LE GENTILHOMME
J'ai besoin de secours, quoi, veux-la in'accabler! Ah! ma femme, est-il temps de me faire trembler/
Mon Dieu ! que je soudïe de peines,
Je ne sens que trop les douleurs ;
Demeure ici, ton espérance est vaine,
(^Chartsons hiit. manuscrites, \o\. xxiv, bibl. roy.)
de! cl il nVii faut pas plus pour intimider ces hobereaux , les empêcher d'agir. Ali ! c''est à se damner mille fois... Ainsi, ni toi, ni ta marquise, n''aYez pas mieux réussi?
— Non, je vous Tai dit... madame de Vilars a parle entre autres h M. d''Aigremont et à M. de Saint-Martin d Urbec; ce dernier a éludé, Pautre a répondu qu'il connaissait ]a moitié d'une compagnie de dragons à vendre, sur laquelle on pourrait peut-être compter, voilà tout... Quant au reste des gentilshommes, la marquise ou moi avions beau leur remontrer l'odieux des impôts, ils ont tous répondu : a C'est vrai,... mais « le roi est le maître... et plus fort que « nou=... Voyez en Bretagne, combien d'éu chafauds sont encore sanglants. »
— Et les tenanciers , les fermiers , ces bœufs de labour, qu'ont-ils beuglé?
— Aux premiers mots de soulèvement, ils se sont tous écriés : a Et pendant que « nous serons à nous rebeller, qui cultivera « nos terres? Et si l'ennemi fait une des- « cenlc et brûle nos récoltes comme à l'île
« Noirmoutiers? et si la guerre civile ica commence ses ravages comme clans la mi- « norite P comment faire pour vivre ? Comu ment payer la taxe? Nous sommes bien « affreusement malheureux , sans doute , c( mais au moins nous vivons.
— Les infâmes! ! Cest toujours la même sotte chanson!... Vivre-!! Ca ne pense qu''a vivre... Ah! si ce que j''espère arrive! si j'ai jamais sous la main un millier de bandits déterminés, cesbétesde somme me paieront cher leur refus et leur stupide prétexte de vivre! Que tu sois roué vif, si je ne te fais litière de leurs blés verts aux chevaux de mes cavaliers! et si le viol, le sac et Pincendie ne me vengent pas de leur crasse lâcheté! — .ajouta le colonel en vidant la bouteille d''un trait; puis, la brisant après sur l'àtre avec fureur, il reprit : — Et ton père... lu ne lui as parlé de rien ?
— Mais vous pensez bien que connaissant ses sentiments de loyauté et son respect pour la personne du roi , il est le dernier, grand Dieu, à qui j'aurais osé parler de tout
ceci, à part même la crainte de le compromettre... \li ! mon pauvre père. .. mon pauvre père ! . . . s'il savait! ! — ajouta le chevalier avec un profond soupir, puis il reprit : — Enfin, il est heureusement à Paris pour un procès, et il ignore tout.
— Mais ce qu'il y a de plus terrible, — s'écria le colonel avec un nouvel emportement ^ — c'est que les Hollandais croisent depuis trois mois sur nos côtes , et que ne voyant [rien bouger, ni en Dauphiné, ni clans le Brouage, ni ici, seulement quelque peu en Bretagne, et encore... un vrai feu de paille, ces meynherrs vont sans doute se retirer;... Péquinoxe approche, et tout sera dit. D'un autre côte, comme rien ne succe'dait, Monterey a cessé d'envoyer de l'argent pour entretenir la santé du complot; aussi, mort-Dieu, est- il à cette heure maigre... maigre à faire pitié, — dit Latréaumont en jetant un triste regard sur son habit négligé. — Nous sommes à sec et à bout... et justement c'est à cette heure qu'il faudrait tenter un effort désespéré ! !
— En vérité, vous êtes insensé si vous conservez la moindre espérance. Ah ! je vous l'avais bien dit, il y a trois mois, que tout ceci n''était qu*une cliimère... et, à celte heure, fasse le ciel que ce ne soit que cela!...
— Ah ça ! mille démons ! si tu vas te désespérer quand au contraire il faut redoubler d'énergie... ce n'est pas le moyen d'avancer nos affaires.
— Comment! redoubler d^nergie ? — dit Des Préaux stupéfait ; — et que comptez-vous donc faire ?
— Une dernière tentative, risquer le tout pour le tout.
— Mais, encore une fois, sur quoi fondez-vous à cette Jieure la moindre espérance ? Vous l'avez vu, nous avons parcouru la province ; vous ne pouvez nier que Tinfluence de madame de Vilars n''y soit extrême ; vous ne pouvez nier non plus que la malheureuse femme ait intrépidement tout bravé , tout tenté , surmontant la honte quVlle avait de jouer un rôle aussi crimi-
nel... mais pensant, hélas! comme vous l'avez si cruellement pre'vu, quVme fois entré dans une conspiration qui aboutit à Péchafaud si on est vaincu, il faut triompher si on veut sauver sa tcle.
— C'est vrai! il m''est revenu que la marquise a loyalement tenu sa promesse et
que si elle n'avait pas réussi, la vaillante créature, ça été absolument la faute de ces pots a cidre ! qui m'en rendront bon compte, mille tonnerres! — s'écria le colonel en fermant les poings avec rage ; — car si tout ce'a n'aboutît a rien, aussi vrai que je m'appelle Duhamel de Latréaumont, je prends ma grosse canne d'un côté, ma rapière de l'autre, et, pour leur apprendre à manquer a leur promesse, je fais une tournée dans toutes leurs gentilhommières, rossant d'importance ceux qui ne voudront pas se battre avec moi et balafrant au visage ceux qui accepteront mon cartel ! Mais, heureusement pour la peau de bète dont sont enveloppés ces misérables, nous n'en sommes pas encore Ta.
— Mon oncle, croyez-moi, — dit gravement Des Préaux, — abandonnez ce projet insensé et remerciez la Providence de ce (jue jusqu'ici le complot n"'a pas été décou\ert ; car songez au sort qui vous attend si tout se révèle, songez donc à la haine que le roi a contre M. de Rohan ? à Paversion cpi"'a pour vous M. de Louvois ?... Enfin je sais que cela n''est rien à vos yeux, mais songez donc aussi à madame de Vilars! à moi! a nous enfin qui étions si heureux, et qui, grâce a vous, maintenant ne vivons que d'angoisses et de terreurs! conspirant sans but et sans motif... et seulement pour disputer notre tête au bourreau , dans une lutte qui nous est indifférente! Mon oncle, vous nous avez fait bien du mal; mais renoncez à une entreprise impossible , rompez toute correspondance avec l'étranger, et nous trouverons dans notre bonheur la force de vous bénir!
— Ecoute, mon garçon, tout n'est pas encore désespéré... Voici mon plan ; je sais un régiment de quatre cents Maistres \x vendre ; il y a la-dedans une centaine de vieux sa-
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cripans bronzes à tout, qui, dans la Fronde, ont servi dans la eompagnie A'' Enfants-perdus que j*'avais levé sous Hocquincourt ; eVst un bon noyau de démons incarnés qui pendraient un paysan quand ils n''en retireraient que ses dents pour les dentistes et ses cheveux pour les perruquiers; une fois découplés en plaine, tu verras ça se démener... Or, il faut deux cent mille livres pour payer ce régiment ; comptant sur Parlent de Monterey, Rolian a demandé a son monarque la permission de Pachcler ; bien entendu que Phoebus a refusé net ; heureusement que nous avons Sourdeval, dont on ne se défie pas, qui sera le prète-nom et Pachètera pour lui; une fois ce régiment à nous , mes cent vieux bandits prennent le haut du pavé, se sentant appuyés par des chefs aussi sacripans qu''eux-mémes ; leur esprit se répand dans les rangs, et moitié crainte, séduction ou espoir de pillage, en un ou deux mois je réponds d^avoir en main cinq ou six cents gueux déterminés, prêts et bons à tout, qui se feraient hacher pour moi juscpPau der-
nier... alors... mille tonnerres! je les amène en Normandie maigre Louvois. . . et du moins ces imbéciles et lâches hobereaux oseront peut-être se décider à marcher en rébellion ouverte, quand ils auront devant eux une pareille avant-garde qui leur fraierait le passage jusqu''en enfer!
— Mais ce projet est fou; en admettant même que vous puissiez acheter ce régiment, le façonner et en disposer a votre guise, ce qui n^est plus possible comme au temps de la Fronde , la terreur que de pareils scélérats inspirerait dans les campagnes suffirait pour tourner contre vous tous ceux qui auraient même eu la pensée de sV joindre !
— Tu n''y entends rien, mon garçon; le point d''honneur et la sensibilité du paysan sont dans ses reins, et pour les exciter et les piquer, rien ne vaut la hallebarde du partisan. Ah! si tu avais vu dans la Fronde mes braves Enfants-perdus travailler sur le paysan! tout ce qu*'ils en savaient tirer ! tout ce qu''ils en savaient exprimer! !... de vrais
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pressoirs de fer, mon garçon, qui vous pressuraient un village jusqu''à la moelle! mort- Dieu ! les sauterelles d'Egypte n*'étaient rien, j'en suis sur, auprès du passage de ces braves compagnons !
— Mais les temps ne sont plus les mêmes, on estlas de guerres civiles, et on aime mieux tout supporter, tout sacrifier, que de compromeltre Tespèce de calme morne , oii on se repose au moins , après tant d''horril3les secousses. Mon oncle , je vous en supplie, renoncez à tout.
— Ah ça, voyons, écoute-moi, Auguste, je ne suis pas non plus un tigre ; aussi vrai cjue je n''ai rien de sacré dans le monde, je te promets cju''aussitôt Van-den-Enden revenu de son voyage...
— Comment! il est encore reparu? — demanda le chevalier avec étonnement, en interrompant le colonel.
— Oui , il y a cinq jours, je Pai redépéché à Monterey pour lui dire de ne pas s'impatienter ; que rien n''était désespéré ; de continuer à faire croiser la flotte hollandaise
sur les côtes , et trenvoyer trois ou quatre cent mille francs pour acheter ce régiment et faire quelques avances (1).
— Mais M. de Rohan ?
— Oh! lui! il est comme toujours, espoir et désespoir, haine et repentir, tristesse et joie... plus triste que gai cependant; car, selon mon avis , il a pris de Tencre dans ma bouteille pour écrire à cette Maurice dont il était affolé, afin de s'en dépêtrer tout-àfait. Aussi, depuis ce poulet, la belle infante n'a plus voulu ou osé le revoir ; il me presse comme toi, d"'en finir, et tu vas rire, mort- Dieu ! dans le cas oîi Monterey refuse, tu ne sais pas?... il ne parle de rien moins que d\Tller sVnfermer a la Trappe! !
— Et quand Van-den-Enden doit-il arriver de Bruxelles?
— Du 12 au 15 de ce mois... Et pour en revenir à ma promesse... vrai... si le père La Sagesse apporte un refus de Wonterey; si lui et le prince d'Oiangc retirent argent
(i) Voii- le l'iocès.
ni.
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et vaisseaux, alors, comme il ne sera plus possible de faire autrement, nous renonçons à tout; j^ippelle un notaire pour dicter mon teslanient et te léguer tous mes biens, — dit le colonel en montrant les habits qu*'il portait, et qui à cette heure composaient son seul avoir; puis il ajouta d''un air bouffon, en glapissant comme un crieur juré; — Item le léguer mon grand verre... ilem, ma rapière ; item, un vieux bahut, où sont toutes sortes de projets de révolte. — Puis, ajouta le partisan en reprenant son accent naturel, — puis au moyen d^me balle dans le ciàne, je vais voir en enfer s''il n''y a pas moyen d''exciter quelque petite rébellion de damnés contre Belzébuth, sous prétexte que le souffre de leur fournaise est de mauvaise qualité.
Malgré tout le mal que lui avait fait Latrcaumont, Auguste ne put s''empéclier d''étre attristé , en entendant le colonel parler ainsi de sa fin, avec une résignation à la fois lugubre et grotesque; aussi lui dit-il: — M.^is, mon Dieu ^ qui vous force à agir?...
pourquoi n'abandonnez-vous pas vos projets à cette heure? qu''ils sont presque désespe're's? et puis, ne savez-vous pas que, malgré les affreux ciiagrins que vous m'avez causés, je n'oublierai jamais que vous êtes le frère de ma mère, qui, malgré touf... vous a toujours aimé?
Le colonel fit un brusque mouvement et cacha sa tète dans ses larges mains.
Auguste s'aperçut de l'émotion de son oncle, sans pour cela concevoir la moinJre espérance de le voir abandonner ses projets; car il savait alors, par expérience, que le partisan pouvait s'abandonner ses souvenirs et en ressentir momentanément l'influence^ mais qu'il n'en demeurait pas moins d'une invincible opiniâtreté dans ses damnables résolutions.
— Tiens, Auguste, — dit Latréaumont en relevant son visage assombri , — je ne sais... mais c'est un vilain jour qu'aujourd'hui ! Ce malin par hasard je suis passé dedevant le cimetière wSaint-André et j'ai revu le tombeau de ma mère... et puis , tu m'as
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appris la mort de cette Cauchoise, ma vieille nourrice, et c^st stupide , si tu veux , mais ça m''a tout attristé , quoiqu''à cette heure, mille biberons de Lucifer ! je fasse un drôle de nourrisson ! ! ajouta le colonel, ne pouvant s'empêcher de gâter par une raillerie brutale, le peu de bonnes inspirations qui lui restaient.
— Et cette pauvre femme est morte en priant pour vous , tenant entre ses mains cette croix d'or dont vous lui aviez fait présent, — dit Auguste, — car jamais elle n'a voulu croire aux bruits fâcheux qui couraient sur votre compte... disant toujours que c'était mensonge et calomnies 1
— Bonne vieille! quand j'étais enfant elle m'appelait son dauphin,,. Ah!.. Ah !.. son dauphin!! Il faut avouer que le dauphin a furieusement tourné au loup et au sanglier!... et on sonnera peut-être bientôt l'halhili du sanglier, — dit le colonel pensif, après un assez long silence, en fronçant SCS sourcils ; puis son caractère indomptable reprenant le dessus, il s'écria , honteux de
ce mouvement de faiblesse: — Mais alors, mille triple-dieux ! les abois seront sanglants! aussi vrai que je rad'otte a cette heure comme une caillette en me laissant aller à d''aussi soties pense'es!! Allons donc, mort-Dieu! — et le géant se dressa de toute sa hauteur, en se secouant dans son habit, ainsi que les bétes fauves se secouent cjuelquefois brusquement dans leur poil rude et hérissé; puis il ajouta, en passant la main sur son large front, comme pourchasser d''aussi accablantes pensées: — Est-ce que Jules Duhamel de Latréaumont est encore au maillot pour songer à sa berceuse?... Hourra pour Taudace,.... mépris pour la crainte!... Rien n''est désespéré. Adieu, mon garçon. Je me résume , et vite , car je soupe avec d''Hyberville chez une paire de vestales de
la rue dlsigny ! et la faim me tire
par les pans de mon estomac! En un mot , dans dix jours nous nous reverrons
ici; si Monterey dit oui en avant le
complot; s''il dit non... en avant ""oncel de plomb, tu es libre, et je te donne ma
bénédiction!! ajouta le partisan clVui air bouffon.
Auguste connaissait trop bien Fentétement invincible de son oncle pour songer une minute à combattre ses vues; aussi, mettant tout son espoir dans la détermination négative de M. de Monterey, quitta-t-il bientôt le colonel pour retourner à Eudreville où Louise l'attendait tristement.
. Latréaumont , lui , pour s''étourdir sans doute, alla oublier, dans une orgie crapuleuse, les dernières pensées honorables qui lui devaient peut-être venir au cœur.
Ceci se passait le 3 septembre.
On va voir, dans le chapitre suivant, que huit jours après vint la péripétie de ce drame étrange, de ce complot rêvé il y a cinq ans à Amsterdam, puis abandonné, puis repris, mais toujours indécis, flottant, sans possibilité, sans racine et sans clienlelle; imagination insensée, où depuis ceux qui promettaient Tinsurreclion jusqu'où ceux qui la favorisaient, où tous enfin, depuis le prince d'Orange et Monterey jusqu''à Latréaumont
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et Van-den-Enden, luttaient d'aveuglement et de folie ; conspiration absurde , qu'on prendrait en mépris , 'si le sang le plus noble et le plus généreux n'avait pas arrosé Péchafaud, si la fatalité de celte formidable tragédie n'était pas un des faits les plus horribles et les moins connus du xvii' siècle, de ce Grand siècle du Grand roi, comme on dit.