toujours si éprises de ce qui est inattendu, soudain, et généralement si éloignées de se plaire a ces caractères uniformes, prévus a l'avance et qu'on devine entièrement dès l'abord , comme ces rou-
216 LATRfiALMOUï.
tes longues, droites et monotones qu'on peut embrasser d'un coup d'oeil.
Alors commença, pour le chevalier, cette incroyable suite de grands et innombrables triomphes de toutes sortes, auprès desquels les succès idéalises de don Juan ne sont rien, une vie amoureuse, libertine et passionnée, coupée ça et là par ces guerres que Ton commençait d'ordinaire au pi intemps, de peur des glaces de Thiver, et que Ton terminait avant l'e'té, de peur des chaleurs de la canicule, mais dans lesquelles , d''ailleurs, on se battait intrépidement, avec cette coquetterie de raffinés délicats, préférant un gazon frais et fleuri à une fondrière boueuse, pour croiser leurs lames damasquinées d'or.
Dès long-temps, et surtout depuis la scène du jeu chez la reine, Louis XIV, encore aigri par les ressentiments de Louvois, témoignait à M. de Rohati la plus grande froideur; il lui avait permis de le suivre à l'armée, mais comme simple volontaire et sans lui donner aucun grade ni emploi militaire proportionné à sa naissance ; de son côté , le
LE GllAM) VENLLR DE 1 RANGE. 217
chevalier, au lieu de tacher n vaincre cet éloignemenl du prince, n'elant conseillé sagement par personne des siens, se roidit^ s*'inila, et ses éclatantes aventures avccmadame de Montespan et la belle duchesse de Mazarin, achevèrent de le perdre à jamais dans Tesprit du roi.
Or, Louis XIV en était déjà arrivé a ce point de haine contre M. de Ilohan, lorscju^ui terrible hasard de curiosité le fit assister, ainsi qu^on sait, à la causerie des filles d'honneur de la reine; qu'on pense maintenantaux sentiments quedevait éprouver cet impérieux monarque, encore aiguillonné des mille piqûres envenimées de Torgueil, de Tamour-propre offensé, de la jalousie et de la vengeance!
Ainsi qu'ion a dit, le roi devait donc chasser ce jour-la , et avait ordonné son très petit couvert ^ pour onze heures, au lieu d'une heure après midi , selon l' habitude de son diner.
M. le chevalier d«^ Hohan , dans 1rs voyages de la cour à Fontainebleau, habitait rhôtel du Chenil, ainsi nommé , parce que.
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SOUS François 1" , remplacement sur lequel e'tait élevé cet hôtel, avait servi de chenil pour sa vénerie. Ce vaste bâtiment se composait de quatre corps de logis auxquels on arrivait par une des routes méridionales de la foret de Fontainebleau.
La partie de Phôtel réservée à Phabitation de M. de llohan , comme Grand- Veneur de France, se trouvait au fond de la cour audessus dVine galerie qui occupait le rez-dechaussée de cette demeure ; appartement vaste, orné de lambris peints et dorés représentant des sujets allégoric|ues à la chasse, et en tout, fort somptueusement meublé.
Bien qu''il fût dix heures du matin, les valets de chambre de M. de Rohan attendaient dans son cabinet qu''il les eut sonnés, et son baigncur-étuvisle, posté dans Pétuve, entretenait à un égal degré de température, le bain parfumé que le chevalier prenait cha(juc jour sans heure réglée , mais cju''il voulait trouver prêt à sa première demande.
Enfin , une sonnette tinta , le premier \alet de chambre de M . de Rohan entra ,
ouvrit les volets, et tira les doubles rideaux de damas. Alors le chevalier lui demanda
d\ine voix dolente quel temps il faisait.
— Un temps magnifique , Monseigneur.
— Fait-il du vent?
— Non , monseigneur, Pair est très calme.
— Alors sans aucun doute le roi chassera aujourd''liui ! Allons 1.... — dit le
chevalier en se levant avec effort , et trahissant ainsi par une exclamation involontaire, cet ennui des grandes fonctions si enviées du vulgaire, et souvent si pesantes à ceux qui les exercent.
— Monseigneur veut-il prendre son bain à cette heure? - — demanda Dupuis.
— TSon , pas il présent.
Et le chevalier avec Faide de son valet , revêtit une magnifique robe de chambre de lampas bleu et argent, se fit chausser de j)etilcs mules de salin incarnat aussi brodées d'argent , se jeta négligemment dans un vaste fauteuil de bois doré, pour jouii d^m grand feu (pie les fraichcs matinées du printemps rendaient encore nécessaire dans ces appartements si élevés, et abandonna sa ma-
^nifique chevelure aux soins de ses deux valets de chambre coiffeurs.
M. de Rohan, alors dans tout Te'clat de sa beauté ; avait trente-trois ans à peine. ( loninie on a donné un crayon aussi exact (jue possible de son visage, on n''en dira rien de plus. On ajoutera seulement que sa jambe , son pied , et surtout ses mains , passaient pour incomparables, et qu''il poussait à un tel point sa coquetterie pour ce dernier avantage, qu''il couchait avec de certains ganls préparés par Marlial (1) , et empreints d\ine sorte de composition onctueuse, destinée à entretenir la blancheur et Télaslicilé de la peau.
L''expression de la figure du chevalier, alors qu''il se leva, était triste, rêveuse, préoccupée; il se sentait dans cette disposition si commune aux gens nerveux et mélancolicpies, où rien ne plait ni n'agrée, oii tout irrite et contrarie: ses beaux traits étaient pâles et fatigués , et de temps à autre un soupir profond ou un brusque mou-
(1) Fameux parfumeur du temps.
LE GRAND VENEUR DE FRANCK. "^'ll
vcmcnt trimpatience révélaient riuiniciu' chagrine qui l''aigrissait.
Jamais femme capricieuse ne fit, pour ainsi dire, plus de mines boudeuses, plus de petils soupirs, de hélas! que le chevalier , pendant qu''on le coifFait et qu'on le rasait devant une magnifique toilette garnie de dentelles, relevées par desbouffeltes de rubans ; car les habitudes efféminées des mignons de Henri TII stmblaient reprendre mode à la cour de Louis XIV , et les voix doucereuses , le parler-bas traînant et inarticulé, était redevenu du bel air pour quelques seigneurs,
— Oue dit-on de nouveau dans Fontainehleau! — demanda M. de Rohan a Dupuis qui présidait attentivement à la toilette de son maître.
— Une grande nouvelle. Monseigneur, mais je ne sais si je dois....
— Voyons, parle....
— Mais, Monseigneur....
— Parleras-tu ?
— Eh bien. Monseigneur, le Chasseur Noir a erré toute la nuit dans la Forêt, on a
entendu le son de sa trompe, et cela présage toujours , dit-on , quelque grand malheur.
— Quel Chasseur Noir?
— Comment , Monseigneur n'a pas entendu parler du Chasseur INoir, qui n'^avait pas reparu dans les bois depuis près de cinquante ans!
— Depuis cinquante ans! — dit M. de Fvohan avec une insouciance railleuse ; — il doit être alors d''un âge vénérable, et les archers de la vénerie n''ont guère à redouter la rencontre d'un pareil braconnier dans leurs rondes de nuit.
— Un braconnier? le Chasseur Noir! — s''écria Dupuis avec une sorte de terreur. — Au fait, Monseigneur a raison... oui, c''est un braconnier... mais un terrible braconnier d*'àmes ! qu^il prend dans ses pièges infernaux !
— Explique-toi... explique-loi! — dit vivement M. de Rohan , que ces mots ramenaient à ses idées superstitieuses.
— Le Chasseur Noir !... cVst le malin esprit,Monseigneur, — dit Dupuis en se signant
— Le malin esprit! quelle idée ! — reprit M. de Rolian préoccupé malgré lui. — Tii es fou, Diipuis... mais raconte-moi toujours ce que tu sais à ce sujet, cela me distraira... Voyons ?
— Or donc , Monseigneur , mon père qui a bientôt quatre-vingts ans, était page de M. le comte de boissons, celui-là même qui eut le dernier équipage de chiens gris d''Ecosse. Comme page , mon père accompagnait son maitre à la chasse ; aussi m''a-t-il raconté que vers le commencement du mois de mai 1599 , le roi Henri IV, courant le cerf du côté de la Vente au diable , avait perdu la chasse, lorsqu"'il entendit tout-à-coup derrière lui un bruit de cors et de chiens effrayant à ouïr. Alors le roi envoya M. le comte de Soissons voir si cVtait bien Téquipage; mon père suivit M. le comte , lorsque soudain un grand homme noir, d\me taille gigantesque , ayant à la main une trompe d^ùrain toute rougie comme si elle sortait de la fournaise, parut à travers le taillis, et cria d\me voix effroyable , selon M. le comte de Soissons: M' entendez-vous \ Mais mon père
224 LATRÉALMONT.
qui avail vu et entendu Phomme noir aussi bien <jue M. le comte de Soissons, m'a dit que le spectre avait crie: Amendez-vous, ou Qii attendez-vous ? mais pas assurément : M' entendez-vous ?
— Comment ton père a tout vu , tout entendu? — demanda le chevalier de Rolian , que ce récit saisissait malgré lui.
— Si bien, Monseigneur, que lui et M.
le comte de Soissons piquèrent des deux, tout épouvantés, et allèrent compter cela au roi , qui revint au château , cflPrayé comme eux, sans avoir retrouvé la chasse: car, après Papparilion de Tliomme noir , on n''avait plus rien entendu (1). Or, remarquez bien ceci, Monseigneur, c''est que M. le duc de Sully, qui étaila écrire dnis son cabinet proche le jardin , entendit ce même
(1) Cette apparition est Iradilioniielle à Fontainebleau. Tout porte ci croire qu'elle est due en partie aux siu^j^iliers effets d'acoustique produits par les échos des rociters qui se renvoient souvent, avec éclat, des sous fort éloignes. H est aussi probable que quelque hardi braconnier aura exploité ,a superstition générale afin de faire impunément son méfier. Voir VHisloirc de lùuitainchleini, in-f", 1656,
LE CRAM) VEXF.UR DE FRa>'CE, 225
bruit tout près, tandis que la véritable chasse de veneurs , de chevaux , et de chiens humains, et non pas infernaux, avait au contraire pris le parti d'aller vers Massoury, de Taulre côté de hi rivière. Ainsi , dans le même jour, cette chasse mystérieuse du Chasseur-Noir avait été entendue en deux... et probablement en mille endroits à la fois !
— Voila qui est bien étrange, en effet, — dit M. de Rohan tout pensif; puis il ajouta d''un air d'^incrédulité évidemment affecté ; — Mais cela est-il véritable... et ne f a-t-on pas abusé , mon pauvre garçon ?
— Mais , monseigneur , bien que cela soit effrayant, j''cn conviens, il n''y a rien que de fort croyable dans cette apparition surnaturelle , car on a vu souvent des spectres pareils dans plusieurs pays. Un de mes grands-oncles qui était garde forestier du roi Charles IX, a dit autrefois a mon père qu'il avait vu, pour son malheur, dans la forêt de Lyons le Spectre fouetteur , lequel afin de punir mondit oncle d\avoir tué un braconnier sans lui donner le temps de faire sa prière. Pavait fouetté sur le front d*'un
220 LATKÉALMONT.
coup de sa houssine infernale ; or , Monseigneur, ce qui est horrible h penser; c'est que la marque de ce coup , que mon pauvre oncle garda toujours depuis , était , lorsqu''il mourut, aussi vive, aussi saignante que le le premier jour où il le reçut de la main damnée du spectre !
Pendant cette narration , M. de Rohan était resté rêveur et troublé ; aussi , quand Dupuis eut fini de parler, lui demanda-t-il avec intérêt oii on avait entendu le Chasseur Noir cette nuit.
— Monseigneur , c^est le Lorrain , un de vos palefreniers de bât, qui, revenant ce matin de Melun , au point du jour , passait, mVt-il dit, du côté des bruyères de la Màle- Monlagne; lorsqu'il entendit un grand bruit de trompe , comme si dix veneurs eussent sonné ensemble , et puis , tout-à-coup , il vit devant lui un homme vêtu de noir ou de brun , mais haut de dix pieds au moins , monté sur un énorme cheval noir aussi ; alors le Chasseur Noir, car ce ne pouvait être ({ue lui , dit au Lorrain d\me voix terrible: — M'as-tu entendu? Vous le voyez ,
LE GRAiXD VENEUR DE FRANCE. 227
Monseigneur... à peu près les mêmes paroles que le spectre avait dites cinquante ans auparavant à M. le comte de Soissons. Le Lorrain se signa et répondit tout tremblant: — Oui , Monseigneur. A-lors le spectre noir reprit de sa voix terrible en fixant sur le Lorrain des yeux flamboyants: — Eh bien! monte en croupi avec moi^ et conduis-moi chez..» Vous sentez, Monseigneur, que le pauvre Lorrain s''est bien donné de garde d''attendre la fin de cette demande ; les cheveux lui dressaient sur la tète; heureusement il a eu le courage de sauler une enceinte, en laissant là son mulet, dont il était descendu , puis se sauvant à travers bois , il est arrivé ici ce matin dans un état à faire pitié : mais le plus horrible de cette apparition, Monseigneur... c'est que...
A ce moment , Diipuis fut interrompu dftns sa narration ; car un valet ayant gratté \\ la porte, et obtenu la permission d''entrer , dit au chevalier:
— Monseigneur, c''est maître La Fanfare... son cheval est tout blanc d''écume. Il supplie Monseigneur de le recevoir, ayant ab-
228 LATIIÉAUMQWT»
solumenL besoin de lui parler pour le service de S. M.
— La Fanfare ? eh! que vient-il faire ici au lieu de donner son rapport au gentilhomme de la Ve'nerie ? — dit M. de Rohan surpris. Puis il ajouta : — Qu'il entre.
Et La Fanfare, qui se tenait sur les talons du valet de chambre , se présenta aussitôt devant M. de Rohan.
Grâce à la vélocité du Petit-bon dûment encouragée par de fréquents coups de fouet, Phabillement du vieux veneur était dans un étrange désordre; sa casaque de peau de chèvre semblait se hérisser sur ses épaules; Pagitation fiévreuse d\me course rapide , les mille réflexions désolantes pour son amour-propre, qu''il s''était faites en chemin , avaient exaspéré sa colère au dernier période ; aussi , lorsqu'il se présenta devant M. de Rohan , oubliant cjue celui-ci ignorait la cause de son emportement , ses premiers mots furent : — « Voyez-vous , Monsei- » gneur , si la Vénerie souffre cette injure » du Cabinet , elle est déshonorée ! mais « déshonorée! tout-à-fait déshonorée !.. . »
W. de Rolian ne comprenant rien 'a la fureur de La Fanfare , sourit maigre lui de la figure grotesquement bouleversée de cet ancien serviteur de sa maison; auquel il était fort attaché et qui avait d''ail leurs cette espèce de liberté de paroles qu*'on accorde généralement aux gens de cette condition , les mille événements et hasards de la chasse amenant une sorte de familiarité inévitable entre le veneur et son maitre ; aussi le chevalier dit à La Fanfare :
— Voyons , explique-toi ; de quelle injure veux-tu parler ?
— Ah î ce ne sera pas long à vous expliquer, Monseigneur; il paraît c|u''à Tavenir ce seront les gens de la vénerie qui détourneront les animaux , et que les gens da cabinet les feront courre. Voila tout!....
— Que veux-tu dire ? — s''écria M. de Rolian sérieusement étonné.
Et La Fanfare lui raconta Pavcnlure du carrefour de la Vente au diable.
— Ccst impossible ! — s''écria Î\I. de Rohan , — le roi ne le voudrait pas.... à la vue de toute la cour.... me faire ce sanglant af-
front i se servir de son équipage du cabinet pour frapper aux brisées des gens du Grand- Veneur de France ! rabaisser , avilir ainsi une des grandes charges de sa couronne ! Non , non , encore une fois , cela est impossible ! cela ne se peut pas ! Et d'ailleurs pour quelle raison me ferait-il cette mortelle injure!
— M. le commandant de la vénerie demande si Monseigneur peut le recevoir a rinstant même ? il est porteur d''un ordre du roi , — dit Dupuis.
— Qu''il entre a Tinstant , — reprit M. de Rohan de plus en plus stupéfait.
Le commandant de la vénerie confirmant le tout à M. de Rohan , lui remit une lettre de Colbert, alors chargé du détail de la maison du roi.
Cette lettre était ainsi conçue :
« A M. le chevalier de Rohan , Grandî) Veneur de France.
w Monsieur , le roi m''ordonne de vous » écrire pour vous dire qu'ail veut qu'on » laisse courre aujourd'hui devant la meute » des chiens de son cabinet, un des ani-
LE GRA:sD VEXEUR de rRAXCE. 2S1
» maux détournés par les gens tle sa vénerie. » Je suis votre affectionné serviteur ,