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erreurs sacrées , mères lentes , aveugles et saintes de la vérité ! Je cite, peut-on mieux dire?
« Rien de pareil dans l’art,. ajoute-t-il. L’art n’est pas successif, tout l’art est ensemble. »
C’est qu’en effet l’art, c’est le résultat du sentiment et de l’imagination, et qu’en ce sens il est quelque chose d’absolu, de non perfectible par conséquent. Il n’a pas été nécessaire à l’homme de savoir la distance de la terre au soleil pour sentir et pour exprimer l’éclat du soleil. Avant d’être une planète, la lune a pu apparaître comme une déesse. Le pâtre inculte qui le premier a été vivement ému de la splendeur des étoiles a été aussi près des étoiles par l’élan de son âme que Galilée par ses calculs. L’idéal de l’art n’a pas besoin des certitudes de la science. La science peut agrandir les horizons du poète, elle n’ajoute rien à l’énergie de ses organes. Ouvrez l’espace à l’aigle, vous ne ferez pas pour cela pousser ses ailes; elles avaient poussé dans le nid, dans l’œuf. Dieu a donné des ailes à la pensée de l’homme, elle a toujours su planer au plus haut de l’idéal.
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C’est une admirable loi. L’espèce est créée danstoute sa puissance et telle quelle doit exister à jamais. Sans cette puissance de l’art, qui est le témoignage de la virtualité humaine, la science ne serait pas progressive. Elle se serait arrêtée dès ses premiers pas. La loi religieuse voulant enchaîner l’expérience au nom de l’idéal, la loi scientifique voulant enchaîner l’idéal au nom de l’expérience, erreurs profondes, tentatives insensées!
L’homme peut conquérir la science, parce que l’art et la poésie lui ont révélé de tout temps la possibilité d’atteindre l’inaccessible, et voilà qu’aujourd’hui de grands esprits qui se croient peutêtre matérialistes ou que l’on veut croire tels, Renan, Taine, etc., nous disent qu’un jour la science s’arrêtera, parce quelle aura absorbé l’univers dans sa lumière. Elle sera donc entrée comme l’idéal dans le domaine de l’absolu? Les deux faces de la virtualité humaine seront donc complètes?
Alors, voici la question éclaircie, la querelle terminée. Comme toujours, c’était affaire de mots. Quiconque lira de bonne foi ce que je viens de lire
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se sentira calme et content, content de l’homme et de Dieu. Renvoyons les objections à ce magnifique livre Y Art et la Science , qui fait partie du livre sur Shakspeare, et qui se termine par ces mots profonds : Telle est la loi peu connue de Vart.
Gela est vrai. Cette loi était mal connue, parce que la route était mal explorée. Les historiens nous disaient : «Le progrès a des faces diverses, ou, si l’on veut, des racines dans tous les sens; l’une croît et pousse, l’autre s’étiole et s’enfouit. A telle époque, la politique est en bonne voie et l’art s’endort. L’industrie devient florissante à une autre époque, la métaphysique alors est étouffée. Raison et poésie, expérience et sentiment, viennent tour à tour prendre les rênes de l’esprit humain. » C’était proclamer que les deux grandes forces du genre humain sont irrévocablement ennemies, et que l’une des deux doit toujours tenir l’autre sous ses pieds. Constatation d’un fait, mais triste loi! Je crois davantage désormais au poëte qui me dit : «Toutes les lois sont belles. Ce qui est triste et fatal est illégal devant Dieu. »
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Ce qui a créé la grande objection contre le progrès, la science toujours dépassée contre l'idéal indépassable , c’est au fond la grande lutte entre le savant et l’artiste. Chose étrange, tous les savants n’ont pas la certitude de la loi de progrès, qui cependant est le domaine inépuisable et indéfini de la science; par contre, la' plupart des artistes croient au progrès, bien que pour Fart il n’y ait pas de progrès possible. Évidemment personne ne s’était compris jusqu’à présent. Au nom de la raison, le savant disait : « N’allons pas vite, et doutons de tout ce qui n’est pas prouvé. » Au nom du sentiment, l’artiste disait : « Allons vite et toujours; il y a toujours plus et mieux que ce qui a fait sa preuve. » Doute trop modeste du savant ! Espoir trop enivré de l’artiste! L’un a déjà derrière lui tout ce qui peut être atteint; l’autre a encore de vant lui tout ce qu’on pourra atteindre.
Et pourquoi, rentrant en lui-même, chacun de ces grands travailleurs serait-il attristé de reconnaître son erreur? Si la science n’est jamais finie et ne s’arrête à aucun homme, quelque prudent ou
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quelque audacieux qu’il soit, n’est-ce pas le côté éternellement fécond et sublime de la science? Cette découverte, qu’il est une force destinée à engendrer une plus grande force, n’est-elle pas la grande lettre de noblesse du savant? Noblesse à nulle autre pareille, puisqu’au lieu de dégénérer elle s’épure et s’élève d’une génération à l’autre.
Et si l’art est le domaine du fini, en ce sens qu’il a, en tous lieux et en tous temps, atteint sa perfection intrinsèque, n’est-ce pas pour l’artiste une magnifique grandeur que d’appartenir à cette race où chacun fait sa noblesse soi-même, sans espoir de dépasser ses aïeux, mais avec la certitude de n’être point dépassé par ses descendants? Aucun grand poète, aucun grand artiste ne monte sur la .ête d’un autre. Tous sont égaux dans la région où la grandeur existe. Bossuet ne dévore pas saint Paul, Molière n’anéantit pas Aristophane, Beethoven ne fait aucun tort à Mozart. L’idéal est l’idéal dans tous les milieux, dans toutes les langues. Là où il n’y eut pas d’idéal, il n’y eut pas de grandeur réelle. Là où l’idéal trouva l’expression digne de
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lai, il n’y eut pas d’hiérarchie pour ce poëte. Il entra dans le cercle des égaux. Quiconque aura une grande somme de facultés équivalentes, quelque différentes qu’elles soient, peut y entrer à son tour.
Mais l’homme a une mission correspondante à ses facultés ; il doit chercher à jamais le moyen d’être mieux, plus tranquille et plus heureux matériellement et moralement sur la terre. Il aura l’esprit de découverte, l’industrie, l’observation des faits, le génie de la déduction. Il voudra et saura lutter contre les forces ignorées de la matière, il pénétrera peu à peu et patiemment ses secrets. Ceux que le hasard daignera lui révéler, il en tirera un immense profit; il constatera les lois de l’univers," et, pendant que dans la nuit du passé le prophète inspiré aura entrevu la face de Dieu et senti passer le souffle de l’infini, lui, le raisonneur, l’expérimentateur, il déclarera, après de longs siècles, qu’il sait pertinemment certains secrets de la Divinité pressentis vaguement par le poëte.
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Pour monter dans l’infini, il ne faut qu’un élan au poëte. Ce qu’il y voit se confond souvent et se trouble; mais par le vol, par l’aile, par l’instrument, quel qu’il soit, littérature ou musique, sculpture ou peinture, l’action de s’élever, c’est l’art, et quiconque s’élève réellement fait tout ce que l’homme peut faire à lui seul.
Le savant monte autrement; il se méfie de ses ailes, il gravit des. échelons, il mesure, il suppute, il observe, il ne peut se passer du vaste attirail construit par le concours de ses devanciers. Il est le dépositaire sacré des notions positives, il ne lui est pas permis d’en ajouter une nouvelle à la masse sans l’avoir éprouvée de toute sa force. Et sa force le trompe souvent ! Et lui aussi, arrivé à une certaine région, il voit trouble ! N’importe, il s’élève quand même, et par lui la connaissance humaine s’enrichit sans cesse. Tout n’est pas erreur, même dans la moins parfaite vision du savant sincère, et chacun dans cette voie fait tout ce que l’homme peut faire avec l’aide des autres.
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Le poëte peut dire moi , le savant doit dire nous . J’ainde quelquefois le savant plus que le poëte, je ne puis me passer de lui. Ce qui est à lui est à moi, il donne tout ce qu’il a. Le poëte garde tou t pour lui seul, il ne peut rien communiquer de sa force. Je le respecte autant, jô l’admire davantage, je le redoute un peu. Tel il m’apparaît du moins dans ce fier livre que je lis : Isaïe, Eschyle, Homère, Dante, Shakspeare, Gœthe, sont de grands solitaires dont nous relevons tous, mais qui ne relèvent de personne. Ils sont nos souverains; les savants sont nos frères; ceux-ci peuvent nous rendre savants comme eux-mêmes, il ne s’agit que de les étudier. Vous étudierez en vain les grands artistes, vous pourrez les copier, vous ne leur prendrez rien pour cela.
L’artiste, c’est l’initiative; le savant, c’est l’initiateur. Celui-ci représente l’humanité, l’artiste ne représente que l’individu; mais, pour être initiés, il nous faut bien l’un et l’autre, celui qui voit et celui qui fait voir. Confondons-les dans notre culte, ces pères sacrés de l’intelligence; ne
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discutons plus leurs mérites respectifs, ne souffrons plus qu’ils se disputent; que l’un ne soit plus l’insensé, l’autre le pédant. Réservons avec Molière notre gaieté pour les faux poètes et les faux savants. Et surtout qu’on ne se serve plus des mânes illustres comme d’un argument contre le progrès f
Je résumais ainsi dans mon esprit, et dans la forme la plus vulgaire possible, afin de m’habituer à la face pratique de ces hautes vérités, ce livre dont l’incomparable expression ne peut être indiquée, — toujours l’impossible transvasement de l’individualité puissante, — lorsque Sylvain me tira de ma méditation en me disant :
— Nos bêtes ont faim, et voilà de l’ombre.
Nous, avions fait six lieues en un instant.
L’ombre est encore rare : les chênes et les ormes n’ont que des feuilles bien jeunes, plus blondes que vertes; mais il y avait là un jeune pin qui servit d'ombrelle à la halte au bord du chemin. Je restai un moment à regarder ces petits chevaux qui se léchaient l’un l’autre assez bêtement. Ils mangé-
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rent peu d’avoine, iis regardaient l’herbe de îa lisière du bois, et tâchaient d’attraper quelques branches du taillis. Évidemment ils n’avaient aucune notion de la propriété. Je m’en allai explorer le bois. Grande différence de climat entre celui-ci et ceux que j’ai laisses à dix kilomètres derrière moi ! Là-bas, les anémones- syl vies étaient passé fleur , comme disent les bonnes gens (après Vanthèse , disent les botanistes); ici, elles sont encore en bouton. Beaucoup de petites stellaires velues, beaucoup de grandes stellaires holostées, des houx étincelants au soleil, des nuées de moucherons blancs inperceptibles, une chaleur bénie ! qui ose médire de la chaleur ? un geai amoureux qui tenait les plus absurdes propos à sa dame dans une langue glitturale, enrouée, grotesque : c’était le polichinelle de la forêt. Il me fit rire, j’étais de si bonne humeur! Le beau est un cordial. Je voulus voir le bout d’une avenue. Je la montai pour la redescendre, espérant découvrir le fond. Je marchai longtemps sous un entre-croisement de branches de chêne, réseau d’ogives
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noueuses qui recommençait partout et ne se décidait à finir nulle part. C’était fort alléchant, mais j’avais trop écouté la7 farce du geai, l’heure était écoulée. Je retournai à la voiture, qui m’attendait, et je rouvris mon beau livre.
Je le refermai sur ces mots : Quant à moi, f admire tout comme une brute ! Admirer, dit-il toujours à propos de Shakspeare, être enthousiaste ! il ma paru que, dans notre siècle, cet exemple de bêtise était bon à donner ... Mais pourquoi dire dans notre siècle? Notre siècle est encore le meilleur de tous ceux que nous connaissons. Si Voltaire vivait encore, il serait modifié; il bénéficierait d’un siècle plus mâle que le sien et comprendrait probablement un peu Shakspeare. Il le respecterait du moins... Et puis ne dites-vous pas : « Convenons-en, le grand, le fort, le lumineux, sont à un certain point de vue des choses blessantes? Être dépassé n’est jamais agréable; se sentir inférieur, c’est être offensé. Le beau humilie en même temps qu’il enchante, on cherche à se venger du plaisir qu’il vous fait. Une poignée de main d’IIercule
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vous meurtrit. Le grand a des torts; il est naît mais encombrant. La tempête croit vous arroser, elle vous noie. L’astre croit vous éclairer, il vous éblouit et quelquefois vous aveugle. Le trop n’est pas commode. L’habitation de l’abîme est rude. L’infini est peu logeable. — Le génie est intolérant à force d’être, lui-même. Quelle familiarité voulez-vous qu’on ait avec Eschyle, avec Ézéchiel, avec Dante? — Le moi, c’est le droit à l’égoïsme. Or, la première chose que font ces êtres, c’est de rudoyer le moi de chacun. Exorbitants en tout, en pensées, en images, en convictions, en émotions, en passion, en foi, quel que soit le côté de votre moi auquel ils s’adressent, ils le gênent. Votre intelligence, ils la dépassent; votre conscience, ils la fouillent; vos entrailles, ils les tordent; votre cœur, ils le brisent; votre âme, ils l’emportent. » Eh bien, oui, c’est vrai. Ne vous étonnez pas des souffrances de la médiocrité, vous qui savez si bien analyser et constater les antithèses de la nature. Autour du fort, il y aura toujours les faibles, et l’ombre des grands chênes gênera toujours les
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fleurettes de la forêt. Le genre humain n’est pas méchant parce qu’il souffre, et il ne souffre que parce qu’il a besoin de grandir. Vous lui montrez la grandeur terrible et farouche, vous la dépeignez comme il n’est donné qu’à la grandeur de se dépeindre elle-même. C’est beau et bien de la venger des petites injures; c’est une vigoureuse et salutaire leçon pour ouvrir l’entendement des sourds et l’œil des aveugles; mais il n’y a pas que des sourds et des aveugles dans ce monde. Et, d’ailleurs, personne n’est infirme pour le plaisir de l’être. Il s’est fait précisément en ce siècle un énorme besoin d’air et de lumière. La raillerie est née de ce besoin. Raillerie, arme des faibles ! a-t-on dit. C’est possible; mais tout être faible porte en lui sa force avortée ou latente. Je n’aime pas à voir écraser ce qui eût pu vivre. Je veux donc croire que les envieux sont quelques sots par trop malades, et non pas tous les hommes de moyenne taille; car, pour laisser une gloire si haute et si durable, il a bien fallu que les géante fussent compris et acceptés par une foule de
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gens qui ne prétendaient pas à leur grandeur.
L’apothéose de Shakspeare se résume chez Victor Hugo par cette strophe : « Le génie est une entité comme la nature, et veut, comme elle, être accepté purement et simplement. Une montagne est à prendre ou à laisser; son précipice est la condition de sa grandeur. Nous aimons plus ceci et moins cela; mais nous nous taisons là où nous sentons Dieu. Nous sommes dans la forêt ; la torsion de l’arbre est son secret. La sève sait ce qu’elle fait. Nous prenons les choses comme elles sont, nous consentons aux chefs-d’œuvre, nous ne nous servons pas de celui-ci pour chercher noise à celui-là. Nous sommes bizarres à ce point que nous nous contentons que cela soit beau. Nous ne reprochons pas l’aiguillon à qui nous donne le miel,... et, quant à moi, j’admire tout comme une brute ! »
J’aime cette audace d’enthousiasme, et, pour mon compte je l’accepte de tout mon cœur. Il y a longtemps que je pense qu’il faut mettre au premier rang les œuvres qui ont le plus de qualités , et
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au dernier celles qui ont le moins de défauts. La critique sérieuse a, dans cette voie, un grand pas à faire, et qu’elle ne tardera certainement pas à faire. Elle respectera la cendre des morts illustres, elle la respecte déjà. La postérité ira de plus en plus effaçant de son contrôle les défauts des maîtres quand il s’agira d’enregistrer leurs qualités. Un temps viendra, un temps est proche, s’il n’est déjà venu, où les élèves de Raphaël admireront Michel- Ange, où vous-même nommerez Rubens à côté de Rembrandt, et n’oublierez pas le nom de Mozart dans votre divine pléiade; mais, dès aujourd’hui, voici un grand symptôme : où sont les critiques d’une valeur réelle qui les nient? Un esprit comme Voltaire aux prises avec ces grands noms n’est plus possible. Donc, notre siècle n’est pas aveugle.
Il me fallut quitter Victor Hugo, avec qui je me permettais de causer, pour dire bonjour à notre ami Moreau, Moreau le pêcheur de truites, le guide des voyageurs, quand il y a des voyageurs dans les méandres du ravin; l’homme qui connaît
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les sentiers invisibles. Moreau est un homme fin et bon. Tu le trouves beau. Il Ta été; à présent, il ressemble à un don Quichotte devenu paysan. Il ne sait pas ce que c’est que la pisciculture. Ce nom barbare l’épouvanterait; mais il passe sa vie à empoissonner la Creuse et la Gargilesse. Il se fait donner tout le fretin des étangs et il lance ses élèves dans les torrents qu’il aime. Il a, pour les faire prospérer, des secrets à lui. Ne le crois-tu pas un peu sorcier ? En tout cas, c’est un bon sorcier qui pense à alimenter bien plus qu’à détruire.
— Pour un poisson que je prends à la Creuse, dit-il, je lui en rends quinze mille,
Et il ajoute, quand on lui parle des idées administratives sur la pisciculture :
— J’en sais aussi long que le gouvernement!
Malgré cette prétention offensante, le gouvernement devrait bien récompenser et encourager ce pauvre artiste qui fait de l’art pour l’art; mais le gouvernement ne connaît pas Moreau, et, s’il s’occupe jamais de lui, ce sera pour lui faire payer
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l’amende, s’il s’avise de prendre un goujon au mois d’avril.
Edmond About, vous qui dites avec raison que celui qui plante un arbre a bien mérité de l’humanité, je vous avertis que Moreau, du Pin, travaille nuit et jour pour rien , à repeupler la plus belle rivièrp de France. Il n’a pas l’ambition de servir le genre humain, dont il n’a guère entendu parler. Il aime la rivière, c’est son idée, il passe sa vie sur les gros blocs dont elle est semée, allant d’une rive à l’autre avec des finesses d’équilibre connues de lui seul, et Dieu sait qu’elle est large et profonde, cette Creuse mugissante, et méchante autant quelle est belle ! Et, quand il voit frétiller et bondir des millions de petites nageoires d’argent, il dit :
— Voilà mes petits enfants qui s’amusent.
Moreau est un type ; il vaut le voyage.
Ta maison de Gargilesse n’a souffert d’aucune avarie. Dans ce village d’Arcadie, éminemment gaulois cependant, elle a le mérite d’être toujours pareille à toutes les autres. Entre le rocher à pic et la ruelle en casse-cou, quatre gros murs de mi-
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caschiste dur comme du fer et rebelle à la taille, mais qui, en revanche, se fend en lames noire ; chargées de diorite et semées de paillettes d’amphibole : cela ressemble à de grosses ardoises de jayet. Tu aimes et j’aime aussi les revêtements d’escalier et le carrelage qu’ori fait avec cela. On en pourrait couvrir les toits n’était la pesanteur. Dans cette bâtisse rustique, tu me livres deux chambres et quatre lits. J’y viens seul. J’ai quatre lits à mon service. J’ai envie d’y mettre les deux hommes et même les deux chevaux, car j’ignore s’il y aura une écurie, et d’aller dormir à la belle étoile. Il fait si beau ! Le ciel est si pur, la lune si douce, et, là-bas, j’entends les rossignols qui chantent si bien avec la basse continue de la Creuse ! Qu’on serait bien sous ces grands chênes qui surplombent le précipice! Mais on est vieux, les nuits d’avril sont froides, et on n’est ni Dante, ni Jean de Patmos, ni aucun Père du désert. On est un pauvre bonhomme de la Gaule, on aime son torrent, son chêne et son rocher; mais on a des enfants et des amis qui vous grondent, si on leur rapporte
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des rhumatismes. Réflexion faite, on envoie Sylvain à l’auberge, Moreau à ses pénates, les chevaux à l’écurie du voisin obligeant. On allume sa lampe, on fait son lit, on déballe son souper, le plat gaulois, la fromeniée dans une écuelle. On le mange avec grand appétit; on cherche dans le vieux bahut; on y retrouve une page commencée autrefois, une plume de connaissance, un encrier qui n’a pas trop séché. On écrit ou on n’écrit pas. À minuit, on entr’ouvre le rideau, et, par une lucarne assez claire, on voit, tout au beau milieu du ciel, la lune qui vous regarde avec cette grosse bonne figure blanche où jamais personne n’a pu surprendre la moindre trace de mauvaise humeur.
Et cependant F a-t-on assez injuriée, assez calomniée, cette pauvre lune! L’a-t-on assez traitée de patronne des sorciers, de flambeau du crime, de reine des enfers! On Fa même égorgée. La science l’a déclarée morte parce que l’on n’a pu encore découvrir son atmosphère. Je parierais mon bonnet, si j’en avais un, pour l’atmosphère de la lune. Est-ce que nous la verrions si elle était